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L’altermondialisme, un nouvel internationalisme ?

mardi 16 mai 2006, par Raoul Marc Jennar

Sous le regard des médias, nous étions des anti, nous sommes devenus des alter. Qui sont donc les altermondialistes ? Qu’est-ce que l’altermondialisme ? Je remercie les organisateurs de ces journées d’études de m’avoir offert l’occasion de proposer une réflexion à ce propos. Il s’agit bien d’éléments de réflexion et je ne prétends pas apporter ici une analyse achevée. Au contraire, je vous livre les bribes d’un regard qui est autant le regard sur une génération que le reflet d’une espérance qui n’a pas renoncé.

Définir les altermondialistes et l’altermondialisme passe par une recherche sur l’évolution du mouvement social pendant la deuxième moitié du XXe siècle.

Il y eu les trente glorieuses, ces riches années cinquante/soixante/soixante-dix, où le combat de gauche se nourrit de la solidarité avec les mouvements de libération nationale, du débat difficile entre socialisme et communisme, des luttes syndicales afin d’arracher la meilleure répartition possible de la richesse produite. Trente années au cours desquelles dans certains pays d’Europe, se renforce la conviction qu’il est possible de construire un modèle de société combinant une forme régulée et encadrée d’économie de marché avec un niveau élevé de protection sociale. Trente années au cours desquelles, néanmoins, la gauche ne parvient pas à formuler une finalité à une société dans laquelle grandissent peu à peu la contestation de la course à la consommation, la remise en question du productivisme comme fin en soi et l’inquiétude pour les agressions de plus en plus fortes contre les écosystèmes. A la fin de la période, après l’ébranlement provoqué par Mai 68, on inventera bien le slogan « changer la vie », mais ce ne sera qu’un slogan.

Suivront alors des années d’engourdissement, de ressac, de démobilisation. Nombreux dans le peuple de gauche sont ceux qui se comportent comme si les acquis de la démocratie politique et sociale ont été offerts et non conquis ; comme si ceux qui ont été contraints de faire des concessions n’attendaient pas la première occasion pour reprendre ce qu’ils avaient été obligés de lâcher.

Les plus motivés, les orphelins de Mai 68, se réfugient dans des activités sectorielles : défense des droits humains fondamentaux, écologie, action humanitaire, aide au développement, régionalisme. Amnesty International, Greenpeace, Médecins Sans Frontières, les ONG de développement prennent leur essor et sur le plateau du Larzac naît la revendication occitane « volem vivere al païs. »

Les restructurations qui interviennent alors dans le secteur des médias vont jouer un rôle capital dans la normalisation qui s’amorce. Les patrons de presse sont remplacés par des hommes d’affaires qui possèdent des banques, qui vendent du béton ou des armes et qui entendent que la presse renonce à son rôle de 4e pouvoir, d’acteur critique de la scène démocratique, pour se cantonner dans un rôle de propagande. Le refus des pouvoirs publics de payer le prix d’un service public de l’audio-visuel ouvre la porte à la publicité et au pouvoir aujourd’hui décisif des annonceurs.

Les conséquences ne tardent pas à se faire sentir. L’engagement politique et social est discrédité. Le repli sur soi, l’individualisme, le « cocoonisme » sont célébrés comme des valeurs essentielles. Peu à peu aussi, le fonctionnaire, jusque-là respecté, est présenté comme un parasite et le chômeur passe du statut de victime à celui de fainéant.

Les années Reagan-Thatcher-Mitterrand voient s’affirmer, à droite bien entendu, mais également à gauche, des thèses qui tendent à démontrer qu’économie de marché et protection sociale sont incompatibles. Une formidable « restauration conservatrice » (Pierre Bourdieu) est pensée, préparée et mise en œuvre. Ce qu’on a appelé en France, en 1983, le « tournant de la rigueur », voulu par des hommes comme Jacques Delors, Michel Rocard et, déjà, Pascal Lamy, apparaît aujourd’hui comme la première étape de cette régression politique et sociale. L’effondrement du modèle soviétique précipite le mouvement au point de concrétiser aux yeux de la droite, mais également des libéraux de gauche « la victoire du capitalisme » (Michel Rocard). Le « consensus de Washington » devient la nouvelle doxa planétaire. La mondialisation néolibérale se dessine.

Les forces de gauche sont comme tétanisées, paralysées, vitrifiées. Face à la vague néolibérale qui commence alors à déferler, elles n’offrent aucune résistance, elles ne dressent aucun rempart, aucun barrage. Au contraire, elles négocient les accords de l’OMC. La gauche plurielle de Lionel Jospin, qui va privatiser davantage que les gouvernements Juppé et Balladur réunis, incarne cet effondrement et cette impuissance nouvelle des pouvoirs publics en face d’un patronat qui a retrouvé l’arrogance d’autrefois. Tout se passe comme s’il devenait inéluctable de remettre en cause les acquis de 150 ans de luttes sociales et politiques.

C’est dans ce contexte de démobilisation, de défaitisme et de résignation qu’émerge un phénomène nouveau. Ceux qui s’étaient repliés sur des activités sectorielles à forte connotation morale vérifient de plus en plus, chacun dans son domaine de prédilection, les limites de leur action et redécouvrent ou découvrent le caractère global des enjeux. Ils perçoivent la réalité d’un rapport de force entre ceux qui possèdent et décident et ceux qui exécutent, une réalité qu’ils n’osent toutefois plus appeler « la lutte des classes. » Tout un vocabulaire signifiant a été discrédité, soit qu’on l’ait assimilé au modèle soviétique, soit qu’on ait réussi, au nom d’une nécessaire modernité qui a toujours été invoquée par les libéraux, à le ranger dans le tiroir des idées dépassées.

En France, après des années d’atonie, les évènements de décembre 95 constituent un tournant. On y apprend ou réapprend une vérité du mouvement social : ceux qui ne vivent que de leur travail représentent une force incontournable dès lors qu’ils sont unis et mobilisés. Et l’implication personnelle très forte de Pierre Bourdieu dans ces évènements renoue avec la tradition de l’engagement de certains intellectuels. La conséquence directe en sera l’effondrement de la droite au scrutin législatif de 1997 et l’arrivée de la gauche plurielle. Le sentiment d’une force retrouvée va laisser des traces profondes. La conviction qu’on peut ébranler le pouvoir et le faire reculer renaît.

C’est dans ce contexte qu’est révélé le contenu d’une négociation qui se déroule dans le plus grand secret, au siège de l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE). Le projet s’appelait « Accord Multilatéral sur l’Investissement » (AMI). Une horreur : il imposait le démantèlement des politiques publiques dans tous les pays afin de réaliser le rêve des firmes transnationales tel que formulé en 1995 par le président du groupe industriel helvético-suédois ABB : « la liberté pour mon groupe d’investir où il veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possibles en matière de droit du travail et de conventions sociales. » Ce projet lui donnait satisfaction. Ce qui n’empêchait pas le ministre socialiste Dominique Strauss-Kahn de déclarer, au nom du Gouvernement Jospin-Voynet-Gayssot, que l’AMI n’aurait « aucune influence sur notre législation, sur le droit du travail, sur le secteur public. »

Lorsqu’en février 1998, une ONG canadienne, le Polaris Institute, divulgue le contenu de l’AMI, l’indignation et la colère sont si fortes qu’elles suscitent des campagnes citoyennes d’information et de sensibilisation dans le monde entier. Le mouvement altermondialiste vient de naître. Il ne le sait pas encore.

En France, c’est une « Coordination contre l’AMI » qui assure la mobilisation et sensibilise des mandataires du Parti communiste et des Verts. Lionel Jospin ne peut résister plus longtemps et annonce le retrait de la France de ces négociations au motif qu’elles se déroulent dans un cadre inadéquat et doivent être transférées à l’OMC. Ce retrait français met fin aux négociations sur l’AMI.

Dopés par ce succès, les associations et ONG qui se sont impliquées dans la protestation internationale commencent à s’organiser. Un premier réseau mondial se constitue : l’International Forum on Globalisation (IFG) avec des noms comme la Canadienne Maud Barlow, la Française Agnès Bertrand, le Canadien Tony Clark, le Malaysien Martin Khor, l’Indienne Vandana Shiva, l’Américaine Lory Wallach. En Europe, autour d’Agnès Bertrand et Susan George se crée l’Observatoire de la Mondialisation.

Chaque composante de cette internationale des réseaux qui émerge peu à peu est confrontée dans son domaine d’activités à un même constat : la toute puissance des firmes privées qui dictent leurs lois aux acteurs politiques, le recul dramatique du politique devant l’économique, le dépassement des souverainetés démocratiques par le haut en vue de réduire à néant les conquêtes de la démocratie politique et sociale. Que l’approche soit celle des défenseurs des droits humains, des droits sociaux, des droits des peuples, de l’environnement, tous font le même constat : l’émergence d’une gouvernance mondiale remet en question les principes fondamentaux de la démocratie et les acquis sociaux en subordonnant les gouvernements à la volonté des sociétés transnationales. La gouvernance, ce n’est pas la démocratie. C’est l’alliance du patronat et des technocrates des institutions internationales pour rayer, de la commune à l’État, les obstacles à une concurrence qui n’est plus bornée par des actes de souveraineté, par des droits sociaux, par des dispositions fiscales, par des règles environnementales.

Trois institutions incarnent par excellence ce projet de société : la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International et l’Organisation Mondiale du Commerce. Elles vont devenir les cibles privilégiées des manifestations altermondialistes de même que le G7/G8 sorte de gouvernement planétaire dont la légitimité démocratique est pour le moins questionnable.

Ni la Banque Mondiale qui a entraîné bon nombre de pays dans des projets pharaoniques terriblement coûteux et gravement destructeurs à la fois pour le tissu social et l’environnement, ni le FMI qui exerce une véritable tutelle néolibérale sur les pays soumis à des plans d’ajustement structurels qui font disparaître l’encadrement social et éducatif, ni l’OMC ne font partie du système des Nations Unies. Ces trois institutions ne sont pas liées par les objectifs de l’ONU. Toutes les trois disposent de pouvoirs exorbitants et la plus récente, l’OMC, apparaît comme l’institution internationale la plus puissante du monde. Elle devient donc notre cible privilégiée.

La troisième conférence ministérielle de l’OMC, qui se tient à Seattle est l’occasion du premier grand rassemblement altermondialiste. Si le combat contre l’AMI fut l’action fondatrice, les manifestations de Seattle vont révéler le mouvement à la fois à lui-même et au monde. L’incapacité de la conférence à s’accorder sur des décisions va donner au mouvement la conscience d’une force naissante qui peut faire barrage à la déferlante néolibérale. Un besoin d’organisation et de structuration se fait alors sentir. Quelques mois après Seattle naissent deux réseaux coordonnant eux-mêmes des réseaux : à Boston se crée « Our World is not for Sale - Notre monde n’est pas à vendre » qui entame une action d’expertise et de contestation des négociations à l’OMC. En font partie ceux qui créent peu après, à Bruxelles, le réseau « De Seattle à Bruxelles », qui traduit la prise de conscience du rôle de pointe que joue l’Union européenne dans la mondialisation néolibérale.

Une caractéristique domine cette internationale citoyenne et son mode d’organisation : le refus de toute forme d’hégémonisme et donc de toute prééminence d’une organisation sur les autres. Les tentatives de prendre le contrôle des réseaux - il y en aura - feront l’objet d’une résistance farouche.

Les altermondialistes ont tiré les leçons des précédentes internationales. Ils refusent le modèle léniniste d’un centre imposant sa doctrine, ses orientations, ses méthodes, ses choix à l’ensemble des composantes du mouvement. Nous sommes convaincus que la fin se trouve déjà dans les moyens. Les moyens proposés dans les 21 conditions de Lénine pour adhérer à la IIIe Internationale sont à l’origine de l’échec du communisme tel qu’il a été appliqué au XXe siècle et de la barbarie dont il porte la responsabilité historique. Pour nous, de Lénine à Pol Pot, ce modèle est à rejeter. On ne sacrifie pas le présent au nom d’un improbable futur ; on ne sacrifie pas les humains à un projet de société dont ils ne sont pas eux-mêmes, volontairement, les concepteurs et les bâtisseurs.

Nous pratiquons une conception radicalement différente de l’idée d’unité dans le rassemblement. Ce qui a prévalu dans l’idée léniniste de rassemblement et dont on observe encore de nombreuses traces aujourd’hui dans la démarche du PCF à propos des échéances de 2007, c’est de confondre rassemblement avec ralliement. L’unité, ce n’est pas réunir autour de soi. C’est converger tous ensemble vers un objectif commun dans un rassemblement respectueux de toutes les diversités.

Notre internationalisme, n’est pas centralisé ; il ne se fige pas dans une structure ; il n’obéit pas à un centre qui pense pour tout le monde. Nous avons remplacé l’organisation pyramidale par l’organisation en réseaux. Nous avons remplacé un schéma hérité de la tradition autoritaire par un schéma inspiré par une volonté de démocratie participative.

Notre internationalisme respecte les différences et s’appuie sur la confiance. Les militants altermondialistes ne sont pas caporalisés. Ils ne sont pas emprisonnés dans des structures qui les contrôlent. Il n’y a pas de gardiens du dogme qui excommunient et qui excluent. Nous avons remplacé une conception de l’engagement qui enferme par une manière de s’impliquer qui libère.

Si on veut trouver une explication des succès des forums sociaux, c’est dans cette manière d’agir qu’il faut la chercher. Notre conception de l’action collective offre à chacune et à chacun une possibilité de s’émanciper.

Certes, et nous en sommes les premiers conscients, cette pratique ne répond pas de la manière la plus optimale aux exigences de l’efficacité. Mais nous ne connaissons que trop bien le prix de telles exigences.

En fait, l’objection qui nous est avancée au nom de l’efficacité trace une frontière culturelle entre ceux qui sont incapables de sortir de modes d’action hérités en fin de compte de la tradition militaire et ceux qui privilégient la démarche citoyenne.

Mais cette objection fondée sur la nécessité de l’efficacité ne nous impressionne pas. Les résultats des organisations censées satisfaire aux critères de l’efficacité ne nous impressionnent pas. Au contraire, ils nous consternent. Ni les partis politiques, ni les organisations syndicales, en dépit de leur prétendue efficacité, n’ont été capables de percevoir les grandes mutations de la société révélées par Mai 1968 et encore moins les bouleversements provoqués par la mondialisation néolibérale négociée dans le cadre de l’Uruguay Round. Ce ne sont pas les partis ou les syndicats qui ont révélé l’AMI, l’AGCS ou, plus récemment, Bolkestein. C’est la mouvance altermondialiste. A l’aune du critère d’efficacité, notre diversité et notre organisation en réseaux ont permis une réaction plus prompte aux phénomènes nouveaux de domination et d’exploitation. La gauche syndicale et politique suit. Parfois.

Je tirerai une triple constat de l’expérience altermondialiste : nous avons accepté une transformation mentale qui nous habitue à ne plus avoir besoin d’agir à partir d’un modèle ; nous avons accepté de renoncer à tout forme de dogme politique ; nous avons accepté de construire la démarche collective sur la confiance.

Raoul Marc JENNAR, docteur en science politique, chercheur, militant altermondialiste

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