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le capitalisme comme rapport social

samedi 6 mai 2006, par Pierre Assante

Contribution à l’atelier C "Le capitalisme comme rapport social. Organisation du travail, dominations, idéologies. Concepts émancipateurs."

J’ai utilisé cette forme pour exprimer une analyse sur "le capitalisme comme rapport social".

Mais ça ne conviendra peut-être pas ?

P.A.

Mon très Cher Augustin,

Le courrier vient de m’apporter trois lettres. Ce sont les tiennes qui ont été acheminées le même jour. Tu sais à quel point j’apprécie ton amitié. Etre en ta présence et goûter les plaisirs de ta compagnie est une chose rare.

C’est pourquoi, j’ai une grande appréhension à t’avouer non pas mon désaccord avec les propos de tes lettres, ce serait bien prétentieux, mais une façon de voir et d’être dans la vie qui n’est pas la tienne, qui est ma différence.

Je sais que tu ne m’en voudras pas.

Je t’expose ma pensée sans détours, avec franchise, sachant qu’une pensée est toujours précaire, mais que lorsqu’elle résout à peu près les problèmes quotidiens de l’humain, elle a déjà beaucoup de valeur humaine.

Tu ne peux penser ce que tu penses que parce tu te trouves dans une situation matérielle particulière. Tu as pu choisir entre la célébrité et l’isolement, la frénésie et la méditation. Ce n’est pas le cas de tous. La plupart des humains sont contraints à un état pour pouvoir vivre, survivre et tant bien que mal, quelquefois, se développer. Notre ami commun, Salvien, par exemple, s’est à la fois dédié à Dieu mais est resté pourtant dans la frénésie humaine pour ne pas s’éloigner de la condition humaine commune, ordinaire. Sans cela, il n’aurait pu dénoncer cette maladie qui a miné l’Empire, et qui l’a tué. Lorsqu’il défendait les Bagaudes, et vilipendait l’égoïsme qui a ainsi privé de ressource les pauvres, la masse des citoyens, et donc tué le travail qui pouvait faire vivre notre société, il ne pouvait échapper à la frénésie. Il la subissait.

Mais toi-même en continuant d’écrire, ne te mets-tu pas en situation d’immodestie vis-à-vis de Dieu et des hommes, et finalement ne te voues-tu pas à une tranquillité et une intimité avec Dieu, égoïste, au moins en partie ?

Tu me dis, dans ta lettre XX que « chercher dieu, c’est chercher la vie bienheureuse », et que « tous les hommes la désirant, il faut qu’ils en aient quelque connaissance ».

Je suis en partie en désaccord, mais tout à fait d’accord sur l’idée qu’il faut qu’ils en aient quelque connaissance.

Cette connaissance c’est celle du souvenir maternel. Oh ! Non un souvenir conscient, mais une mémoire de cette fusion dans laquelle ils étaient totalement confondus avec ce corps, corps maternel qui apaisait les souffrances de la faim et leur apprenait ainsi et pour la vie le sentiment de douceur. La vie bienheureuse ne peut exister que s’il y a vie et la vie est un mouvement dans laquelle les besoins se manifestent par des douleurs, plus ou moins grandes, et des envies, plus ou moins grandes et leur apaisement par les objets ordinaires d’apaisement.

Bien sûr, il ne s’agit plus des douleurs et des apaisements animaux. Nous avons cultivé les sensations et les sentiments. Nous avons domestiqué en partie les douleurs. Mais nous sommes capables de susciter les unes et les autres pour en éprouver l’apaisement et le plaisir. Et tout cela en imaginant et en cultivant des valeurs. Ces valeurs sont celles qui règlent les comportements normalisés et sans lesquels notre vie en commun ne pourrait pas être. Et comme l’être humain ne peut résoudre ses besoins qu’en commun, l’espèce humaine a universalisé ces valeurs. Elles sont toutefois mouvantes parce que l’humain crée sans cesse des moyens nouveaux de subvenir à ses besoins. Et puis il y a les moments et les individus qui enfreignent ces valeurs. Les comportements sont aléatoires et l’individu ne trouve pas toujours dans les valeurs la réponse à ses propres besoins.
Le Christ lui-même et Paul et Isaïe l’ont dit et l’ont fait : le Sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le Sabbat. De plus, ce sont les déviances à la loi qui font justice aux valeurs essentielles. Il y a la loi et la foi, tu le sais bien, et moi je dirai d’une autre façon : il y a la loi et la conviction. Un comportement peut être contraire à la loi et répondre tout à fait à un besoin humain, individuel ou collectif. Et une loi ne vit que par l’acceptation de la communauté. De même que le tyran ne peut exister s’il n’a aucune fonction.

Enfin ce sont les tentatives d’agir autrement qui permettent de savoir et de voir ce qui répond à ces besoins dans un contexte nouveau.

Tu dis aussi, dans ton autre lettre, que j’ai reçue, la lettre XXI, « de quelle sorte la vie bienheureuse peut être dans la mémoire ». Je t’ai répondu en parlant de la mère. Mais elle ne serait pas dans la mémoire s’il n’y avait eu séparation de cette vie bienheureuse. La séparation est bien utile et de toute façon obligatoire, non de par la loi humaine mais de par la loi biologique. Le corps de chaque individu doit s’en aller chercher sa subsistance, qu’elle soit sous forme de nourriture au sens premier que de nourriture au sens général, nourriture d’idée, de pensée de sentiments.

Il y a d’ailleurs abus en accordant au seul père le rôle séparateur. C’est toute la société dans laquelle le corps se déplace, entre en contact, est pris en charge, est abandonné, qui a ce rôle séparateur. Il y a des groupes humains où le père n’a pas le rôle de la civilisation familiale restreinte, et pourtant le petit d’humain devient humain. Le patriarcat est surtout issu d’une civilisation rurale capable d’accumuler des richesses qui vont se concentrer autour de l’activité d’une famille patriarcale laquelle va transmettre ce principe d’accumulation privée jusqu’à nous ; et jusqu’à ce que l’accumulation privée devienne un obstacle à la vie humaine. La cité, c’est autre chose. Il faut que l’humain voie un peu plus loin que sa lignée et la composition du moment de sa lignée. Il y a tout un tas d’activités variées qu’il faut mettre en cohérence et la lignée y participe dans l’organisation de la cité. C’est la « culture de la cité » et plus la « culture de l’agriculture, rurale » qui devient l’élément moteur de la civilisation, de l’évolution vers plus de sécurité, de continuité. Hélas, l’accumulation privée est quelque peu incohérente par rapport aux besoins généraux de la cité.

Tu sais, Augustin, lorsque tu dis dans ta dernière lettre reçue, la XXIIème, « la félicité consiste dans la véritable joie qui ne se trouve qu’en Dieu », il y a du vrai. Dieu c’est quand même ce qui symbolise aussi tout ce que l’humain est capable d’imaginer de valeur humaine. Je sais que tu ne m’en voudras pas si je rends ce dieu humain, si j’en fais cette accumulation humaine de sentiments aspirant à la douceur.

Tu sais aussi que l’humain utilise tout pour satisfaire ses envies. C’est au nom de dieu, de cette recherche de bonheur que des groupes déclarent les guerres. Tu as compris qu’à seize siècles de distance, c’est en Marxiste et humaniste que je te réponds. Cher Augustin, tu sais bien que « au nom de Dieu » c’est aussi « au nom de la mère », et de Marie, entre autres mères. Et si la mère est méprisée ou si seulement son être de mère est, devient, second parce que c’est l’accumulation privée qui devient la préoccupation familiale, que devient dieu ? Si le petit enfant apprend dès la séparation que cette séparation est définitive et qu’il ne retrouvera plus la mère dans la société, mais la séparation, rien que la séparation... il se passe ce qu’il se passe dans notre réalité. La société ce doit aussi être la mère, la société ce doit être la séparation et la fusion. Le je et le nous. Nous aussi, communistes, comme les chrétiens, nous n’avons pas su éviter que nos églises laïques ne répondent égoïstement. D’aucuns pensent que sans nous cet égoïsme aurait été moins farouche, sans les chrétiens et sans les communistes. C’est sans compter qu’un individu doit assurer sa propre survie dans sa propre espèce et que s’il n’a pas conscience qu’il l’assure mieux collectivement et dans la douceur, il essaiera toujours de tirer son épingle du jeu.
En fait, il faut que l’égoïsme ne marche plus du tout, qu’il fasse définitivement faillite, pour que l’individu se tourne vers le collectif. La faiblesse des autres c’est aussi notre faiblesse, en tout cas la mienne à moi aussi, malgré cet espoir de vie, comme tous les humains qui se passionnent pour l’humain : plaisir d’intervenir avec nos valeurs humaines, précaires mais motivantes, douleur malgré tout de savoir qu’il n’y a aucun espoir que se concrétise en une vie tout ce que le cerveau du moment peut imaginer de bonheur... et finalement enthousiasme dans les "moments forts" de la vie sociale et personnelle...

J’aurais voulu communiquer cela à mes enfants, comme toi au tien, mais peut-être l’ai-je fait (pas tout seul !) et sans doute leur faudra-t-il une vie pour que ça mature. Et puis un autre bonheur : tout ce qui a existé, existe et existera ; laissera la trace de son existence et sachant cela, on vit à la fois dans le passé et le futur en vivant le présent. Tu appelles ça la résurrection, mais ne la limitons pas à notre petite personne, ça la rend elle aussi bien petite : et finalement en faisant cela, ne vivons-nous pas plus mal notre présent ? On ne le sait pas, ce qu’on sait c’est l’effort que l’on fait soi-même et cette quête du plaisir de vivre, même quand ça va moins bien...

Certains, pour ne pas dire nous tous, cherchons, avec raison, les moyens financiers collectifs pour réaliser cette aspiration collective. Mais Que ferons-nous de ces financements et de ces libertés sans cette question : comment produire, quelle technique utiliser, comment l’utiliser, comment la production et les choix faits répondront aux aspirations humaines. Ça c’est l’autre bout, totalement imbriqué dans le premier. Que ferais-tu sans ton écritoire, ta maison, tes repas ?

L’ "économisme" comme le "spiritualisme", ce sont deux formes d’approche unilatérale d’un objet d’étude et d’action.
Vois-tu cher Augustin, dans mon époque, mon temps, on essaie comme toi de comprendre. Mais certaines choses nous rebutent, certains efforts nous sont particulièrement pénibles. Par exemple lire Marx ou les mathématiques. Marx, c’est un humain de mon temps qui a exprimé un courant de pensée qui s’est développé, puis a été utilisé pour des atrocités, dans un immense conflit humain. Ce courant de pensée redevient aujourd’hui, comme pour les chrétiens idéalistes, un sujet d’espoir. Marx est "rasoir" parce dans une société de contrainte, l’utile est contrainte, usage de soi par les autres, et peu ou pas d’initiative pour l’individu. Donc l’utile est « rasoir », et c’est un problème que de le faire devenir plaisant.

C’est pour cela que je te parlerai des "Temps modernes". Il est plus facile de se faire comprendre avec le sourire et avec l’émotion. Les "Temps modernes", c’est de Charlie Chaplin : portrait des moyens de production, des forces productives, de "Quoi Faire" si demain nous avons ces financements et ces gouvernements et ces libertés que nous voulons. On est encore dans le NON sans trop se préoccuper de la suite. Compte-t-on gérer comme à la Libération (de la France et d’ailleurs après l’Occupation nazie), ce qui était merveilleux à la Libération, mais les forces productives ont extraordinairement changé, hommes et techniques. Mais chaque chose en son temps ?

Par exemple, dans un débat de mon « Eglise laïque » sur la condition féminine, les humains mâles rejoignent les femmes qui refusent de placer au-devant des préoccupations la question du travail, pensant que procéder ainsi fait passer au second plan le comportement machiste dans tout les comportements, familiaux..., et tous les comportements de la société. Mais voilà, pour un marxiste, l’activité et le lieu où l’humain produit ce dont il a besoin pour vivre, déterminent les rapports sociaux. Changer les rapports familiaux est donc une préoccupation particulière, qui demande une action et une réflexion spécifiques, mais totalement liées à la question du travail...

Peut-être suis-je déformé par mes propres sujets d’étude et d’écriture... et je crois que tu l’as été aussi !

J’ai l’impression que l’évocation du patriarcat comme élément qui nous imbibe tous, inconsciemment gêne les « fidèles de mon église » et de la tienne.

Il nous faut passer de la négation, à la négation de la négation... et nous n’en sommes souvent qu’au premier terme : négation.

Il faut, Augustin, que je te parle du capital et du travail :
Dans tout acte humain, dans le travail comme dans toute activité, l’individu interroge ses propres valeurs. Il y trouve les motivations de ses actions. Mais cette diversité positive se dissout dans la valeur fétiche de l’accumulation privée, laquelle met au second plan la cohérence d’ensemble de la cité. Ignorer cela, c’est aussi un effet de cette valeur fétiche.

Aujourd’hui où s’amplifient les révoltes (souviens-toi encore de Salvien et des Bagaudes), fièvres d’une maladie à laquelle le corps social réagit, jetons un regard sur nos actes, pour les poursuivre et leur donner d’amples objectifs. Le « retour de nos actes », c’est l’équivalent du « retour » pour le chanteur, qui lui permet, en s’entendant chanter, de chanter juste, de chanter tout court.

Ce « retour de nos actes », ce regard qui nous permet de les voir de plus loin, de plus haut, collectivement, c’est ce dont nous avons besoin pour nous voir agir en conscience du monde tel qu’il est et tel que nous pourrions le vouloir et le faire.

Le capitalisme se transforme. Un fruit peut devenir pousse de végétal puis arbre. La transformation se fait effectivement à l’intérieur du capitalisme, stade ultime de la société marchande, et en particulier elle se fait dans le marché. Le marché, s’il fonctionne sur la base des dominations établies, n’en est pas moins un échange, inégal, mais un échange. La bataille pour le pouvoir d’achat, pour l’échange équitable avec le Sud et à l’intérieur du Nord, etc., sont des éléments parmi les multiples qui indiquent la maturation du fruit. Mais rien ne dit aussi que le fruit ne pourrira pas, ni que la pousse deviendra un arbre... Un des éléments de la maturation, c’est nous, alors...

Les débats politiques ont besoin de prendre en compte cette dimension, c’est-à-dire la dimension philosophique, qui ne rendra pas pour cela le débat éthéré, mais le dégagera des opérations politiciennes que nous concocte sans cesse l’élite dominante du capital. La dimension philosophique du débat peut être populaire si tant est que nous voulions la rendre populaire.

Tu l’as fait, toi, Augustin, et c’est une de choses qui a donné cette beauté et cette expansion à tes idées.

Il n’y a pas de beauté en soi, mais des rapports humains aux objets qui répondent à un, des, besoins humains et les réminiscences qu’elles induisent sur tous les regards et tous les actes.

Pour l’humain, Il n’y a pas d’utilité sans sentiments ni de sentiments sans utilité (on peut rendre cette phrase négative, évidemment). C’est ça notre regard en retour sur nous-mêmes sur lequel nous avons à faire tant de progrès. Car la domination et l’exploitation nous privent en grande partie de ce regard au profit d’un individualisme au regard très court...

Augustin, je vois (une fois de plus avec ton envoi) à quel point toi et moi oscillons entre une vision généreuse et une vision atroce de l’humain, tout en étant conscients de cette "oscillation".

Nous essayons de "tenir les deux bouts" :

- voir cet individu de cette espèce, dans sa réalité matérielle, toute sa réalité de son corps, son cerveau, leur unité cohérente.
- ET simultanément, voir ce qu’il pense de lui et ses sentiments sur lui-même qui font partie de son activité.

Je constate dans les débats de mon église laïque une tendance contraire qui nous fait OU décider en fonction du rationnel connu et oublier l’énigmatique du comportement et devenir humain, OU passer à tout le contraire, sans cohérence. L’exemple de l’influence actuelle dans mon église laïque, que j’estime et dont le travail est utile, s’illustre, sauf erreur de ma part, dans la deuxième phase de ce balancement sans en avoir conscience.

J’ai grande compassion des humains et ainsi de moi-même. Leur fragilité, leur précarité, leur incohérence, alors que je vois cette merveille de leur corps, si cohérent pour se maintenir en vie.

Augustin, il y a une différence entre ton temps et aujourd’hui : nous sommes entrés dans le temps où les techniques, les moyens de production pourraient donner à tous le temps libre dont tu as disposé, toi. Mais pour le moment cette possibilité n’est utilisée que par une partie des humains, les autres en sont privés. L’organisation de la cité, est dominée, encore, par un groupe qui comme de ton temps et de celui de Salvien, provoque par sa cupidité, un énorme gaspillage du travail humain.

Je te dis tout cela avec importance tout en sachant que si je parle à la première personne, comme toi, « je n’ai rien que je n’aie reçu » des autres, ces humains avec lesquels je fais un tout.

Il nous faudra un humoriste à la Chaplin pour nous faire redescendre sur terre...

Augustin, à bientôt.

Céphas

Pierre Assante, lundi 24 avril de l’an de grâce 2006, Marseille, la Madrague de Mont Redon.

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