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Et si au travail convulsif du Grand Soir, désormais programmatique, nous opposions le travail révolutionnaire de tous les petits matins ?

vendredi 19 mai 2006, par Sandrine Michel

Aujourd’hui, vibrer avec et par le Communisme suppose un effort : le fait que le Communisme, en tant que forme d’organisation de la société n’ait jamais existé, le fait que les régimes politiques s’en réclamant aient échoué, suppose une grande rigueur dans la définition de l’alternative de progrès et de rêve qu’on lui rattache.

L’objet de cette contribution est de tenter faire vivre la piste du Communisme comme celle d’une alternative où "le libre développement de chacun" et le "développement de l’homme intégral" définissent le moteur d’une forme sociale aboutie et non régressive par rapport au capitalisme, basée sur une utilisation alternative des potentiels que crée le capitalisme et dont il se sert contre les hommes. Ma thèse est que les outils de cette forme alternative sont sous nos yeux et que nous ne parvenons pas - ou pas bien - à en faire des objets politiques.

A l’exact opposé d’un grand soir, et donc pour favoriser la désintoxication d’une conception exogène du changement, je considère que les possibilités de transformations de la forme sociale capitaliste sont à voir dans les permanences et les changements de la situation actuelle. Je plaide pour l’utilité du temps de la réflexion et de la confrontation, car nos capacités à nous unir dépendent aussi de nos capacités à comprendre individuellement, bien sûr, mais surtout collectivement :

-  les permanences sont essentiellement dans la crise du capitalisme qui déclenche à la fois une crise sociale et dans le fait qu’une crise est toujours un laboratoire de transformations dont le sens, positif ou négatif, n’est pas écrit d’avance. Sur ce point l’observation historique nous apprend de nombreuses choses : aucune sortie de crise n’est intervenue sans innovations fondamentales - càd sans une refonte du rapport capital / travail, sans augmentation des salaires plus rapide que celle du revenu national, sans augmenter substantiellement les dépenses pour les hommes autres que les salaires et en particulier l’éducation, la santé et la protection de la vieillesse. Les phases de dépression ont été des phases de transformations structurelles du rapport de production et de sortie de crise dans des sociétés profondément reconfigurées. Les luttes ont alors tiré vers le travail le potentiel contradictoire des situations économiques ouvertes par la crise du capital et les contestations.

-  les changements : aujourd’hui, sans une situation aussi tendue ici et dans le monde, des pistes se dessinent, des initiatives se prennent, des revendications naissent, des rassemblements s’opèrent. Peuvent-ils gagner ? Quelles sont les contradictions à l’œuvre aujourd’hui qui portent des transformations potentiellement positives ?

1 - Développement des hommes dont l’éducation et la formation : une pierre angulaire négligée

Dans le capitalisme, l’éducation n’a jamais été totalement extérieure au rapport de production. L’économie historique montre même son insertion croissante au fil du temps. Aujourd’hui cependant, son rôle semble changer, acquérir une centralité inédite (avec la formation).

L’éducation et la formation ouvrent en effet sur des formes de travail qui transforment la production sociale. Mais dit comme cela, on définit un "capitalisme cognitif", càd un mode de production capitaliste qui, centralement, transforme les capacités de compréhension des hommes en production (de nature informationnelle). Le "réglage" qu’appellerait ce développement des capacités humaines en terme de régulation suffirait à caractériser une nouvelle phase "cognitive" du capitalisme du fait de l’adaptation plus ou moins convulsive du rapport de production, certes renouvelé par la qualité du travail et de la production, mais finalement conservé. Mais est-ce tout ?

Sur la base de ce constat partagé sur le capitalisme cognitif ne faut-il pas envisager le fait que le développement de l’éducation et de la formation porte une contestation radicale du rapport de production capitaliste et de son mode d’organisation sociale ? Il ouvre en effet sur un autre mode de croissance de la productivité du travail total, parce qu’il appelle des investissements permanents dans les hommes et que le rôle normatif du profit pour orienter les décisions économiques en est mis en cause, dans la production et dans la société ?

Exemple 1 : que faisons-nous du fait que dans plusieurs branches professionnelles en France aujourd’hui, les individus diplômés à bac + 2 passent 1/3 de leur temps de vie en formation avant la retraite ? La revendication fondamentale de sécurisation des parcours professionnels tire-t-elle tout le parti possible de cette réalité ?

Exemple 2 : la mise en concurrence des travailleurs est mondiale. Mais cette tendance au développement des hommes par l’éducation et la formation est elle aussi une dimension universelle (bien sûr, différenciée) du capitalisme mondialisé. La revendication alter de non marchandisation de l’éducation est-elle à l’unisson du hold-up planétaire fondé sur l’accroissement du niveau d’éducation et de la stagnation voire la régression relative des salaires ?

2 - Révolution Informationnelle : incertitude capitaliste de la rentabilité de l’investissement

L’innovation est une caractéristique classique des phases de difficultés économiques. Dans le capitalisme, l’incitation fondamentale à l’innovation était, est et reste l’insuffisance des résultats économiques relativement aux capitaux investis. Rapidement dit, plus la profitabilité est insuffisante, plus grande est l’incitation à renouveler la manière dont le capital mobilise le travail pour produire de la plus-value. D’autres ont caractérisé la révolution informationnelle (Boccara, Lojkine, Freeman et Louça 2002). A partir de leurs travaux, nous soutenons qu’elle fait du développement des hommes, notamment par les besoins induits en matière d’éducation, de formation et de recherche, un besoin pour retrouver une efficacité acceptable au rapport de production que le rapport de production capitaliste ne parvient pas à gérer.

Exemple : les Investissements informationnels. Ils appellent des formes de financement de la recherche supposant des mutualisations (financières et en savoirs) qui contredisent les formes standards de l’appropriation des résultats et de leur exploitation dans la durée. « L’invention » de la réponse par le régime de la propriété intellectuelle diffère la supériorité économique des solutions de partage des coûts et des gains mais ne la supprime pas. Au contraire, elle la durcit en conférant à ces innovations la caractéristique de bien public mondial. Une illustration possible est la production des médicaments first, second et maintenant third line pour les malades du sida. Non seulement au Nord mais aussi et surtout au Sud. C’est-à-dire partout où sont les malades avec la possibilité de construire une politique publique de santé nationalement maîtrisée (cas de la Thaïlande).

La manière dont l’investissement informationnel se construit économiquement questionne objectivement la domination du profit comme critère d’évaluation de la performance économique. Il faut sans doute voir là la cause simultanée de la mollesse durable de l’investissement et de la financiarisation. Cela étant dit, bien sûr, dans la vie économique observable les cas mixtes foisonnent. Mais précisément, sommes-nous capables de les identifier dans les conventions universités - entreprises ou dans les projets d’investissement des entreprises ?

Aujourd’hui, le capitalisme développe au compte-goutte des « objets » tels que l’éducation, la formation ou la recherche. Susceptibles d’élever les résultats disponibles par unité de capital investi, ils mettent aussi en effet en cause la domination du profit comme vecteur d’organisation de la société. Dans ce cadre chaotique, où les souffrances augmentent avec les inégalités, les solutions de « repli » ne manquent pas : on songe ici par exemple à la « Décroissance » ou à la convocation de « l’Etat » ou encore à la « Discrimination Positive ». Mais les possibilités ouvertes ne font-elles pas plutôt écho à l’autogestion, à une régulation consciente de la production et de l’organisation sociale par la démocratie ?

Ces pistes doivent à un programme de recherche illustré notamment par le texte joint.

Sandrine Michel, économiste, LASER-CEP, UM1

titre documents joints

  • Michel&Vallade
    (PDF – 383.7 ko)

    Pour un indice synthétique de la dépense sociale

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