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Le communisme c’est la parole

dimanche 21 mai 2006, par Jacques Broda

Le socialisme c’est le contrôle, Le communisme c’est la parole

Nous partons d’une citation de Lénine, nous greffons la parole de lutte, la parole vraie, en quête d’effets de vérité. Cette parole nous voulons la construire ; elle n’est pas en soi, elle n’est pas pour soi, elle naît pas en soi. Elle est fruit d’un travail d’élaboration, de construction, de co-construction, elle est émancipation. Elle n’existe pas.

Le sujet est divisé, aliéné, rompu, brisé, exterminé, il va quand même se disant, s’énonçant, bégayant, par-delà et par devers ses souffrances, il se hisse au-dessus de la commune mesure du renoncement, de la démission, il se fait transmission, il est transmission. Il agit. Enfin il pose un acte, un acte de parole, c’est plus qu’un dire, c’est une tension, une attention, une délicatesse quant aux mots de la révolution.

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A Marseille, il y a trois ans, nous étions sept à tenter cette aventure : construire une parole communiste autour des fondements subjectifs de l’engagement. Nous y avons souvent trouvé une image, une blessure, un abandon, une injustice, un amour. Du nom du père, à celui de la mère allongée, à l’oncle tué, exterminé, à l’errance, au non-dit d’un trauma indicible, nous avons plongé par la parole, l’écriture, le retour et le détour à l’être-communiste de chacun, mis en commun, bout à bout, de réels, devenus éclats de sens nous avons forgé le concept d’ Inconscient Politique . Un livre est né.

Ecrire participe du rapport social, de sa subversion. Ecrire est une véritable épreuve, une prise de risque, une prise de tête, une cristallisation. Le travail sur le verbe est un travail sur soi. Un travail sur soie, un fil que l’on tisse, il remonte le temps, démonte les processus psychiques en les rapports sociaux. Le langage lui-même devient rapport social d’éternité. La lutte des classes est dans les mots. Dans le mot. Capitalisme n’est pas libéralisme. Impérialisme n’est pas mondialisation. Le prolétariat n’est pas le peuple, ni les gens. La parole n’est pas le langage et l’éthique n’est pas la morale.

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Trois ans de travail acharné, un recueil, et aujourd’hui un séminaire où chacun vient poser, déposer un dire d’avant la parole, un récit d’avant l’écrit. Un cri souvent. La tentative de fonder une parole communiste. Elle est issue de la Résistance, des luttes ancestrales, se nourrit du commun, du gratuit, du don et de l’amour, une parole qui se risque à la sincérité.

Tant de crimes, mensonges, ont été commis, agis, dits, non-dits, sus, non-sus, qu’il nous incombe aujourd’hui d’en chercher la cause indépassable, et faire du mot communiste un nom. Le nom c’est le mot plus la chose. La chose qui est cause de notre désir, nous échappe. Le discours ici colmate la ligne de fuite de la chose-cause du désir communiste. Quel est-il réellement ? De quels réels incroyables se nourrit-il ? De quels actes sensibles, anonymes, déniés, refoulés, enfouis dans la mémoire des temps où les hommes luttaient déjà en fondement de nous-mêmes, et de tous les autres à venir.

J’ai toujours pensé que le communisme était une façon de ne pas mourir dans la mémoire des hommes. A vouloir reculer les limites de la mort, aux limites de l’espoir. L’horreur aura été de livrer la pulsion de mort à son nom, devenu mot, vide.

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Nous nous essayons à trouver les mots de nos actes, et agissons nos mots. Le tract distribué n’est pas le slogan formaté du discours politique standardisé, normalisé, aseptisé. La langue de bois a tué dans l’œuf la révolte. Le militant dépossédé de son être essentiel : être de langage, être de parole, être ensemble, s’efface, se tait ou répète inlassablement les mêmes mots, les mêmes syntaxes, les mêmes rhétoriques mortifères. La politique n’invente plus. Entre refoulement et répétition l’engagement désubjective. Nous interrogeons son opposé, son tout autre, cette nouvelle subjectivité révolutionnaire en quête de soi, à laquelle nous allons, armés de nos savoirs, nos expériences, nos désirs partagés.

Divisés aussi nous sommes et le savons. La parole communiste revendique la division du sujet comme ressort de l’être politique réel, parce qu’inquiet, doutant, ouvrant et oeuvrant les portes de tous les réels. Du Nord au Sud, celle de ces paysans mexicains en slips, qui manifestent tous les samedis à Mexico pour un lopin de terre, et d’autres pour un toit, et 3.000 meurent de froid dans les rues de Saint-Pétersbourg tous les hivers.

A la diagonale du fou, entre éternel et universel nous écrivons, nous parlons, nous écrivons encore, nous lisons les uns les autres, formant une communauté seconde, d’aucun, l’un, Alain Miguel dit que nous fabriquons du communisme. Le communisme c’est la parole, pleine, vraie, pleine de tous les réels devenus mots-désirs d’expériences nouvelles. Allons au-delà du sens et du non sens, forant dans les mots de quoi rendre le réel plus réel que le réel. Alors le désir de fraternité devient réalité.

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Venir aujourd’hui, ici au Colonel Fabien témoigner de cette aventure n’est pas chose facile, les mots sont toujours impuissants à dire l’être militant en sa solitude, son doute, sa douleur, son espoir infini, son écriture. Mais nous sommes convaincus de participer d’un geste fondateur. Au début était le verbe. Au début était l’acte. Au début étaient les deux enchevêtrés, enlacés, amoureusement intriqués. Qu’est-ce-donc le communisme si ce n’est l’ouverture du champ de tous les possibles pour tous ? Manger certes, vivre encore plus, en dignité de droits, au pied des biens communs d’humanité réappropriés enfin, nommés aussi pour ce qu’ils sont du travail réel de tous les réels mis bout à bout. Une chaîne humaine pour l’emploi, certes, une chaîne humaine qui déchaîne les chaînes visibles et invisibles de tous les humains. Un pari fou, une utopie désirante dont la force réside dans le tous, cet universel en dehors duquel il n’y a ni totalité, ni infini.

Mon souhait, à l’horizontale traverse tous les lieux mondialisés, à la verticale il perce les traditionalités refoulées, déniées, révisées. A la diagonale de l’espace et du temps la parole communiste inscrit chacun dans son pari, son drame ou la tragédie de sa vie, à la diagonale affirmée du temps et de l’espace, donc de sa mort.

Transmettre cette radicalité, cette méthode non pas dans un discours mais dans un être-là, dans un être-écrit dans ces mots, geste qui recouvre le geste de notre travail acharné à ne pas renoncer à se dire autrement qu’être communiste.

Il importe pour chacun, pour tous ceux du groupe de Marseille, de donner corps et âme à nos propositions. Une forme plus affirmée, plus affermie aussi dans l’ensemble des pratiques, un lieu, un temps, une tension, un projet commun, pour que la chose invente le mot et le mot la chose. Alors la politique se déplace de son champ qui est devenu un camp, un espace clôturé de mots tout faits. Ils étouffent dans l’œuf la parole communiste. Celle qui précisément dit et fait la politique hors de son lieu, hors de son champ devenu camp.

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Il n’y a pas ici de programme, ni de recette, il s’agit d’une position, d’une position éthique. On traite les corps, comme on traite les mots, et les hommes aussi, comme des choses. Mais les mots ne sont pas des choses, ni les hommes-femmes, non les mots sont des armes, des projectiles lancés dans la nuit de l’histoire, dans leurs réalités ils sont à la fois forces productives et rapports sociaux.

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Sublimation par l’acte, sublimation par l’œuvre, disait Freud. Nous y sommes. C’est notre force, notre capacité d’action, notre culture militante, nos valeurs et l’organisation qui nous autorise à être aujourd’hui rassemblés. Espace transitionnel dans l’espace transitionnel le groupe de Marseille pointe une urgence absolue : sublimer l’action politique par la parole, voire l’écriture communiste. Il ne s’agit pas ici d’idéologie, de lutte dans le champ des idées, médiatisées, dans laquelle nous sommes toujours perdants, mais d’un engagement réel de toutes les forces militantes dans un autre rapport à la langue, qui n’est ni le discours, ni le langage, ni le tract souvent populiste. C’est une invitation à inventer des temps, des lieux, des traces, de nos vies militantes dans la triple exigence du poétique, du politique et de l’éthique. Se profile, en filigrane la définition d’une éthique communiste : elle réconcilie la fin et le moyen bien au-delà elle considère tous les autres comme autruis et fait de l’Autre un point d’interrogation, permanent, constant. Un point de butée.

La seule issue possible à la crise de civilisation que nous traversons, subissons, résistons est dans la mise à plat et en perspectives de tous les réels dans leurs cruautés singulières et collectives, mais aussi dans la mise en œuvre sans précédent de la construction d’une parole pleine, où les valeurs et propositions trouvent des résonances inédites, profondes, sur-créant dans le champ des conscients-inconscients le désir de révolution.

L’Inconscient Politique ouvre une fenêtre où la violence du capital se heurte au noyau dur des formes cristallisées des valeurs, des amours, des dons, des gratuités accumulées sur des siècles, des générations aux labeurs insus, terribles, ignobles, sublimes, ces formes accumulées invisibles seule une parole que nous appellerons communiste peut l’exhumer d’entre les morts. Alors le mort ne saisit plus le vif, mais son inverse. Les effets répétés de symbolisations surprenant le sujet dans son errance solitaire transforment le militant et tous.

Dans cet espace ouvert de la page ou du livre, le solidaire trouve sa raison d’être(s).

Jacques BRODA, Marseille 2006

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