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Quelques enseignements des élections départementales en France 

Poussée à droite, défaite sévère du PS

mercredi 8 avril 2015, par Roger Martelli

Dès le premier tour, les élections départementales françaises ont été marquées par une forte poussée de la droite et de l’extrême droite. La gauche dans sa totalité frôlait les 50 % de suffrages exprimés aux élections précédentes, en 2008 et 2011. Elle n’atteint pas les 37 % cette fois. La droite classique (UMP et centre droite) approche les 37 % et le Front national passe de 5 % en 2008 et 15 % en 2011 à plus de 25 % en 2015. Le parti d’extrême droite est en train de réussir ce qui lui avait échappé jusqu’alors : son influence nationale se double d’une implantation territoriale. Le FN arrive en tête dans 23 départements et ses candidats sont présents au second tour dans 1100 cantons (sur un total d’environ 2000), souvent dans des situations très favorables.

Le Parti socialiste paie le prix du discrédit de ses gouvernants et de ses choix stratégiques de recentrage. En 2008 et 2011, il atteignait à lui seul 26,7 % et 24,9 % des suffrages. Il obtient cette fois à peine 21 %, souvent dans des configurations d’alliance. Le désaveu est cinglant et s’est traduit au second tour par la perte de 27 départements jusqu’alors dirigés par un socialiste (56 à la veille du scrutin). Au lendemain de ces élections, les 2/3 des départements français sont contrôlés par la droite.

Cette élection aura ainsi été une nouvelle manifestation de la crise politique qui mine aujourd’hui la démocratie française. Si elle est un peu moins forte qu’en 2011 (49,8 % contre 55,7 %), l’abstention se situe à un niveau élevé, particulièrement en zone urbaine, là où se concentrent les milieux populaires. Les politiques gouvernementales suivies, à gauche comme à droite, transforment le mécontentement populaire en ressentiment, davantage qu’en colère. Or le ressentiment, stimulé par le recul de l’espérance sociale, ne conduit pas à la combativité et à la lutte transformatrice mais au désengagement civique et au vote en faveur du Front national.

Dans ce contexte difficile, les résultats du Front de gauche témoignent d’une assez bonne résistance à l’effondrement qui touche la gauche. La nouvelle loi électorale a conduit dans plusieurs cas à des alliances, notamment avec Europe-Écologie-Les Verts. Au total, les binômes où se trouvait au moins un candidat appartenant au Front de gauche ont recueilli au premier tour 9,4 % des suffrages exprimés (en 2008 le PCF avait obtenu 8,8 % et le Front de gauche 8,9 % en 2011).

Comparé au recul des socialistes et de la gauche en général, ce résultat peut être considéré comme encourageant. Il convient toutefois de tempérer l’optimisme : le Front de gauche résiste mais ne progresse pas. Il ne mord pas sur l’électorat populaire de gauche qui s’éloigne du Parti socialiste.

Les résultats du second tour ont confirmé la tendance observée au premier. Dans un contexte désastreux pour la gauche et malgré un mode de scrutin défavorable, le Front de gauche conserve près des deux tiers de sa représentation départementale antérieure. Présent dans 113 cantons au second tour, il garde 163 conseillers sur 234 au départ, mais répartis dans 37 départements, au lieu de 61 antérieurement.

Le Front de gauche a manifesté une belle tenue face au Front national, dans près de la moitié des cantons. Il est vrai que, bien trop souvent, les écarts avec le FN ne sont plus ce qu’ils étaient. Mais le Front de gauche ne perd devant le FN que dans trois cas. Dans des territoires déstructurés par la crise, il fait la démonstration qu’il n’y a pas de fatalité à ce que, de mécontentement en colère puis en ressentiment, les catégories populaires basculent définitivement vers le Front national. Le FN entendait montrer qu’il avait pris la place du PCF en milieu populaire. Il réussit politiquement son coup sur le plan national (encore 22 % des suffrages au second tour) ; localement, il n’a pas mis les communistes et le Front de gauche au tapis.

Pour l’instant, le parti de Marine Le Pen continue d’être rejeté par une part non négligeable de l’électorat, mais il n’a jamais eu des résultats aussi élevés. Ses capacités d’alliance restent limitées et les reports de l’électorat de droite en sa faveur ne suffisent pas à constituer une majorité. Pourtant, les digues ont commencé de se rompre, les frontières entre la droite classique et le Fn sont moins étanches et l’entreprise frontiste de légitimation continue de suivre son cours.

La transformation sociale et le sursaut démocratique ont besoin de dynamiques plus créatives et entraînantes.

Les reports à gauche au second tour ont fonctionné une fois de plus. Mais, contrairement à la stratégie d’étouffement du Parti socialiste, qui veut à tout prix rassembler la gauche sur son nom et autour de sa politique, il est de plus en plus évident que la logique ancienne de l’union de la gauche n’a plus la force propulsive qui été la sienne autrefois. Pour l’essentiel, le glissement du PS vers sa droite affaiblit la référence au rassemblement, a fortiori quand on explique que ce rassemblement doit obligatoirement se faire sous la houlette du parti dominant. Les dynamiques majoritaires à gauche ont donc besoin d’autres ressorts, sous peine de laisser la gauche s’enliser avec le PS et les catégories populaires s’enfoncer un peu plus dans l’abstention et le vote FN.

Pour l’instant, le Front de gauche vit sur l’acquis électoral du PCF, tout au moins dans les élections les plus territorialisées. Que cet ancrage montre des capacités de résistance, au demeurant très variables selon les élections, n’empêche pas le constat global fait depuis 2008. En dehors de l’élection présidentielle, le vote en faveur du Front de gauche reste dans les eaux modestes d’un vote communiste qui n’a pas interrompu son processus d’érosion par le haut. La dynamique électorale des zones de vote les moins denses ne compensent qu’en partie le tassement des anciens « bastions ». Pour l’instant, l’ouverture des alliances à la gauche du PS n’a pas été assez large et assez visible pour marquer le paysage électoral.

Dans des contextes certes différents, le même niveau de recul en nombre d’élus s’est observé aux municipales de 2014 et aux départementales de 2015. Quand la gauche va très mal, le patrimoine existant n’est pas sans intérêt et constitue un point d’appui. Mais, en l’état, il ne permet pas au FdG d’échapper à la tenaille qui voue la gauche de gauche, soit à s’enfermer dans la posture d’un aiguillon protestataire et minoritaire, soit au contraire à n’être rien d’autre que le porteur d’eau d’une social-démocratie désormais bien éloignée de l’horizon égalitaire.

La culture de la critique sociale et de l’alternative ne peut se contenter d’une timide gestion patrimoniale de rentiers. La transformation sociale et le sursaut démocratique ont besoin de dynamiques bien plus créatives et entraînantes. Faute de quoi, le surplace d’un jour est sans cesse à deux doigts d’un recul du lendemain.

Roger Martelli

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