Accueil > Thématiques > Divers

Sia Anagnostopoulou : « L’UE est aveugle »

Entretien réalisé par Thomas Lemahieu et Rosa Moussaoui Mercredi, 8 Juillet, 2015 / L’Humanité

jeudi 9 juillet 2015

Une députée grecque estime que les dirigeants européens poussent les Grecs vers la barbarie néonazie.

- Le refus net de l’austérité que voulaient imposer à la Grèce la Commission européenne, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque centrale européenne (BCE) a recueilli 61% des voix lors du référendum dimanche dernier. Vous attendiez-vous à ce que ce Non soit aussi retentissant ?
Sia Anagnostopolou. Nous avons vécu un grand mouvement populaire à travers le référendum. Il y a eu une réaction contre la terreur, contre les chantages et les amalgames... Avec Jean-Claude Juncker à leur tête, les officiels européens ont, un par un, commencé à terroriser les gens en nous décrivant la catastrophe, en nous promettant l’apocalypse en cas de victoire du Non. Ils ont exercé un chantage direct sur les Grecs, ils nous ont attaqué pour nous étrangler financièrement, ils ont tenté d’imposer une autre question : "pour ou contre l’Europe ?" au lieu de "pour ou contre l’austérité ?" Et je dois bien avouer qu’au milieu de la semaine dernière, nous n’étions pas trop à l’aise quand même. Mercredi dernier, j’étais à Patras dans ma circonscription électorale. A la télévision, les images des queues devant les banques tournaient en boucle. Je suis sortie pour aller à la rencontre du peuple, je m’attendais à me faire secouer… Mais voilà, j’arrive devant la banque, les gens se retournent et ils me lancent : « Ne cédez rien, restez debout, nous sommes aux côtés de Tsipras ! »

- Quels sont les ressorts de la confiance accordée au gouvernement Syriza ?
Sia Anagnostopolou. Ce qui est exceptionnel, c’est ce qu’Alexis Tsipras a réussi à nouer avec le peuple. Il a établi un canal direct extrêmement important. Il n’a pas hésité un seul moment à s’adresser directement aux citoyens via la télé, à les encourager, à nous encourager tous. J’ai des amis qui font des sondages : jusqu’à jeudi dernier, ils me disaient que le Oui était en tête. Vendredi, avec le rassemblement de Syntagma qui a vu toute la gauche de toutes les générations se retrouver, tout a changé. Il y avait énormément de monde ! Jusqu’à ces derniers jours, les jeunes apparaissaient presque totalement indifférents par rapport à la politique et, là, tout d’un coup, ils sont venus soutenir Tsipras et Syriza.

- Les jeunes de moins de 25 ans ont voté Non à 85%, 72,3% de ceux entre 25 et 34 ans ont fait de même. Comment comprendre une telle détermination générationnelle, selon vous ?
Sia Anagnostopolou. Ce référendum a permis de former en quelques jours à peine la conscience de classe pour toute une génération. Dès qu’Alexis Tsipras a convoqué le référendum, on a assisté tout de suite à un élan dans la jeunesse : il y avait une soif de comprendre ce que cela signifie d’appartenir à une classe. Jusqu’à la semaine dernière, les jeunes se contentaient de prendre un peu d’argent à leurs parents, ils essayaient de trouver des expédients pour survivre et de préserver leur mode de vie : aller boire un coup dans un bar, passer du temps avec les amis… Mais dès que Tsipras s’est présenté devant le peuple pour dire : « Je vous donne le droit de parler, de choisir votre avenir », la jeune génération a entendu le message. Je n’ai jamais vu une telle cristallisation de la conscience de classe dans un délai aussi court.
Bien sûr, au fil des années sous le joug de l’austérité, la société grecque s’est radicalisée graduellement, sans pouvoir toujours l’exprimer. A mes yeux, ça a commencé à se voir lors des élections de 2012 quand Syriza a fait un pourcentage inouï jusque là (le parti était arrivé en deuxième position avec 26,6%, NDLR), les élections de janvier dernier, avec notre victoire, ont été la confirmation et maintenant, ce référendum illustre la profondeur de cette radicalisation populaire. Mon neveu, par exemple, a 27 ans, il est journaliste dans une grande chaîne de télé, il gagne 500 euros par mois tout en travaillant douze heures par jour. Avant l’annonce du référendum, il était, comme la plupart des jeunes, assez apeuré, un peu indifférent et bien rassuré quand même d’avoir un boulot, malgré les conditions de travail pitoyables et le salaire de misère. Pendant la semaine de la campagne pour le référendum, il m’a accompagné à la première manifestation pour le Non, en m’expliquant qu’il ne supporte plus de voir ces gens pleins aux as qui s’en sortent très bien et qui ne doivent même pas travailler, parce qu’ils ont transféré leur argent à l’étranger. Pour lui, c’était évident qu’il fallait soutenir la démarche du gouvernement à ce moment précis ! Et ce mouvement, on le retrouve dans toute cette génération ! La conscience de classe, c’est ça précisément, et c’est extraordinaire.

- Est-ce que ce Non, très massif, peut faire échouer le coup d’Etat financier en cours ?{{}}
Sia Anagnostopolou. Ce Non était d’abord contre le coup d’Etat politique en gestation depuis le mois de janvier, en fait. Le peuple a compris, et il a même très bien compris que l’opposition grecque, ce régime des familles politiques qui, droite et Pasok confondus, avait la main sur le pays depuis des décennies, préparait avec les institutions européennes un renversement du gouvernement Syriza. En chœur, l’opposition grecque comme les technocrates européens ont appelé depuis des mois à la constitution d’un gouvernement d’union nationale, œcuménique, qui annihilerait le mouvement anti-austéritaire. Pour moi, le Non est aussi une réaction populaire face à ces tentatives insidieuses de coup d’Etat politique. Les gens ont répété plus nettement encore qu’en janvier : « On a voté pour ce gouvernement et on veut que ce gouvernement puisse mener à bien ce pourquoi nous l’avons élu. »
Ce Non n’a sans doute pas un contenu homogène pour tout le peuple, c’est sûr, mais un élément rassemble tous les électeurs qui ont choisi de cocher cette case-là : ce Non est contre l’humiliation. Nous avons été terriblement humiliés sous les mémorandums austéritaires…

- Aux citoyens, Tsipras a lancé « Vous ressentez ce que je ressens, vous vivez ce que je vis depuis cinq mois. » Quel impact cela a-t-il eu ?
Sia Anagnostopolou. Tsipras a fait ce que chaque chef d’Etat ou de gouvernement devrait faire, il me semble. Il a dit une chose très simple : « On me fait cet ultimatum pour extorquer ma signature. Je n’ai pas le droit de le signer, votre vote de janvier ne me le permet pas. » Puis, il a glissé une phrase extraordinaire, je trouve : « Si vous voulez le signer, sachez que je ne suis pas premier ministre à vie. » C’était une manière de dire que si les Grecs voulaient qu’il signe cet accord, lui ne pourrait pas le faire car c’est contre son programme. Cela a mobilisé les citoyens qui ne voulaient pas perdre leur premier ministre.

- Dans les profondeurs de ce Non, il y a l’austérité, le refus du chantage ou des ultimatums… Mais en écoutant des jeunes aussi, on entend parfois évoquer la fidélité aux gestes de résistance des aieux. Est-ce que ça a pesé aussi ?{{}}
Sia Anagnostopolou. C’est très important aussi effectivement. Beaucoup d’entre nous l’ont ressenti, sans en avoir forcément conscience d’ailleurs. Dimanche soir, quand les premiers résultats indiquant la victoire du Non sont sortis, toute ma vie, toute l’histoire de ma famille et de la société grecque, me sont montées à la tête, et j’ai commencé à pleurer. En fait, ce sont aussi toutes les luttes de cette société, de ce peuple, dans l’histoire qui ressurgissent à la surface. Par réflexe, parfois, tout le monde retrouve le fil de la Résistance en Grèce. C’est extraordinaire car nous, en tant que gauche, nous ne souhaitons pas que les citoyens votent seulement par orgueil. Evidemment, il faut relier ce Non à une tradition de lutte pour la justice sociale, et non pas à de l’orgueil nationaliste.

- En parlant d’héritage politique, il y a toujours eu, dans la gauche coalisée dans Syriza, en particulier, une tradition tournée vers l’Europe... Comment réussissez-vous à tenir sur cette ligne de crête ?
Sia Anagnostopolou. Les institutions européennes et l’opposition en Grèce, on l’a vu, ont essayé de changer la question posée lors du référendum. C’était une consultation sur l’austérité, pas sur l’Europe. L’acte fondateur de la construction de l’Etat en Grèce, la Révolution grecque, a été posée il y a sur les principes et les valeurs de la Révolution française, c’est aussi ça qui nous rend pleinement dans l’Europe. La gauche grecque, la nôtre, celle de Syriza a toujours insisté sur la perspective d’une autre Europe, l’Europe des peuples, de la justice sociale et, soulignons-le aujourd’hui, de la démocratie. Ce qui m’étonne vraiment, c’est que les institutions européennes demeurent complètement aveugles : le seul parti, aujourd’hui, qui envisage une Europe sociale, comme elle devrait l’être si l’on s’en tient aux principes et aux valeurs, c’est Syriza. En dehors de nous, il n’y a plus guère d’autres alternatives que l’Aube dorée.
Le grand enjeu pour la gauche dans l’écroulement provoqué par l’austérité, c’est tout de même de ne pas jeter les citoyens dans les bras d’un parti pro-nazi. C’est une honte pour cette Europe telle qu’elle fonctionne aujourd’hui : d’un côté, les officiels européens refusent de voir qu’ils soutiennent des partis corrompus comme la Nouvelle Démocratie ou le Pasok, responsables d’avoir accompagné avec zèle le chaos de ces dernières années en obtempérant à l’austérité ; et de l’autre, ils tentent de mettre en échec Syriza qui fait obstacle à l’Aube dorée. C’est une voie extrêmement dangereuse, il faut les en tenir pour responsables.
Sur le fond, ces gens, dans les institutions européennes, devraient se souvenir que, pour prétendre gouverner, il faut avoir d’abord le consensus social. Syriza l’a aujourd’hui plus que jamais, nous ne serons pas les gestionnaires de mesures que nous combattons. Si les autorités européennes ne supportent pas cette idée, qu’elles ferment les parlements partout ! Dans ce cas, nous n’avons plus aucune raison d’être : s’il s’agit d’adopter des décisions prises par l’Union européenne sans rien pouvoir faire ni dire, ce n’est pas la peine de continuer d’avoir des parlementaires et des élections. Au fond, ce que Tsipras a cherché à faire, ce n’est rien d’autre que d’avoir un consensus populaire indiscutable... C’est si révoltant que ça pour eux ?
- La victoire retentissante du Non a manifestement été fêté bien au-delà des frontières de la Grèce. On l’a vu en Amérique latine, par exemple. Comment vivez-vous l’écho mondial de cette expression du peuple grec ?
Sia Anagnostopolou. Tant que les injustices sociales perdurent, la gauche a des raisons d’exister. Ce soutien, cette solidarité active qui se déploie dans l’Union européenne et dans le monde entier, c’est aussi ce qui nous permet de tenir debout.

- Que manque-t-il aujourd’hui pour changer la donne ?{{}}
Sia Anagnostopolou. Ce qui nous manque à tous, au peuple grec, mais aussi à tous les peuples de l’Europe ou d’ailleurs, c’est l’élan qu’on a pu connaître dans les années 1970-1980. Dès qu’il y avait une lutte, par exemple, en Amérique latine, nous étions tous dans les rues, partout dans le monde. La solidarité s’exprime dans la rue. La voix du peuple s’exprime dans la rue. C’est la seule pression dont chacun dispose. Chacun doit bien comprendre que les peuples européens ne paient pas pour le peuple grec, ce sont les banques françaises, allemandes et grecques qui ont pris les sous. Ici, les citoyens n’ont jamais rien eu.

- Des négociations reprennent à Bruxelles sur fond de chantage encore accentué… Comment voyez-vous la situation ?{{}}
Sia Anagnostopolou. J’espère que les autorités européennes finiront par comprendre notre action. Nous sommes le dernier rempart à la barbarie, celle de l’extrême droite, mais pas seulement, celle aussi qui, avec l’étranglement financier, surviendra si les manœuvres visant à faire s’écrouler la société grecque aboutissent. Nous sommes au bord du gouffre. Et si la société s’effondre, nous allons connaître une situation comme au Moyen-Orient au cœur de l’Europe. Et ça tout le monde, bien au-delà de la Grèce, le paiera très cher. L’irresponsabilité des institutions européennes et des Etats doit cesser, chacun doit renouer avec la sagesse qui me semble une belle valeur européenne.

- Vous êtes francophone et francophile, très liée à notre pays... Comment jugez-vous l’attitude de l’exécutif en France ? {{}} 
Sia Anagnostopolou. C’est en France, quand j’y faisais mes études, que j’ai appris la signification du terme « démocratie ». J’ai découvert l’Etat-providence. Tout ça est rattaché à la France dans mon esprit, et du coup, l’attitude actuelle du gouvernement français me paraît d’autant plus honteuse. En tant que président de la République française, socialiste qui plus est, François Hollande ne trouve pas le courage de contester les dogmes d’austérité imposés par les conservateurs ? C’est terrible ! En s’alignant ainsi, ils condamnent l’Europe à dépérir, sans résistance et sans défense.
Ceci dit, j’insiste, je veux vraiment remercier du fond de mon cœur les Français qui nous soutiennent aujourd’hui. Ce soutien fabuleux est extrêmement précieux pour nous. Un mot aussi sur l’Humanité qui nous accompagne depuis des années, c’est très important, merci vraiment. Si nous restons debout, c’est grâce à votre soutien et votre amitié à tous !

Sia Anagnostopolou. Historienne députée de Syriza de Patras

Espaces Marx, 6 av Mathurin Moreau 75167 Paris Cedex 19 | T: +33 (0)1 42 17 45 10 | F: +33 (0)1 45 35 92 04 | Mentions légales | Rédaction | Plan du site | Contact Suivre la vie du site RSS 2.0