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Marx et la question de l’être. Vers une éthique de la libération.

lundi 15 mai 2006, par Domenico Jervolino

Pour la plénière 4 "Dépassement et ruptures : y a-t-il place pour une (des) pensée(s) de la révolution ?"

Marx actuel et inactuel ? A mon avis, Marx reste le grand penseur de la praxis. Après les grandes tragédies et les grands échecs du socialisme réel au vingtième siècle, il faut encore re-penser Marx, en tant que le marxisme n’est pas simplement une théorie économique ni encore moins une sorte de technologie sociale. Son enjeu c’est - comme pour toute grande philosophie - la vie même des humains, leur présence et leur destination dans le monde.

Ici, je crois, doit être posée la question d’une ontologie marxiste, en partant de l’homme et de son insertion dans la vie de l’univers naturel et du monde commun des hommes.

En effet, la tradition ontologique est lourde d’une lecture substantialiste de ce qu’ ‘être’ signifie, d’une lecture qui privilégie l’être comme substance. Mais cette lecture n’est pas la seule possible, et elle ne rend pas justice à la richesse de signification du verbe être, que déjà Aristote avait vue. Il faut dire que la langue aide cette lecture substantialiste. Lorsque nous parlons de l’être, l’article risque de réduire l’être à une chose, une quasi-chose qui enfin n’est aucune chose ; on oublie qu’il s’agit d’un verbe substantivé, que sa signification est celle d’un acte, voire de l’acte plus fondamental de chaque étant.

Si cet acte d’être appartient à tout étant, l’homme est le seul étant pour lequel ‘être’ devient une question, le seul dans lequel l’acte d’être est réfléchi, le seul étant qui s’émerveille d’exister. Pour l’homme l’acte d’être s’identifie avec l’exercice de son être en vie, dans la vie, comme celui qui peut s’interroger sur son être en vie et dans la vie. L’enjeu de la question ontologique c’est donc, au fond, l’humanité de l’homme, ce qui fait l’homme humain.

Mais, si la vie humaine est le lieu de la question ‘être’, l’homme lui-même ne rejoint les racines de son humanité, qu’en découvrant un lien essentiel avec un autre qui est la vie même en tant qu’elle ne se réduit pas à l’individu, mais est nature dans laquelle celui-ci est enraciné, une vie qui est partagée par les générations des humains qui ont précédé l’individu ou qui le suivront dans le temps. Si dans le verbe ‘être’ il y a une référence linguistique au temps, cette temporalité immanente à l’être et à l’étant se double dans le temps du monde et dans le temps de l’histoire, le temps de la communauté de vie des hommes dans le monde : bref, en se référant à un fond d’être sur lequel l’étant ‘homme’ s’affirme, se pose dans l’être. C’est la raison pour laquelle nous ne parlons pas simplement d’une anthropologie, mais d’une ontologie. En effet, c’est seulement au niveau spéculatif que nous arrivons à penser l’idée d’un seul temps, d’une seule histoire, d’une communauté des hommes dans l’histoire. Notre expérience est plutôt celle de la dispersion des temps pluriels et des histoires multiples. Mais il reste néanmoins pour l’homme agissant et réfléchissant l’exigence de rejoindre au moins au niveau de sa praxis une unité possible de la nature et de l’histoire.

La question de l’ontologie est devenue la question du sens de l’histoire et de l’action historique. Pour la modernité philosophique, il n’est pas possible de poser cette question sans mettre au centre l’homme en tant qu’étant et agissant historique, dans l’immanence de l’histoire : il ne peut être question d’un retour au pré-moderne. Mais la modernité philosophique (qui se déroule pendant les cinq siècles qui vont de la conquête du nouveau monde à l’actuelle globalisation) nous laisse dans l’aporie entre la perspective d’un rationalisme absolu désormais intenable et la proclamation contemporaine de l’absence de tout sens, qui est l’autre versant de ce rationalisme absolu. Marx se situe dans cette vraie crux de la pensée.

Le marxisme historique s’est développé sous un paradigme (un modèle théorique de base) qui a montré toute ses difficultés et ses conséquences ruineuses : le paradigme de l’autoproduction de l’homme. Notre tâche est celle de repenser la question de l’être comme question du sens de notre existence finie d’hommes agissants (et souffrants) dans l’histoire. Repenser la question dans le contexte de notre finitude est également la tâche d’une philosophie qui repropose le projet marxien comme projet de libération. Libération d’individus en chair et os, qui sont dans leur humanité concrète irremplaçables. Si ce projet concerne la praxis, ce dont le marxisme a besoin c’est, à mon avis, d’une théorie de l’action, voire d’une éthique, dans le sens spinozien de ce mot, en tant que trajet de la servitude à la liberté.

Cela n’est pas une fin nécessaire de l’histoire, mais, si l’on veut, une nécessité d’ordre moral. C’est la trame possible d’une histoire dont nous sommes à la fois les acteurs, les patients, les narrateurs. Ici, je vois également une liaison entre le thème de l’action et le thème du langage, surtout dans la forme de la pluralité des langues et de la fécondité de la traduction en tant que paradigme de l’être en commun et de l’agir en commun des humains.

Domenico Jervolino, Université de Naples Federico II

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