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La démocratie ?! Tout d’abord un principe de liberté

dimanche 14 mai 2006, par Jacques Passerat

Contribution à l’atelier F "Quel modèle démocratique ?"

La démocratie est une valeur incontournable, indémodable, toujours brandie et revendiquée, et pourtant pratiquement toujours étouffée, dévoyée ou instrumentalisée. Une réflexion sur le modèle démocratique souhaitable ne peut esquiver ces questions : qu’est-ce que la démocratie ? pourquoi et quelle démocratie ? en quoi une démocratie basée sur le principe de liberté peut être décisif comme ciment de la cohésion politique nécessaire au dépassement révolutionnaire de la société ?

Un individu seul n’a pas besoin de démocratie, il est totalement libre de faire ce qu’il veut quand il veut. En tant qu’individu il est libre, libre à l’intérieur de ses propres limites et des contraintes physiques et matérielles qui l’entourent. Dès que nous sommes en présence de deux personnes et plus, la question qui va se poser peut-être formulée de la façon suivante : comment l’expression de la liberté de l’un peut rester compatible avec l’expression de la liberté de l’autre, voire favorisante pour la liberté de tous ? Des règles, des principes seront alors établis, s’ils atteignent leur but, nous dirons que nous sommes en démocratie. La société démocratique se trouve ainsi définie : des individus libres, vivant dans une société libre (qui peut refuser cette formulation ?), la démocratie avant d’être structure est d’abord affirmée comme « principe de liberté ».

En conséquence, il ne peut y avoir de démocratie sans aspiration de l’homme à la liberté ; Cette aspiration, cette volonté est première et va conditionner l’organisation. Autrement dit, il ne peut y avoir de démocratie sans que d’abord il y ait des démocrates.

A partir de ces remarques, on comprendra aisément que toute approche qui se limiterait à l’aspect organisationnel, favorisant, de la démocratie (verticale, parlementaire, horizontale, en réseau, participative...) bien qu’importantes, risquent de passer à coté de l’essentiel.

L’essentiel est peut-être ceci : l’humain « homo sapiens sapiens » a-t-il une nature qui le porte à la liberté ? Si la réponse est positive, le principe de démocratie évoqué plus haut est validé.

Si la réponse est négative, il n’y aura pas recherche individuelle de liberté, pas de démocratie réelle dans la société, le chemin de la « liberté » sera imposé à l’homme de façon externe, par un système idéal, par un homme providentiel, par référence à un livre sacré, ou les trois à la fois, en quelque sorte par un déni de démocratie et de liberté.

La nature de l’être humain !? La théorisation dominante et toujours actuelle sur cette question remonte au 18ème siècle avec Adam Smith (1723-1790) surnommé « le père de l’économie politique ». Imprégné des principes de l’école philosophique écossaise (Hutcheson 1654-1746) pour laquelle l’homme est guidé par deux grandes familles de forces instinctuelles :
- les instincts égoïstes qui poussent à la jouissance individuelle et développent l’esprit de conquête ;
- les instincts altruistes qui dotent l’homme d’un « sens moral inné » et permettent à celui-ci de vivre en société et favorisent la coopération, A. Smith publie en 1759, « La Théorie des sentiments moraux ».

Dans cet ouvrage, il s’interroge sur le fait qu’un même individu puisse, dans certaines situations, manifester des comportements égoïstes où prime l’intérêt personnel alors que, dans d’autres situations, il se révèle agir pour autrui conformément à une morale inspirée par la communauté. Il en tire l’idée personnelle qu’il faut établir une distinction entre l’économique et la morale. Pour lui l’égoïsme domine la sphère économique tandis que la vie sociale est conduite par « la sphère des sentiments moraux » qui comprend l’altruisme, le respect de principes collectivement acceptés, etc.

Cette réflexion philosophique préfigure son approche individualiste de l’économie de marché. Il élabore un ouvrage à la fois synthétique et original qui paraît en 1776 : « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations ». Il est le premier à théoriser de façon systématique l’individualisme méthodologique en économie, l’idée que l’économie peut être étudiée en prenant pour point de départ les comportements d’individus reliés par des contrats, mais poussés par leur seuls intérêts personnels.

Du fait de l’égoïsme de l’humain et de son penchant naturel qui le porte à « trafiquer et échanger », l’échange devient pour Smith le plan originaire de l’économique, le plan naturel de la société.

Cette disposition naturelle à « trafiquer », donne lieu à la division du travail, donc à la création de « l’opulence »générale, à l’accumulation des richesses, et dans le cadre de la concurrence, la « main invisible » du marché conduit ensuite au plus inattendu des résultats : le bien-être et l’harmonie de la société tout entière.

Ainsi l’homme guidé par son penchant naturel et son intérêt personnel est un animal qui échange, il mène une existence économique, il trouve son plein épanouissement dans la relation économique du marché, en conséquence, plus le marché sera libre, plus l’homme sera libre.

Même si aucun économiste ne prend pleinement et intégralement au sérieux cette représentation , elle ne constitue pas moins le fondement indéfiniment récurrent de toutes les analyses économiques.

Ces dernières reposent sur une anthropologie plus ou moins latente, qui affirme l’éternité, l’universalité et la naturalité d’un certain type humain.

L’individualisme méthodologique « smithien » est une aubaine pour le capitalisme naissant de l’époque, il permet de donner une justification pseudo scientifique au profit, à l’appropriation et l’accumulation du capital.

Cet axiome deviendra ainsi la base de la pensée classique et libérale, et mieux encore, puisque deux siècles plus tard (1965-1980) une vague de penseurs économistes formée aux Etats-Unis sera à l’origine d’une « révolution conservatrice », proposant d‘étendre le comportement des acheteurs et des vendeurs sur un marché à l’intégralité des conduites sociales.

Pour eux, la plus grande partie de la vie en société, l’amour, le crime, l’éducation, la politique, la science, tout cela relèverait du modèle économique et d’une explication par l’intérêt calculé des sujets individuels.

Un impérialisme théorique, prélude à une mutation radicale du monde, à savoir une planète globalisée, sous la forme d’un néolibéralisme généralisé, un libéralisme entendant se débarrasser de toutes les régulations politiques, culturelles, sociales ou morales héritées de temps réputés désormais révolus.

Georges Bush n’affirme pas autre chose quand en mars 2006 dans son discours sur « la stratégie de sécurité nationale des Etats Unis », il indique : « Une plus grande liberté politique est, au final, inséparable de la liberté économique...la liberté économique est un impératif moral...fondamental de la nature humaine ».

Ainsi dans la pensée libérale dominante, l’homme n’est pas naturellement libre, il est d’abord un « homo-économicus », et, comme dirait Marx, les idées des souverains ayant tendance à être des idées souveraines, s’il ne l’est pas réellement, il conviendra toujours de raisonner comme s’il l’était, quitte à créer les conditions pour qu’il le devienne.

Et qu’est-ce que l’ « Homoéconomicus » sinon l’homme qui agit, fonctionne et interagit sur un marché ou dans le cadre d’un système de marchés, un homme dont l’autonomie, la « liberté », se dissoudra dans le marché, sera obligatoirement conditionnée à un système : l’économie libérale de marché.

Un individu asservi qui devra se satisfaire d’un cadre politico institutionnel qui ne remette pas en cause les principes et les lois de fonctionnement du système marchand. Notre démocratie parlementaire et délégataire se plie admirablement à ce rôle, les approches totalitaires font aussi la preuve qu’elles s’en accommodent facilement.

Situation quelque peu ubuesque d’un système liberticide qui peut se permettre de brandir haut et fort le drapeau de la liberté et de la démocratie.

Si l’homme n’est pas un « homoéconomicus » qu’est-il donc ?

La progression générale des sciences, notamment au cours du 20ème siècle a transformé ce que nous comprenons du monde et de l’humanité, nous ne pouvons pas ne pas tenir compte de ces nouvelles données, ce qu’Adam Smith ne pouvait soupçonner au 18ème siècle, nous devons l’intégrer dans notre réflexion.

Je citerais J. C. Michéa dans son livre Impasse Adam Smith : « S’il y a une chose que l’anthropologie contemporaine est en mesure d’établir avec toute la certitude possible dans ce genre de domaine, c’est bien que l’individu "rationnel" -calculateur et égoïste, n’est rien d’autre qu’un mythe philosophique, une simple "robinsonnade" ».

En effet nous ne pouvons considérer l’humain de façon statique, non évolutive, il n’est pas achevé à l’âge adulte comme on pouvait le penser à une époque, il est un être en devenir . Nous naissons totalement immatures, nous sommes des « prématurés existentiels ». Le fait d’appartenir à notre espèce ne fait pas l’individu de cette espèce, il faut qu’une construction sociologique se produise, que se développent en nous les caractéristiques de « l’humanitude » (l’humaine attitude).

Une croissance en complexification de l’ensemble de notre champ cognitif qui se structure, se densifie, se mature. Nous naissons hominidé, il faut du temps pour devenir un être humain, éducation, apprentissage, socialisation, culture, relations humaines, nous ne sommes jamais achevés dans notre devenir.

C’est cette croissance en qualité d’être, qui fait mûrir en nous les qualités de respect, de fraternité, de justice, autant de valeurs éthiques qui dans nos relations avec les autres nous permettent de sortir des rapports de prédation, de domination, d’exploitation.

Nous passons ainsi d’une liberté potentielle à une liberté effective, étape de maturité psychologique qui nous permet de penser à autre chose qu’à soi, à moi, qui nous donne la capacité d’agir pour autre chose que notre intérêt personnel et immédiat, qui nous permet de penser nos désirs, nos intérêts, en prenant en compte les conséquences qu’ils auront pour autrui.

A ce stade, cette liberté réelle, totalement assumée, nous permet de nous réapproprier le monde, d’intervenir dans la société en tant que démocrate, en tant que citoyen de notre petite planète.

C’est cette capacité d’évolution, de libération, que le « néolibéralisme de marché » corsète, étouffe, empêchant ainsi l’épanouissement de l’individu et de la société, c’est en ce sens que l’on peut qualifier le capitalisme et son système de déni de civilisation.

Est-ce à dire que la dimension économique n’existe pas dans l’être humain ? Si bien sûr, elle est même indispensable, pour la bonne raison que l’homme a des besoins physiologiques, des besoins matériels à satisfaire, le priver de cela, est aussi le priver de liberté.

L’économique entre en jeu dans l’action humaine, mais à des degrés plus variables que ne le postule le modèle liberticide généralisé. Ce n’est qu’une étape que l’humain est capable d’intégrer, d’assimiler, entrant ainsi dans le domaine de la gratuité, du don, de l’intérêt pour autrui (l’amitié, la solidarité, l’amour, ...), de l’obligation sociale , du plaisir de la liberté et de la créativité (il est d’ailleurs possible de montrer qu’aucune entreprise capitaliste, grande ou petite, ne peut fonctionner sans mobiliser à son profit l’énergie donatrice et la loyauté de ses employés).

Le marché existe, nous ne pouvons dire dans quelle mesure la société devra ou voudra s’en passer, mais d’aucune façon il est naturalité de l’être humain, il y a place pour autre chose.

Cet autre chose, nous devons l’extraire de la démocratie, de ce besoin de liberté inhérent à chaque être humain, une démocratie affirmée comme principe de liberté, liberté de l’individu construisant une société libre, pour cela nous devons préserver, utiliser, améliorer le système institutionnel existant, mais le faire vivre différemment en lui imposant sens et contenu.

Parce que nous sommes tous humains, égaux en dignité et en droits , qu’il n’existe pas de sous humain,
que nous souhaitons tous l’ épanouissement de notre humanité, il faut imposer par l’action un principe de droits supérieurs, imprescriptibles, inaliénables, universels dont personne ne peut être déchu parce que lié à notre nature d’humain et pas seulement à une société et à une culture.

Un principe de droits reposant sur les valeurs éthiques d’un humanisme moderne : justice, égalité, solidarité, fraternité, vérité, respect ; qui intègrent les droits de l’homme (tels qu’ils apparaissent notamment dans la déclaration universelle de 1948) ; qui intègrent le champ des droits sociaux (équité sociale), qui intègrent le respect dû à la nature et au vivant dans toutes ses composantes.

Une démocratie qui part de l’idée que la société et l’état sont au service de l’individu ; où l’être humain devient finalité de la politique, une démocratie mise au service de l’homme et non d’une société particulière ou d’intérêts particuliers ; où l’éthique est en recherche de majorité, mais où la majorité ne détermine pas l’éthique.

Une conception radicale car de fait irrécupérable par tous ceux qui priorisent le « droit de la force » (exprimé par le plus puissant, le plus riche, le plus grand nombre), le « droit des affaires », voire les « droits d’un Dieu » , sur les « droits de l’homme ».

Une « démocratie de l’éthique » exigeante car basée sur des droits, mais aussi, et peut-être surtout, par des devoirs (ce qui doit être fait de manière droite), partant du principe qu’il serait vain d’exiger de la collectivité ce que nous-mêmes nous lui refuserions, et qu’il ne peut y avoir de démocratie sans la participation de démocrates.

Principe de liberté individuelle qui nous amène à conjuguer une exigence éthique, assumée, intériorisée, cultivée et une pratique externe, associant simultanément responsabilité et action sociale et politique,
une attitude individuelle débouchant sur une démarche collective.

Une autonomisation, une libération de l’individu, qui pose avec une acuité renouvelée l’exigence d’aménagement de notre société pour que l’accès au savoir de tous et de toutes puisse devenir une priorité, que chacun puisse accéder à l’information, la formation, l’éducation, la culture et aux cultures.

Donc une démocratie de démocrates, une démocratie pas seulement dans les textes, les proclamations, mais inscrite dans les faits, donc véritablement démocrate et non plus bourgeoise, aristocratique, libérale, populiste, raciste, sexiste, religionniste, ...

Démocratie comme idéal en marche, conçue non comme rupture avec les modèles existant, mais comme nouvelle étape à franchir , comme exigence de progrès et de civilisation, et (pourquoi pas ?) comme nouvelle cohésion politique dans le cadre d’un dépassement révolutionnaire.

Jacques Passerat, Espaces Marx Toulouse, 13 mai 06.

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