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Parti, Classe, Peuple : Nouveaux acteurs de la transformation sociale dans le sud de l’Europe : Quelles forces communes pour la transformation sociale ?

Compte rendu de la journée d’études du 29 Mai

mardi 7 juillet 2015

Parti, Classe, Peuple : Nouveaux acteurs de la transformation sociale dans le sud de l’Europe : Quelles forces communes pour la transformation sociale ?

Session 1 : Quelles forces communes pour la transformation sociale ?
Présidence : Maria Cristina Semblano (économiste, Bloco de Izquierda, France / Portugal)
- Yann Le Lann (sociologue, Espaces Marx) : Présentation de la journée
- Mathieu Vieira (chercheur en sciences politiques, Bruxelles) : Sociologie et vote des classes populaires en France
- Luis Ramiro (chercheur en sociologie politique, Espagne) : La gauche radicale face aux fractures sociales et à la crise de la représentation politique
- Contribution de l’Institut Nicos Poulantzas (Athènes)
- Patrice Cohen-Seat (Espaces Marx) : Les stratégies et formes d’organisations d’hier étant dépassées, quelles conceptions d’un ‘nouveau sens commun’ ?
- Roger Martelli (historien) : Parti, classe, peuple : quels acteurs de la transformation sociale
- Pierre Khalfa (Fondation Copernic) : Parti, classe, peuple : quelle pertinence de ces catégories ?

Session 2 : Renouvellement des discours et pratiques politiques de la Gauche radicale
Présidence : Flavia Verri (enseignante)

- Tassos Koronakis (secrétaire général de Syriza) : Stratégie et pratiques politiques de Syriza
- Adoracion Guaman (professeur de droit, Valencia, directrice de la fondation FEC) : Évolutions et contradictions du paysage politique espagnol : quels nouveaux défis pour la sphère de la gauche ?
- Raffaela Bollini (Altra Europa, Italie) : La constitution d’un nouveau sujet politique en Italie
- Alexis Cukier (philosophe) : Syriza, Podemos et l’articulation classe/État-nation/Union européenne : réflexions à partir de Nicos Poulantzas et Ernesto Laclau
- Conclusions : Elisabeth Gauthier (Espaces Marx / Transform !)

Ce séminaire a été organisé par Espaces Marx et Transform à Paris, le 29 mai avec la participation six pays.
Dans son introduction sur le rôle des partis dans le renouvellement politique en Europe du Sud, Yann Le Lann a souligné la reconfiguration des rapports de forces politiques en Europe du Sud au travers de différents mouvements politiques avec une nouvelle façon de faire de la politique et de grandes attentes en matière économique et sociale. Les partis de gauche doivent inventer de nouvelles façons d’impliquer tous les acteurs collectifs. Peuple, partis, classes, aucun de ces acteurs ne peut prétendre incarner à lui seul les transformations nécessaires. Qu’est-ce que peux faire le peuple ? Comment conscientiser les classes ? Comment animer le mouvement social ? Comment ces questions se posent-elles pour les personnes qui participent au changement social et aux mobilisations ?

Mathieu Vieira aborde plus particulièrement la question de la « droitisation » des classes populaires. L’utilisation du terme “classe populaire” est judicieux car elle permet de rendre visibles les classes sociales en général et la conflictualité entre elles. Ce n’est pas parce que les classes sociales sont subjectivement désarticulées qu’elles ne restent pas objectivement visibles.
L’identification en tant que classe, identité collective, la capacité à agir collectivement sont problématiques aujourd’hui. On assiste depuis de nombreuses années à une fragmentation de la classe ouvrière. En Europe de l’Ouest, des années 1980 à aujourd’hui, on constate une stabilité des valeurs autoritaires, une baisse de la xénophobie mais une hausse des critiques envers la démocratie et une résurgence de la fierté nationale. Le niveau de diplôme est de plus en plus structurant. Il a toujours existé un vote ouvrier de droite (stable autour de 25%-30%). L’alignement à gauche des classes populaires a culminé dans les années 1970, avec une pointe en 1978 avec 60% de vote à gauche.
Le processus de droitisation s’est opéré par étapes avec un basculement du vote populaire du PCF vers le PS de la fin des années 70 jusqu’en 1993, un divorce croissant entre la gauche, PS comme PCF, et les classes populaires, une extrême-droitisation de l’électorat populaire qui votait à droite au cours de ces années. On n’a donc pas un basculement du vote populaire de gauche vers l’extrême droite. Le non-vote est devenu un vrai vote et montre une réelle désaffection des classes populaires pour la sphère politique et le vote.

Luis Ramiro intervenant sur La gauche radicale face aux fractures sociales et à la crise de la représentation politique, souligne que, dans l’espace politique européen, il y a deux conflits structurés dans la sphère politique : les conflits distributifs et les conflits identitaires et culturels ; entre classe traditionnelle et la religion (Etat/Eglise catholique). Ces deux conflits sont à l’origine des différents partis. La laïcité, la progression du niveau d’éducation et du niveau de vie, le changement des valeurs, la baisse des conflits dans l’industrie ont affaibli les conflits traditionnels mais ce n’est pas la fin des conflits. On est passé de valeurs autoritaires à des valeurs libérales dans certaines couches de la société, le libéralisme culturel a progressé. Cela a eu des effets sur l’émergence d’un mouvement social, des partis verts.
Avec la mondialisation, apparaissent trois nouveaux conflits portant sur la diversité culturelle, la concurrence économique, l’intégration politique. Les « perdants » se mobilisent autour de conflits identitaires plutôt qu’économiques d’où le développement depuis trente ans d’une nouvelle droite radicale et populiste.
Les politiques d’austérité dans ce contexte de mondialisation brouillent les repères et font surgir de nouveaux débats autour de redistribution/mérite/assistanat/ droits sociaux réservés aux nationaux. Cela provoque une reconfiguration du conflit droite/gauche et un recentrage des partis dominants. Il y a de moins en moins de différences entre les partis qui s’alignent sur le libéralisme.
Les nouveaux conflits politiques en Europe revêtent deux dimensions : universalisme/particularisme, Etat/marché. Les couches les plus populaires sont plus proches du pôle « particularisme » et les classes populaires supérieures ainsi qu’une partie des classes moyennes de l’intervention de l’Etat. Le défi pour la gauche radicale est d’agglutiner ces deux groupes sociaux, ce qui est porteur de contradictions. La dimension universalisme est plus importante pour l’électorat de la gauche radicale, mais aussi des sociaux démocrates et des verts, ce qui les met en concurrence.
L’avenir de la gauche radicale est essentiellement lié à ces deux dimensions. Malgré les succès à court terme en Europe du Sud, le problème à long terme restera les contradictions au sein de son électorat.

Haris Golemis montre que Syriza est devenu le parti d’une large alliance contre l’austérité. Sa base constituée de salariés du secteur public et privé, d’étudiants s’est élargie à des catégories très diverses (paysans, petite bourgeoisie, commerçants, artisans, retraités…). L’influence de Syriza est forte chez les travailleurs des banlieues alors que dans les classes supérieures d’Athènes, Nouvelle Démocratie atteint 55% et Syriza moins de 20%. L’électorat ne soutient pas nécessairement la transformation sociale. sa préoccupation est de préserver son niveau de vie. Traditionnellement, Synapismos avait le soutien de la classe supérieure des banlieues, tandis que le PASOK avait un soutien populaire.
S’il y a accord, Syriza sera face à des contraintes pour mettre en oeuvre son programme et devra faire des choix douloureux. Sa base sociale peut s’effondrer, aller vers d’autres forces politiques ( extrême droite) ou se maintenir grâce à un discours populiste. Si on n’aboutit pas à un accord, Syriza devra faire des choix et ne pourra pas satisfaire tout son électorat, étant donné sa diversité. Mais sans ce type d’alliance, la gauche peut-elle prendre et garder le pouvoir ?
Il n’y a pas unanimité au sein de Syriza en ce qui concerne la stratégie. Tsipras est un leader charismatique mais cela ne doit pas faire oublier la nécessité de développer la démocratie. Il souligne que, dans la période actuelle, le soutien des citoyens et mouvements sociaux du reste de l’Europe est essentiel.

Roger Martelli souligne que le clivage de classes n’a jamais été aussi pertinent mais il n’y a plus de distribution simple des groupes au sein des classes dominées. Les cultures du mouvement ouvrier et les cultures de classe sont remplacées par le primat de l’économie de marché, de la concurrence, de la gouvernance.
La question de la redistribution différentielle devient un marqueur des comportements individuels et collectifs.
Les premiers partis modernes ont été significativement des partis ouvriers. Ils ont été le mode de représentation par excellence des catégories populaires et ont disputé le monopole de la représentation aux notables. Aujourd’hui les partis sont en crise structurelle.
Il y a lutte des classes sans classes strictement délimitées. Pour que les classes populaires sortent de leur statut subalterne, il faut de l’unification mais cela ne peut plus se penser autour de l’industrie, peut-être plutôt autour de l’urbain. Ce que ces catégories ont en commun c’est leur aliénation. Le vecteur d’unification doit donc être centré sur le projet d’émancipation. Les classes populaires gagneront une place centrale si elles peuvent imposer un modèle de société économe en ressource, de développent humain individuel et collectif. Il faudrait également privilégier la conquête des pouvoirs et renoncer à la prise du pouvoir, les catégories populaires doivent rester multitude pour ne pas se laisser piéger par l’Etat. La multitude doit se penser comme unité politique, peuple politique à la fois divers et unique pour ne pas laisser à d’autres le "tout social".
On a besoin de lieux d’intellectualité politique, rassemblant acteurs et intellectuels, des structures explicitement politiques pour prolonger et renforcer cette unification politique dans l’espace public.
A partir de leur expérience commune de l’aliénation, des luttes convergentes et d’une capacité à se projeter dans l’avenir les ouvriers sont devenus classe avec des associations, syndicats et partis articulés selon différents modèles (travailliste, communiste, révolutionnaire). La centralité du projet de République sociale (liberté, solidarité, égalité) a été la source de rassemblement et a permis au mouvement ouvrier de percer dans la société française. Le terme de peuple ne dit rien des valeurs et des contenus. Il est indispensable de revaloriser l’égalité et la liberté. Quelles que soient ses contradictions, la référence à la gauche demeure l’égalité.
Le parti apparaît comme un moyen pour les classes populaires de peser dans la sphère publique mais en son sein, dès l’origine, un phénomène de dépossession est à l’oeuvre. Il est à la fois à la fois instrument d’émancipation, et source d’aliénation et de dépossession. Aujourd’hui, la dimension de dépossession l’emporte.
Il y a dans la société actuelle de la politisation et de l’investissement populaire dans la politique - souvent via des formes innovantes. C’est de là que doit partir la réflexion pour une nouvelle politisation démocratique. On n’a pas trouvé de nouvelle forme politique capable d’éviter les phénomènes de dépossession qui sont présents même dans les "mouvements".
Il faut donc construire en innovant et en travaillant avec ce qui existe. Toute construction politique doit intégrer les partis, mais ils ne peuvent plus occuper la position centrale.

Session 2 : Transformation sociale et voie vers le socialisme

Nasos Iliospoulos : Syriza est une coalition de courants de toutes les sensibilités de la gauche. Il y a donc en permanence un fort débat interne entre ces différentes traditions pour trouver des solutions communes.
L’union au sein de Syriza s’est faite dans l’action, dans les luttes sociales. Syriza a compris la crise et a proposé d’aller de l’avant pour y mettre un terme. Il a toujours été dans l’action afin de garder contact avec la société et les mouvements sociaux. Syriza s’est trouvé face à un système politique décadent et coupé de la société.
Syriza n’a pas vu la crise comme un conflit entre la Grèce et l’Europe mais entre le peuple et le système néolibéral. Le capitalisme ne peut s’en sortir qu’en attaquant le monde du travail. Dès le début, on a vu que les travailleurs des autres pays subissaient les mêmes attaques et qu’il y avait donc une base commune de lutte entre tous les peuples. Il y a eu a eu un transfert de la richesse du monde du travail vers le capital. 10% des Grecs les plus riches possèdent 56% des richesses du pays. Selon l’OCDE, c’est la première fois que l’on constate un tel niveau d’inégalités en Grèce.En ce sens, le point le plus important de la stratégie de Syriza est la redistribution des richesses mais aussi des droits. Ce n’est pas qu’une question économique mais aussi démocratique.
Dans toutes les négociations, Syriza a refusé le chantage entre l’acceptation d’un cadre imposé ou la sortie de l’UE. Nous exigeons que les riches payent ce qu’ils doivent. Cette attitude excite l’adversaire, mais c’est la seule réponse internationaliste et la seule réponse de classe.
L’enjeu est celuid de la mise en cause du modèle néolibéral en Europe. On veut humilier le nouveau gouvernement et l’obliger à appliquer le même programme que précédemment au lieu de rompre avec le système.
Dans ce combat, nous avons deux atouts : le lien de Syriza avec la société mais aussi le fait que c’est la seule force politique qui jouit d’une aussi grande confiance des citoyens.
Chaque lutte sociale, chaque bon résultat éléctoral donne de l’oxygène aux grecs, de même qu’en Europe. La meilleure façon d’apporter concrètement sa solidarité à la Grèce, c’est de lutter contre le système néolibéral dans son pays de résidence.

Adoracion Guaman : Changement ou régénération : la gauche espagnole à la croisée des chemins
Avec le 15M et les indignés, le conflit social s’est développé en Espagne et les acteurs contestant la légitimité du régime politique se sont multipliés. Des mouvements comme la « Plateforme des victimes d’hypothèques » ou les « marées citoyennes » pour la défense des droits sociaux et des services publics se sont développés. Pendant trois ans, chaque réforme antisociale du parti conservateur (PP) a affronté des protestations sociales.
Avec le recul du bipartisme (le PP et le PSOE ont perdu 4 millions de voix en 2011), les espoirs de « la gauche » avec Izquierda Unida ont augmenté (selon certaines sondages IU devançait le PSOE en intentions de vote). Aux élections européennes de 2014, Podemos n’a obtenu que 7.97%, mais six mois après, il était le premier parti en intentions de vote. Izquierda Unida obtenait à ces élections 9.99%. À la recherche du vote majoritaire, Podemos a rejeté le clivage « gauche-droite » et son programme politique est devenu plus « centriste » ou pragmatique. Podemos a gagné un appui populaire. Son leader charismatique a séduit des millions de personnes et des liens se sont tissés avec des gens qui s’étaient mobilisés grâce aux des indignés. Podemos est ainsi devenu une alternative au Parti Populaire.
Alors que Podemos virait vers le centre, Ciudadanos a émergé, parti créé en Catalogne basé sur l’espagnolisme contre l’indépendantisme avec discours ouvert, de « bon sens », « ni à gauche ni à droite », truffé de propositions libérales. Sa montée a été ratifiée aux élections d’Andalousie avec 9.28% . Podemos, qui espérait l’emporter, n’a obtenu que13% ; le PP a perdu près de 15%. Le PSOE a été en tête. Izquierda Unida Andalousie a perdu près de la moitié de ses voix. Podemos Andalousie a refusé tout pacte avec le PSOE. Aujourd’hui, l’Andalousie n’a toujours pas de gouvernement.
Les élections du 24 mai étaient marquées par quatre interrogations : les forces politiques émergentes ; l’incertitude et les luttes dans Izquierda Unida ; la récupération du PSOE ; la baisse d’une droite politique usée par la corruption et l’application de mesures d’austérité. Ces élections ont vu aussi un autre phénomène issu des mobilisations liées au mouvement des « indignés » : les nouvelles candidatures de confluence ou d’unité populaire.
A Barcelone, la candidature autour d’une activiste, Ada Colau, ancienne porte-parole de la Plateforme des victimes d’hypothèques (PAH) a rassemblé des mouvement sociaux, Podemos, le référent d’Izquierda Unida en Catalogne, des militants des syndicats…. Barcelona en Comú a été en tête avec 25,21%. Cet exemple a été suivi dans d’autres grandes villes, notamment à Madrid. Podemos ne présentait pas de candidatures dans les municipalités mais seulement dans les Communautés Autonomes (provinces et régions) en raison d’une organisation insuffisante et de la difficulté à contrôler ses candidats. Après l’émergence de Barcelona En Comú, Podemos a décidé de soutenir des candidatures d’unité populaire ; Izquierda Unida l’a fait aussi, avec quelques difficultés. Mais le processus d’unité a échoué dans de nombreuses villes.
L’Espagne va-t-elle vers un changement à gauche ou vers une reconstitution du régime de 1978 avec un renouvellement des élites ? Cela dépend surtout des mouvements politiques, des partis, et de Podemos (et un peu aussi d’Izquierda Unida) dans la prochaine période.
Le bipartisme continue à reculer. Le Parti populaire a perdu plus de deux millions et demi de voix et dix points par rapport aux élections aux municipalités de 2011 et il va perdre la direction de grandes villes comme Madrid ou Valence et des Communautés Autonomes les plus importantes. Le PSOE a mieux supporté l’émergence des nouveaux acteurs : il a bénéficié du renouvellement de sa direction et n’a perdu que deux points, il a obtenu 450.000 voix de moins que le PP. Il a récupéré certaines Communautés autonomes et peut obtenir de nombreux gouvernements régionaux grâce à des coalitions.
Ciudadanos, avec 8.4% aux élections dans les régions, est la troisième force dans les municipalités et la quatrième en nombre de députés dans les Communautés (75 pour 12 Communautés). Il est implanté sur tout le territoire et a la clé du gouvernent de Communautés importantes où des accords sont possibles entre Ciudadanos et le Parti socialiste. Plus faciles pour le PSOE que des accords avec la droite du PP, ces accords pourraient marquer le début d’une régénération du système et la fin du cycle de changement politique.
Avec 13.5% (1797 680 voix) et 119 députés aux élections aux parlements des Communautés autonomes, les bons résultats de Podemos sont loin de ses espérances. A Madrid, Ahora Madrid a obtenu 31,8%, alors que pour la communauté, Podemos n’a atteint que 18,6%. Les résultats de Izquierda Unida confirment une tendance à la baisse débutée aux élections européennes de 2014 et avec la naissance de Podemos. La gauche radicale a résisté dans les municipalités mais elle a perdu des élus dans des villes importantes. Elle a surtout perdu des élus aux parlements des Communautés autonomes (seuil de 5%). La participation électorale a baissé d’un point et n’a pas augmenté même dans les grandes villes où Podemos a concentré son activité.
Ni le Parti populaire ni le PSOE n’ont l’habitude des dynamiques de coalition et les nouveaux acteurs n’ont pas l’expérience de la négociation et du gouvernement. Le positionnement de Podemos et Ciudadanos sur l’axe gauche-droite sera décisif pour aller vers une rupture aux prochaines élections générales ou pour reconstituer le système avec le PSOE soutenu par Ciudadanos. Là où la gauche sous forme de coalitions d’unité populaire a remporté des victoires, elle devra gérer des grandes villes dans une situation financière contraignant à limiter les dépenses publiques. Pour conquérir le gouvernement espagnol, il faut satisfaire les exigences de ceux qui ont cru au changement. Si l’Espagne se démobilise, aucun changement réel n’est possible.
La possibilité d’un changement réel passe par le renforcement des convergences entre partis politiques et mouvements à gauche et, au-delà de l’axe droite-gauche, entre les forces politiques et sociales qui veulent l’amélioration des conditions de vie des majorités sociales. La réussite des candidatures d’unité populaire et la convergence des acteurs politiques et sociaux semblent indiquer la voie. Ce sera difficile en raison des disputes entre la gauche traditionnelle et les nouveaux mouvements. Sans la gauche radicale, le changement que Podemos envisage peut se réduire à un simple renouvellement des élites politiques. Construire une alternative est à portée de main en Espagne. Il faut combiner des candidatures, la capacité de mobiliser, un discours centré sur les questions sociales et pas seulement sur la régénération des élites, l’appui des mouvements sociaux et la convergence entre les forces politiques soucieuses de construire l’unité populaire.

Raffela Bollini ( Membre depuis 25 ans de la direction nationale d’Arci, la plus grande organisation de gauche de la société civile italienne, a rejoint l’Altra Europa con Tsipras) .

Les Italiens sont orphelins de la gauche la plus forte d’Europe qui jouait autrefois un rôle immense pour l’éducation populaire, l’émancipation populaire, et l’identité nationale.
On vote prochainement dans 7 régions pour les parlements régionaux. Dans 4 de ces régions, il y a une liste de la gauche unie (bénéficiant de l’expérience de l’Altra Europa con Tsipras).
Dans 3 de ces 4 régions, on retrouve des personnalités de la société civile, mais aussi des personnes qui ont quitté le PD pour rejoindre ces listes.
On se trouve avec une combinaison de candidats des partis (majorité), mais aussi de la société civile et des syndicats. Il est pour l’instant difficile de prévoir le score de ces listes unitaires de gauche.
Au sein du Parti Démocrate, le consensus s’effrite sur sa place à gauche, ainsi que sur la politique menée par le gouvernement. C’est lui qui porte les politiques de la Troïka. Avec le gouvernement PD, on assiste aux pires destructions des droits des travailleurs, de même dans le domaine scolaire. On voit surgir un nouveau slogan : « nous ne voterons plus pour le PD ». Mais il n’y a pas de mouvements de protestation massif, comme en Espagne.
Certains de la formation de Berlusconi rejoignent le PD, d’autres la Ligue du Nord. On voit de plus en plus de désaffection politique, et de moins en moins de participation.

Si nous obtenons des résultats honorables dans ces élections régionales, cela pourrait dessiner une nouvelle voie pour surmonter la fragmentation politique de la gauche italienne. Le dialogue, qui ne s’est jamais interrompu malgré sa faiblesse, pourrait en sortir renforcé. Mais une fusion de partis « à froid » ne suffira pas pour surmonter les difficultés.
Cette nouvelle gauche manque de racines sociales et peu sont prêts à assumer une responsabilité politique. Les mouvements sociaux émergeants sont eux aussi fragmentés.
Blandini semble la personne la plus adaptée pour assumer le rôle politique de la coalition sociale. Mais il a affirmé récemment que cette expérience est purement sociale et n’aura pas de traduction politique.

Prochainement, deux processus parallèles mais séparés vont avoir lieu : la construction d’une alliance des mouvements sociaux et la construction d’une formation politique. Il faudrait une convergence de ces deux processus. Cela donne lieu à des débats houleux à Archi : qui doit avoir la priorité ? Les mouvements sociaux ou politiques ? Il faut une invasion des mouvements dans la sphère politique. Si la construction de l’alliance des mouvements sociaux se développe plus rapidement que l’alliance politique, il y aura frustration et donc démobilisation. Barcelone constitue un bon exemple : la Gauche a gagné car elle était unie et en coalition avec des forces sociales et citoyennes. Le rôle d’Archi est de faciliter le dialogue et la coopération entre les forces politiques progressistes et les mouvements.

Le débat qui suit ces interventions aborde les comparaisons entre les différentes situations.

Pour Sigfrido Ramirez, Podemos ne sera pas le nouveau Syriza. Il ne pourra pas remporter seul les élections générales. IU est face à plusieurs problèmes : IU a perdu de nombreux élus. Mais les élections régionales de dimanche n’ont pas eu lieu dans de nombreux endroits clefs. IU avait proposé d’aller dans des coalitions avec Podemos qui a refusé. IU n’a pas réussi a réaliser son objectif de devenir un mouvement politique et social. Podemos risque de choisir la voie de 5 Stelle : constituer un gros parti, mais solitaire qui n’aura donc aucune capacité concrète à s’emparer du pouvoir. A Madrid et Barcelone, les têtes de liste n’appartiennent pas à Podemos. Les Candidat-e-s qui y ont gagné sont des candidats de consensus (syndicats, société civile, etc.). Le futur rapport Podemos/syndicats est loin d’être réglé.

Pour Mathieu Vieira, Podemos et Syriza constituent deux "modèles" différents avec un fort ancrage dans les mouvements sociaux. Mais le PSOE résiste beaucoup mieux que le PASOK. Podemos a réussi sur trois points : (1) attirer les déçus du PSOE ; (2) attirer des abstentionnistes (petite portion, mais non négligeable) ; (3) attirer une nouvelle génération
Les candidatures de l’Union Populaire Locale montrent les possibilités ouvertes par des luttes locales sur des thématiques rassembleuses (logement, à Barcelone).

Pour Natacha, il faudrait que les vieux leaders des partis de gauche restent silencieux...
La limitation de la casse par le PSOE rappelle la récupération de la révolte par Yorgos Papandreou, avant l’effondrement du parti. Ciudadanos est un grave problème pour Podemos, et confirme l’envie transpartisane de renouvellement de la classe politique, de nouveauté.

Pour Adoracion Guaman, Podemos n’est pas la seule force à gauche en Espagne. IU est encore vivante et active. Les forces politiques européennes de gauche, en reconnaisant Podemos, ne doivent pas ignorer IU. Il faut créer des espaces pour travailler ensemble, entre partis, mouvements sociaux. Il faut mobiliser la rue. Croire que Podemos a accompli ce travail est illusoire et dangereux pour la gauche en Espagne. Podemos n’est pas un ennemi. Il a transformé le paysage politique espagnol, et nous devons travailler avec lui.

Pour Sigfrido Ramirez, Podemos avait déclaré que les syndicats faisaient parti de la caste. Il y encore beaucoup de travail à faire pour qu’il noue des relations avec les forces sociales profondes. Le rôle de la Gauche européenne pourrait être de faire comprendre cela à Podemos.

Nikos propose deux questions pouvant faire l’objet d’une prochaine journée d’étude :
- Les aspects institutionnels : l’Espagne et la Grèce ont deux systèmes très différents - ce qui n’empêchent pas de nombreuses similitudes dans les revendications politiques.
- Ciuadadanos est assimilable à To Potami, les deux privilégient les questions sociétales sur les questions sociales.

Luis Ramiro pense que le cas italien est de loin le cas le plus intéressant pour la gauche radicale aujourd’hui. Il montre qu’un pays occidental ayant une forte tradition de gauche peut se retrouver sans gauche radicale. C’est un signal d’alarme pour toutes les forces de gauche en Europe. Il est insensé d’espérer qu’un leadership fort puisse venir à bout de cette fragmentation. Il est très difficile de réussir électoralement après avoir été hors du Parlement pendant des années. Il faut reconstruire un lien entre la société civile et les partis politiques. C’est un processus qui a pris des décennies dans d’autres expériences de l’histoire. Si nous pensons que la réponse de la gauche radicale est de reconstruire ce genre de lien dans le contexte d’une société civile très faible, les chances d’y parvenir sont très faibles.
La question de gagner le vote des abstentionnistes de longue date doit être liée à la façon dont Podemos est perçu. Podemos est un « vote de protestation ». Ce n’est pas une organisation de gauche essayant de mobiliser les abstentionnistes. C’est un vote de protestation, capable de mobiliser dans le cadre des politiques d’austérité des personnes qui ne seraient jamais allées voter autrement. Mais, pour cela, Podemos doit proposer un programme très vague, peu idéologique pour attirer les gens éloignés de la politique. Il est évident qu’IU (ou d’autres partis de gauche occidentaux) ne peut pas faire la même chose.

Pour Roberto Musacchio, la crise de la gauche italienne commence avec l’intégration européenne. Les Italiens sont les premiers à avoir essayé de trouver un compromis : « Nous sommes pour l’euro, mais contre Maastricht ». Le PD de Renzi est comme la « Troika en Italie » - mais c’est également le cas des autres forces de gauche. Les mouvements sociaux qui avaient soutenu le compromis ont été pénalisés par son échec.

Pour Elisabeth Gauthier, l’expérience grecque pose pour la première fois aux mouvements et syndicats européens la question de savoir s’ils peuvent soutenir un gouvernement. Ainsi, l’appel à la semaine d’action de solidarité, pour ne pas bloquer les mouvements et syndicats européens, a du être initié par des mouvements grecs. On retrouve l’idée de Gauche mosaïque, théorisée par Hans-Jürgen Urban (IG Metall). Il ne suffit pas d’affirmer que Podemos repose sur le vote protestaire. Que peut faire la gauche espagnole et européenne ?

Pour Roger Martelli, le point commun entre la France et l’Italie est que pendant plusieurs décennies, on a eu une hégémonie du Parti communiste dans la fraction radicale de la population et au sein de la gauche tout entière. Le PCF n’a pas su se renouveler, quand il avait l’occasion de le faire. Le vide laissé par le communisme en Italie et en France n’est occupé par aucune force aujourd’hui. Il n’y a pas eu de phénomène de substitution parce qu’on n’a pas compris que ce qui avait fait la force du communisme en France et en Italie c’est que ce n’étaient pas de simples partis, mais la pierre angulaire d’un mouvement social. Quand on pense mouvement social, on pense mouvement prolétarien et salarial (à gauche). Il y a difficulté structurelle à gauche à intégrer les nouveaux mouvements sociaux, et leurs revendications - en continuant à opposer le sociétal au social.
Il y a difficulté aussi à faire vivre l’articulation du niveau national (où la politisation a lieu) et du niveau européen. Un souverainisme, voire un nationalisme de gauche, se développe. Le socialisme dans un seul pays conduit à une impasse mortelle. On ne dispute pas le terrain au FN, on élargit son spectre.

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