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Intervention : quelle méthodologie pour penser la transformation ?

vendredi 26 mai 2006, par Christian Vermeulin

Intervention faite lors de l’atelier L (19&20 mai 2006) "Quelles méthodologies pour penser la transformation révolutionnaire de la société ; quels types de conceptualisation, et quels emprunts faire auprès de la pensée scientifique actuelle ?"

Quelle méthodologie pour penser la transformation ?

Mes interrogations proviennent du croisement de ma vie professionnelle dans des laboratoires de chimie et de physique et de ma pratique militante.

Quelle méthodologie ? (avec ou sans « S »)

La question est-elle bien posée ? Existe-t-il une méthodologie « miracle » comme l’ont été, par une simplification outrancière, le marxisme ou le libéralisme ? Ne faut-il pas, plutôt, construire ou reconstruire un ensemble d’outils qui permettent de comprendre et d’agir sur des situations complexes, dynamiques ou sur les situations historiques où s’exercent des événements contingents et souvent uniques ?

La pensée rationnelle classique rend difficilement compte de ces situations, de l’émergence des situations qualitativement nouvelles. Il est nécessaire que ces outils fassent place aux possibles contenus dans la nature dont les sociétés sont parties intégrantes.

Il est impératif que ces outils intègrent les situations où les acteurs interviennent et changent en permanence le cours prévisible et le contenu des événements, qu’ils prennent en compte cette contre-réaction qui, négative, conduit à la stabilité et, positive, à l’éclosion de tous les possibles.

Cette prise en compte n’amène-t-elle pas à repenser autrement la mise en relation des différents acteurs et paramètres de la société mais également la relation entre les sciences dites dures (physique, chimie, etc.) et les sciences dites historiques (sciences humaines, géologie, paléontologie, etc.) ? Il faut à cet égard constater les résistances et réticences du milieu scientifique français pour ouvrir leurs domaines des « sciences dures » à cette démarche.

La pensée rationnelle, c’est à dire reliant les causes aux effets (et réciproquement), pensée avec laquelle il était possible de comprendre une part importante des manifestations de la nature et d’en prédire des aspects encore ignorés, s‘est progressivement imposée depuis cinq siècles avec les succès que nous lui connaissons notamment dans les domaines des sciences fondamentales, de la technologie (vols spatiaux, ordinateur, etc.), dans celui des sciences de la vie mais aussi dans certains aspects de la vie des sociétés. Cette pensée a été une immense révolution par rapport à l’irrationalisme et aux croyances qui avaient guidé la vie des hommes jusqu’alors et qui ne sont pas complètement absents de notre quotidien.

Aujourd’hui, cette pensée rationnelle montre ses limites, elle peine, elle est même dans l’impasse pour expliquer nombre de phénomènes de la nature et de la société. La nature se révèle toujours plus complexe, de moins en moins prévisible quand on s’adresse à sa dimension générale. Pour une même cause plusieurs effets sont possibles, de nombreux phénomènes émergeant de la nature, la vie, la pensée et d’autres, restent difficilement explicables avec l’outil de la logique. L’équilibre qui était la base et la facilité du raisonnement scientifique semble n’être qu’un état minoritaire et il devient de plus en plus évident que ce n’est pas lui qui est porteur de l’avenir des systèmes (et des sociétés). De nombreux phénomènes relèvent du domaine du non linéaire et ne peuvent être appréhendés que de façon dynamique.

Dans les sciences humaines qui étudient les rapports de la société, la pensée rationnelle n’arrive pas à rendre compte de la complexité des rapports et des contradictions mis en jeu. La causalité semble prise en défaut, la dynamique des systèmes lui échappe.

Un autre mode de pensée semble nécessaire pour appréhender l’univers qui nous entoure et ce, d’autant plus que nous avons l’ambition d’en être des acteurs actifs et non des fétus de paille ballottés au gré des vents de l’histoire.

Est-ce utopique que de vouloir participer à cette construction de la pensée humaine ?

Dans les années qui ont précédé le Siècle des Lumières, les contradictions faisaient craquer de partout l’habit de l’Ancien régime. Que ce soit dans les sciences, la politique, les arts, des révolutions étaient en marche. La fin du 19ème siècle et le début du 20ème ont connu un bouillonnement équivalent de la pensée qui a débouché entre autres sur la relativité et la physique quantique, sur l’essor de la pensée marxiste et la Révolution de dix-sept (même si elle a été rapidement dévoyée) et dans les arts, sur l’impressionnisme puis sur le cubisme et l’art abstrait.

Aujourd’hui ne sommes-nous pas dans un moment qui aspire à un tel appel d’air ?

Les sciences n’ont-elles pas besoin de modes nouveaux de pensée qui leur permettent d’appréhender mieux la réalité dans ses rapports contradictoires ? En astrophysique, la « matière noire » et « l’énergie noire » qui constitue les 97% inconnus de notre univers, resteront-ils inconnus ?

Nos sociétés et les politiques qui sont sensées les ordonner resteront-elles des systèmes incontrôlables à l’homme, des systèmes où les seuls qui en tire profit se comportent comme des prédateurs ? Les arts resteront-ils à ressasser leurs anciens succès ?

L’habit n’est-ils pas en train de craquer de toutes ses coutures ?

Cette nécessité pour les sciences de la nature, de la vie ou de la société ne s’impose-t-elle pas également à ceux qui aspirent à une autre façon de faire de la politique ?

Comprendre les antagonismes en jeu entre le libéralisme et les aspirations populaires pour les abolir ou les dépasser, comprendre les contraintes du passage de la parole individuelle au projet politique collectif et les contradictions qui en découlent et le potentiel d’action dont sont porteurs les acteurs, être capable d’appréhender les capacités des hommes pour intervenir par la pensée et par l’action sur leur propre devenir, être capable d’analyser les mécanismes, aujourd’hui, mis en jeu dans les partis politiques n’implique-t-il pas de mettre en œuvre une autre façon de penser ?

Il y a une grande prudence à avoir dans les transferts de méthodes et de concepts d’un domaine à l’autre, mais l’utilisation des apports des autres sciences, si on est conscient des limites de « vérité » de la représentation mentale ainsi élaborée, permet de mieux appréhender certaine structures ou situations complexes.

Par exemple si l’on considère qu’un parti politique fonctionne comme un amplificateur d’idées et d’action avec un circuit de rétro action qui le stabilise et un filtre qui en défini la bande passante (les idées à amplifier, c’est-à-dire sa politique et sa philosophie), alors il devient plus simple de comprendre qui (et comment) réellement détermine l’orientation et le fonctionnement de ce parti.

Pour permettre cet autre mode de pensée, cette nouvelle façon d’appréhender ce qui nous entoure, n’est-il pas urgent de re-mettre la pensée dans une perspective dialectique et peut-être même la dialectique en perspective et de rendre cette façon de penser accessible à tous ?

Christian Vermeulin

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