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Le Nomade et l’infini

lundi 15 mai 2006, par Arnaud Spire

Pour la plénière 4 "Dépassement et ruptures : y a-t-il place pour une (des) pensée(s) de la révolution ?"

Dans cette séance consacrée à la notion de dépassement et à celles de ruptures, j’opterai plutôt pour un pluriel à la notion de communisme. Certes, le combat pour une alternative sociale a une histoire, et celle-ci, contrairement à ce que prétendent beaucoup de « croque-Marx » contemporains, ne se limite pas à la fin du XIXème et au XXème siècles. La réflexion sur le communisme est trop souvent empreinte d’historicisme et cet historicisme conduit à en chercher une essence toujours identique à elle-même plutôt qu’à concevoir l’essentiel du communisme comme un processus profondément historique, sans origine ni fin.

Dans cet esprit et dans le même mouvement, entreprenons de le « désacraliser » et accordons lui en cette période de maturité du processus, un « pluriel » plutôt qu’un « modèle » !

Je n’insisterai pas sur l’origine : l’histoire du communisme se perd dans la nuit des temps. Le Spartacus de la révolte des esclaves est un moment dans l’histoire sans origine du communisme parce qu’au fond le communisme n’est rien d’autre que la finalité du mouvement par lequel les hommes - et les femmes - aliéné-e-s, asservi-e-s, exploité-e-s, dominé-e-s, se libèrent. Processus pluriel et infini, le communisme est une visée et non une identité. En tant que visée identitaire, le communisme a fini d’aliéner ce qu’il portait d’universel dans le cadre de la nation et de l’Etat souverain, comme désormais, dans les grands ensembles intercontinentaux. L’esprit « petit blanc » n’a pas d’avenir par rapport à un avenir communiste. Personne ne s’en tirera plus sur le dos de personne. Rupture. Le mot « Manifeste » est apparu sous la plume de Marx et d’Engels comme une volonté de rompre avec la forme questions-réponses. Pour eux, je le rappelle, le communisme n’est ni assimilable à un état qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réalité devrait se régler. Dans une lettre de 1843 à Arnold Ruge, Marx écrit : « nous n’anticipons pas sur le monde de demain par la pensée dogmatique, mais au contraire nous ne voulons trouver le monde nouveau qu’au terme de la critique de l’ancien. » Suit cette conclusion : « nous ne nous présentons pas au monde en doctrinaires avec un principe nouveau : voici la vérité, à genoux devant elle ! Nous apportons au monde les principes que le monde a lui-même développés dans son sein. Nous ne lui disons pas : laisse là tes combats, ce sont des fadaises ; nous allons te crier le vrai mot d’ordre du combat. Nous lui montrons seulement pourquoi il combat exactement, et la conscience de lui-même est une chose qu’il devra acquérir, qu’il le veuille ou non. » Le communisme se présenterait donc plutôt comme « l’horizon », concept élaboré par le grand philosophe suisse Ferdinand Gonseth. Il ne s’agit pas de recours à une « vérité en soi » ou à une « réalité en soi ». L’homme dans sa quête de communisme se situe toujours dans un « horizon de réalité ». Il s’éloigne sans fin au fur et à mesure qu’on s’en rapproche.

A la notion - plutôt idéelle - de « présupposé, j’opposerai celle de « discontinuité historique ». Discontinuité. Il y a des moments où ce processus émerge, et d’autres moments où ce processus est assimilable au travail de la taupe qui creuse sa galerie. On ne sait jamais où va se situer l’éruption d’une taupinière dans le jardin mondial. On peut dresser un panorama succinct des différentes conceptions du communisme déjà présentes chez Marx et de leur prolongement actuel. Le communisme a besoin de se manifester et il est essentiellement à manifester par ceux qui s’en réclament, explicitement ou non, sous peine d’être « messianique » ou « spectral ». Je crois personnellement à cet égard qu’il importe de considérer qu’un processus discontinu est au regard de l’infini composé de « miettes ». C’est pourquoi je ne peux me résoudre à penser que le communisme ait une fin identitaire. Chaque composante du processus, sans origine ni fin, a ses miettes. Je pense aux congés payés conquis au moment du Front Populaire, à la Sécurité Sociale généralisée à la Libération et aujourd’hui à la sécurité emploi-formation qui mettrait fin à la précarisation du travail engendrée par le libéralisme. Le communisme ne ressemble pas à la caricature que nous en avons longtemps faite comme s’il avait pour caractère distinctif l’abolition des rapports de propriété. Croire à la vertu décisive d’un pur transfert de propriété économique autour de quoi s’est historiquement construit, très en dessous de la pensée de Marx, le concept traditionnel de socialisme est « indigent ». De même, au moment où nous mettons l’accent sur le « trou noir » que constitue le pouvoir politique chez Marx, et nous commençons à déclarer que le pouvoir n’est pas à « prendre par un parti » mais à rendre à ceux qui ne l’ont jamais exercé, nous devrions aussi nous poser la question de savoir si nous ne sommes pas en train d’ériger une alternative politique opposée à celle dont l’orientation est le « dépérissement de l’Etat » et le dépassement de la lutte des classes antagonistes.

Le communisme est une appropriation réelle mais progressive de ce qui fait qu’hommes et femmes se réalisent, s’épanouissent, et que l’essence humaine soit non seulement historique, mais sociale et toujours à réaliser par l’ensemble de l’humanité. Il ne s’agit pas seulement de supprimer l’exploitation de l’homme par l’homme mais de dépasser les rapports d’oppression et de domination. Bref, de mettre un terme au processus d’aliénation : que chacun puisse devenir lui-même et ne soit réduit ni à la résultante de ses déterminations sociales, ni à la somme de ses actes passés. Intégrons à l’existence individuelle la dimension de l’aléatoire : « En fait, le royaume de la liberté commence seulement là où on cesse de travailler par nécessité et opportunité imposée de l’extérieur. Il se situe donc par nature au-delà de la sphère matérielle de production proprement dite. » ( Le Capital , livre III).

Faut-il rappeler ici que le développement de chaque personnalité est la condition du libre développement de ce qui est considéré unilatéralement comme « Kollectiv ». Nous avons lu Le Manifeste de 1848 à l’envers : « A la place de l’ancienne société bourgeoise avec ses classes et ses antagonismes, surgit une association dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous. »

Une théorie communiste du mouvement historique qui découlerait seulement des écrits de Marx n’aurait pas grand-chose à dire au monde d’aujourd’hui. Par contre, le monde et son évolution actuelle ont beaucoup à dire à cette théorie. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’un certain retard a été pris compte tenu de la sacralisation des écrits de Marx et d’Engels par leurs nombreux adeptes. Il en résulte une conception spécifique du rapport entre l’ancien et le nouveau à l’intérieur du marxisme. Le point de vue communiste sur cette question ne consiste pas à chercher dans l’ancien ce qui peut être conservé à l’intérieur de la nouveauté mais à repérer ce qui dans le vieux monde a tendanciellement préfiguré l’invention du nouveau (la gratuité, le partage, la solidarité, la fraternité). Cela ne signifie évidemment pas que le communisme soit globalement déjà là. Dans le processus social, il a un long avenir de virtualités devant lui. Une politique communiste est toujours « affaire » de lieu et de date. Le nomadisme que je propose en matière de communisme n’est au fond qu’une invitation à repenser la politique. Il s’agit de produire, dans l’œuvre qu’est devenue la pensée de Marx, un mouvement authentique.

Arnaud Spire

NB 1 - Le marxisme est une conception de l’univers, une pensée qui ne cesse de devenir monde.

- C’est en ce sens, et strictement en ce sens, qu’il y a une PHILOSOPHIE de Marx et non dans le sens où la « transformation » sociale interdirait toute « interprétation ». 11ème thèse sur Feuerbach : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde. (pas de MAIS) Il s’agit de le transformer. »
- Les essences sont historiques et les concepts qui les expriment sont toujours à retravailler.
- Les catégories philosophiques expriment ce qui est universel et sont constamment en évolution. Exemple : succession et simultanéité des "évènements" dans le "train imaginaire" d’Einstein.

NB 2 - La dialectique ou l’intégration du point de vue de la pratique dans l’élaboration de la théorie.

- Renversement du rapport traditionnel entre théorie et pratique.
- La spécificité du mouvement théorique.
- Processus d’enchaînement de la théorie et de la pratique.
- Contradiction et antagonisme.
- Les lois, tendance et événement.

NB 3- La question de l’idéologie.
- La pire est celle de la mort des idéologies, alors qu’il n’y a pas de pratique humaine qui n’en soit empreinte. Ce thème renvoie à la « fin de l’histoire », et est la ruse suprême du néolibéralisme qui se présente comme un savoir économique universel.
- Ne pas confondre le capitalisme et ses idéologies et l’idéologie néolibérale. Les idéaux révolutionnaires ne sont pas exempts d’idéologies : critique positive de l’utopie, question : comment réussir concrètement les rendez-vous à venir avec l’utopie ?

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