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Communistes et représentations de l’islam : un axe de travail des plus actuels

jeudi 18 mai 2006, par Sadek Hadjeres

Je veux dire d’abord combien m’ont paru stimulants les travaux qui ont marqué en amont la préparation de ces deux journées de colloque des 19 & 20 mai 2006. Je souligne en même temps avec quel intérêt ces travaux sont suivis ailleurs qu’en Europe par tous ceux qui en espèrent des développements et des échanges prometteurs.

Ma contribution se limitera à une seule question. Je souhaite aujourd’hui attirer fortement l’attention sur elle, à la mesure des enjeux mondiaux importants sous-jacents aux représentations qu’on se fait de l’islam. Il s’agit en fait de nombreux islams, en termes de religion, de civilisations, d’idéologies, et surtout de réalités sociales et politiques. Un monde social et politique à la fois multiple mais confronté depuis longtemps et aujourd’hui plus que jamais à un malheur commun. Le malheur d’être aux premières loges, en ligne de mire directe des atteintes à la liberté et au développement face aux effets ravageurs de la mondialisation capitaliste.

La question que je veux aborder est celle du rapport qu’il est nécessaire de construire entre d’une part les acteurs du mouvement social et politique inspirés par une pensée de Marx aujourd’hui en évolution créative et d’autre part les acteurs et mouvements qui se réclament eux aussi d’une volonté d’émancipation mais conçue à leur façon et inspirée de différentes interprétations de l’islam. Le dernier demi-siècle nous a fourni plusieurs variantes de ces situations et problèmes, que ce soit à travers les mouvements nationalistes de libération anticoloniaux ou sous les formes tout aussi diversifiées de l’islamisme politique, qui ont émergé plus récemment avec une grande ampleur dans les pays où les musulmans sont majoritaires et aussi dans ceux où ils sont minoritaires.

Ce problème s’inscrit doublement dans nos préoccupations de communistes. D’abord au plan théorique de par sa nature. Ensuite et surtout sur le terrain des luttes, de par son impact important sur le mouvement social et politique. Dans ces deux domaines, la part que ce problème tient pour l’instant dans nos approches me paraît encore loin de correspondre à l’ampleur qu’il a dans les faits et dans ses conséquences à court et long terme. Est-ce à cause de la spécificité d’un problème peu familier aux militants de l’Europe et du monde occidental ? Ou bien à cause de sa complexité, dans laquelle se conjuguent des facteurs contradictoires ? D’un côté les besoins de convergence, d’unité d’action et de solidarité entre les opprimés et les exploités quelle que soit leur diversité et de l’autre côté les situations de compétition, de conflictualité entre idéologies et projets de sociétés qui peuvent s’affronter jusqu’à l’antagonisme ?

Au plan théorique, il y aurait lieu d’élucider les raisons de fond des difficultés à établir des rapports de coopération entre des acteurs ou des mouvements socio-politiques qui a priori auraient vocation de le faire au vu de leurs intérêts socio-économiques et politiques. Les uns, dont nous sommes, portent à juste raison leur attention prioritaire sur les enjeux et clivages objectifs de l’appartenance sociale, indépendamment des sensibilités ethniques et religieuses souvent très fortes. Pour d’autres, l’approche émancipatrice dont ils se réclament et telle qu’ils la conçoivent, est davantage modelée par des inspirations idéologiques dont les interprétations religieuses sont les principales pourvoyeuses. Face à cet état de fait, les acteurs qui s’inspirent d’une pensée de Marx enrichie par l’expérience défendent à juste raison l’exigence de convergence et plus encore d’unité d’action entre les composantes de la société qui y ont objectivement intérêt. Pour nous, c’est la condition de base pour des transformations sociales et démocratiques massives et radicales. Aussi nous appartient-il de faire les efforts les plus responsables et clairvoyants pour infléchir et articuler les deux approches idéologiques contradictoires au bénéfice de l’action commune, dans l’esprit néanmoins d’une évaluation historique, dialectique et matérialiste du phénomène religieux. En un mot porter un regard à la fois critique et constructif sur les incidences des religions, en particulier dans leur spécificité islamique, dans le champ socio-politique..

Tâche difficile que celle de conjuguer l’effort d’unité d’action avec la clarté dans l’indispensable différenciation politique et idéologique. Certains des deux bords diraient que c’est une tâche impossible ou même hérétique et passible d’excommunication de la part de leurs propres compagnons de lutte. Les appréciations étroites de part et d’autre relèvent plus souvent de visions dogmatiques ou essentialistes bien arrêtées que d’une évaluation plus concrète des situations. Il faut reconnaître qu’il n’est pas facile dans le feu des luttes et des passions d’échapper aux deux tendances perverses et paralysantes qu’on observe le plus fréquemment dans ce domaine : la diabolisation d’alliés potentiels qui ne pensent pas comme nous et à l’inverse une complaisance envers des graves dérives soit dans les objectifs soit dans les voies et moyens, des dérives qui de toute façon se retournent contre les intentions d’émancipation proclamées et vouent tôt ou tard à l’échec le projet social correspondant.

La lourde tâche reste néanmoins incontournable si on a en vue des transformations démocratiques et sociales massives, radicales et réalistes, Elles ne peuvent résulter que de luttes de plus en plus convergentes, dans le creuset desquelles peuvent mieux mûrir des évolutions idéologiques positives, créatrices et mobilisatrices.

Car au-delà de l’aspect théorique, et j’en arrive à la deuxième dimension, le dernier demi-siècle et en particulier les deux dernières décennies ne permettent pas d’éluder cette problématique sur le terrain. N’importe quelle source médiatique sérieuse ou purement propagandiste, n’importe quel regard tourné vers le bouillonnement d’événements et de faits qui entourent chacun de nous, nous incitent à un constat et un questionnement incontournables. Que faisons nous les uns et les autres pour combler le fossé des incompréhensions qui empêche de faire front ensemble aux déchaînements de l’ultralibéralisme mondialisé ? Qu’est ce qui permet aux représentants acharnés de ce dernier d’étendre leurs ravages depuis l’Irak, la Palestine et d’autres contrées ensanglantées ou qui menacent de le devenir, jusqu’aux banlieues et zones rurales du monde occidental ou musulman ? La question est solidement ancrée au centre de la géopolitique et de la géostratégie mondiales. Elle s’est en même temps installée au centre des inquiétudes, des peurs, des interrogations et des confusions qui n’épargnent aucun habitant de la planète, fût-il riche ou pauvre, politisé ou non, quelle que soit sa sensibilité culturelle, religieuse ou philosophique. Dans ces conditions, les efforts sont-ils à la hauteur des enjeux réels, aussi bien de la part des communistes, héritiers et interprètes diversifiés de la pensée de Marx, que des adeptes de théologies et d’idéologies qui proposent leur propre vision de la libération et la promotion de l’individu et des collectivités humaines ? Comment faire avancer la question des critères communs de coopération à établir entre partenaires animés de volonté de changements et d’alternatives mais porteurs de projets contradictoires inévitablement engendrés par l’état même du monde et des sociétés actuelles ?

S’agissant des communistes, je m’interroge : y a-t-il eu de notre part en direction des courants socio-politiques et idéologiques inspirés par l’islam, et surtout en direction des larges milieux qu’ils influencent et qui les soutiennent, le même effort de pensée productif que celui qui a été fait en direction des chrétiens avec ce qu’on a appelé en Amérique latine « la théologie de la libération » ? Ce travail n’est-il pas l’un des facteurs à l’origine de l’actuelle montée offensive du mouvement social et des forces de gauche dans ce sous-continent ? L’Amérique latine était pourtant, il y a quatre décennies à peine, plongée dans la fièvre illusoire de la primauté donnée à la résistance des foyers de guerilla et à certaines modalités de terrorisme, dont les dictatures soutenues par les USA ont su s’accommoder par les moyens que l’on sait ?

Mon insistance à poser ce problème vient des leçons d’une lourde expérience. Le mouvement communiste dans les pays arabes et musulmans, malgré des luttes et des initiatives méritoires, est passé au milieu du siècle dernier à côté d’une grande opportunité historique, qui lui aurait permis d’influencer plus profondément les mouvements nationaux dans un sens plus démocratique et social. Une grande part dans cet échec est certes imputable aux conditions spécifiques à la fois géopolitiques et socio-culturelles prévalant dans cette région du monde, Une autre part revient aux insuffisances du mouvement communiste à adapter précisément ses orientations à cette spécificité et pire encore, des insuffisances qui l’ont amené, en certaines circonstances, à prendre le contre-pied des orientations souhaitables, à initier des orientations contre-productives. Même corrigées à terme, ces insuffisances avaient éloigné pour un temps les communistes non seulement de dirigeants nationalistes envers qui ils émettaient des critiques en partie justifiées, mais plus gravement des masses populaires soumises aux influences négatives. La coupure même temporaire a privé ces couches d’une partie de la culture politique démocratique et sociale que les communistes étaient en mesure de leur apporter. Elle a ainsi causé des préjudices qui font mal au cœur, au regard des possibilités historiquement et pratiquement ouvertes.

Deux raisons imbriquées me semblent avoir alimenté ce qu’on peut appeler des défaillances, dès lors qu’elles concernent un projet global de société qui a priori ne devrait pas considérer la diversité religieuse, comme l’obstacle majeur aux luttes d’émancipation sociale et politique.

La première raison me paraît être une dérive ou une confusion d’ordre théorique qui a conduit à embourber des secteurs importants du mouvement communiste dans des voies identifiant l’émancipation sociale à la pratique magnifiée voire imposée de l’athéisme militant comme ce fut le cas en URSS. Ou encore à assimiler le principe fécond de laïcité à des modalités ou connotations particulières par lesquelles il est apparu synonyme non de neutralité et de démocratie mais d’hostilité envers la religion et la foi des citoyens croyants, Ce qui revenait à ériger en modèle universel des variantes européo ou franco centristes liées aux conditions historiques particulières de tel ou tel pays. Il serait à ce propos intéressant, que des chercheurs se penchent sur un moment instructif mais resté obscur, l’épisode des années vingt qui a vu étouffée dans l’œuf la conception que Sultan Galiev, au nom du pouvoir soviétique, avait préconisée et commencé à mettre en œuvre dans les Républiques d’Asie centrale.

Une deuxième raison imbriquée à la précédente a contribué à transposer ces approches plutôt simplistes du phénomène religieux vers le mouvement communiste des pays musulmans. Nombre de militants et cadres qui ont fait connaître dans ces pays le mouvement communiste et ont contribué à ses premiers pas étaient des européens d’origine et de culture. Malgré leur bonne volonté et leur abnégation militante, ils étaient insuffisamment au fait des réalités de nos pays, des modes de pensée et de fonctionnement de nos sociétés et subissaient malgré eux la pression des préjugés dominants dans leurs métropoles. Cette influence a été grande durant toute la période où les partis communistes locaux ne se sont pas autonomisés et suffisamment affranchis des pratiques unanimistes en cours dans le mouvement ouvrier international. D’où la tendance de ces cadres à juger hâtivement et trancher avant de connaître et comprendre. Il y avait incompréhension d’un fait majeur : la communauté d’objectifs ne se traduit pas automatiquement en unité d’action ; en arriver à cette dernière passe toujours par la médiation adéquate des facteurs subjectifs et culturels propres à chaque société. Faute de quoi, la justesse des objectifs proposés reste vulnérable, sinon à la merci des manipulations et diversions de toutes sortes.

Je viens d’exposer le pourquoi, les raisons de mon appel à se pencher avec beaucoup d’attention sur un problème crucial. Quant au comment mettre en œuvre les orientations adéquates, c’est précisément le programme de travail que nous avons à élaborer ensemble, par plusieurs bouts à la fois. Il faut dire heureusement que nous ne partons pas de zéro, nombre de ces réflexions et initiatives de terrain sont déjà présentes même si ce n’est pas de façon égale et systématique sur trois axes complémentaires : celui de l’inventaire et de l’approfondissement théorique, celui de l’action dans le champ social et politique et celui de l’action culturelle et des relations humaines.

J’aurai tendance à privilégier dans le quotidien la mise au premier plan les enjeux et des luttes concrètes solidaires. Nous savons, comme communistes, qu’ils sont les facteurs les plus solides de rapprochement et de large mobilisation. A condition qu’ils s’accompagnent d’une connaissance, d’une ouverture et d’une sensibilité sociales et culturelles n’excluant pas la franchise critique réciproque envers les milieux, les sociétés et les organisations appelées à des actions communes mutuellement profitables.

Ainsi se concrétiserait mieux, contre les graves nuisances de la globalisation financière néolibérale, le mot d’ordre mobilisateur : Prolétaires de tous les pays et peuples du monde entier, unissez-vous !

Sadek Hadjeres

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