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« Construire des plates-formes communes ». Analyse.

mardi 9 mai 2006, par Samir Amin

« Dans la charte de Porto Alegre, il y a une subtile distinction entre le forum social et l’assemblée des mouvements : le forum social, c’est un lieu de rencontres et il doit, c’est souhaitable, le rester. Cet espace est utile, mais sans plus ! Le forum ne prend pas de décisions, mais par contre, les mouvements qui y viennent sont tout à fait libres d’en prendre individuellement ou collectivement, et c’est le but de l’assemblée des mouvements. Il se trouve que cette assemblée des mouvements a adopté à Caracas l’appel de Bamako. Je crois que beaucoup de participants aux forums sociaux veulent désormais, à partir de ce document, aller plus loin. Certains ne seront pas d’accord, on ne doit pas les vilipender, mais ce n’est pas parce que des gens ne souhaitent pas agir, qu’on devrait interdire l’action à tout le monde !

Ce qui m’intéresse davantage que les forums sociaux en tant que tels, ce sont les luttes, les mouvements et leur cristallisation en une alternative positive. L’objectif de l’appel de Bamako, c’est de construire la convergence dans la diversité pour l’action. On ne peut en rester simplement aux débats d’analyse sur le système, avec des points de vue différents, on doit aller au-delà et construire des plates-formes d’actions communes.

Il n’y aura pas de conscience collective sans cristallisation dans des acteurs sociaux et - politiques. Ces acteurs sont multiples et ont des

statuts différents dans l’architecture du système et, par conséquent, dans l’architecture des forces anti-systémiques.

Malgré les nombreuses bêtises que l’on entend çà et là sur la disparition de la classe ouvrière, les sujets restent, à mon avis, ce que l’on peut appeler des classes sociales, mais ils ne sont pas exclusivement des classes sociales. Il y a toujours eu dacteurs sociaux et politiques, notamment les nations et les peuples. Vouloir nier leurs existences, c’est une absurdité totale : le capitalisme nie les nations et les peuples, ce ne sont pas les forces socialistes et communistes qui les nient et, quand elles le font, elles ont tort ! Il y a aussi les femmes, elle constitue la moitié de l’humanité, elles appartiennent aussi à des classes sociales ou à des nations, mais en tant que femmes, elles occupent des positions particulières dans le système. Même si on les oublie un peu, parce que, dans les centres capitalistes développés (Amérique du Nord, Europe et Japon), la paysannerie ne représente plus qu’un faible pourcentage de la population, les paysans sont déterminants car, à l’échelle de la planète, ils représentent plus de la moitié de la population.

Comment cristalliser cette convergence dans la diversité de ces différents sujets ? Nous avons quelques idées. L’appel de Bamako n’est pas un pacte, définitif, finalisé, entre des organisations sociales et des partis politiques, mais simplement des propositions qui s’adressent à toutes les forces antisystémiques : aux forces « révolutionnaires » ou « réformistes », aux partis politiques, aux mouvements sociaux, aux syndicats, aux associations paysannes, aux organisations de femmes... Je pense aux organisations populaires, plus qu’aux groupes d’interventions sur des points déterminés : je crois, par exemple, qu’il faut peut-être rénover la terminologie, mais que la vieille idée d’une alliance entre les ouvriers et les paysans demeure plus que jamais d’actualité. Au fond, il y a une logique dans notre démarche : il s’agit de mettre en déroute le libéralisme ainsi que le projet en oeuvre des États-Unis de contrôle militaire de la planète. Dans l’appel de Bamako, on trouve en fait des compromis historiques, ça n’est certes pas la révolution, mais ce sont des pas en avant très importants. »

Samir Amin (Propos recueillis à Athènes par T. L.)

(Paru dans l’Humanité du 6 mai 2006.)

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