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De grands axes de transformation pour une autre civilisation de toute l’humanité

lundi 29 mai 2006, par Paul Boccara

Texte pour la plénière 3 "Les grands axes de la transformation sociale. Refonder la politique ?"

I.

Avec la mondialisation capitaliste, la marchandisation de toute la vie et du monde, montent des antagonismes sans précédent entre progrès technique et progrès de la vie sociale.

Au-delà de l’économie, c’est toute la civilisation qui est en cause, pas seulement la politique et l’idéologie. Il s’agit en outre de s’émanciper de l’hégémonie de l’hyperlibéralisme et des Etats-Unis sur la planète.

Cela nous met au défi non pas d’un a priori de société communiste, mais d’une civilisation de partages, pour toute l’humanité.

Au plan technologique, la révolution informationnelle permet et même exige des partages. Avec le remplacement non pas des mains par les machines-outils de la révolution industrielle, mais de certaines fonctions du cerveau comme avec les ordinateurs, ce sont les informations, comme les recherches, qui prédominent dans la production et dans toute la vie. Or, à l’opposé d’une machine qui est ici ou là, une information, comme une recherche, peut être partagée indéfiniment jusqu’à l’échelle mondiale.

Cependant, les partages des coûts et des opérations des recherches et des informations sont récupérés dans le système par la domination des entreprises monopolistes multinationales, et les privatisations contre les limites des États-nations, ainsi que par les hyper-délégations au niveau supranational, zonal comme l’Union européenne, ou mondial. D’où la domination des marchés financiers, le chômage massif, la précarisation, l’insécurité, etc.

Au contraire, des partages généralisés jusqu’à chacun avec le développement de tous, dans une civilisation nouvelle, sont devenus possibles. Cela suppose de véritables dépassements du système, où l’abolition de ses maux serait réussie, parce qu’on avancerait plus loin que ses points forts et que ses libertés. Ces dépassements s’opposeraient, à la fois, aux négations de libertés dans le système soviétique et aux capitulations devant la domination du système capitaliste et libéral, au nom de ces libertés si aliénées soient-elles, de la social-démocratie.

II.

Au plan économique, il s’agit de :

Dépasser les 4 marchés et leur domination par le capitalisme, avec des institutions de partage.

J’insiste sur la construction d’un dépassement graduel, à travers des institutions mixtes, viables, conflictuelles et évolutives.

1°) Le marché du travail

Le chômage et la précarité des emplois sont des maux terribles. Mais ils sont une force considérable du capitalisme, en poussant aux changements d’activité et de techniques. Ce qu’on appelle un dépassement (« Aufheben ») consiste à réussir à supprimer le mal et à éradiquer le chômage, car on en garderait la force du mouvement. Ce serait désormais possible avec le projet d’une « Sécurité d’emploi ou de formation ». Pleinement réalisé, cela assurerait à chacune et à chacun, soit un emploi, soit une formation avec un bon revenu, avec une rotation d’activités entre emploi et formation, ou d’un emploi à un autre, une mobilité de promotion dans la sécurité.

L’idée d’une « sécurisation » des emplois et des parcours professionnels a largement progressé en France, ces derniers temps, dans les syndicats et dans les partis de gauche. Mais il y a un enjeu fondamental : le réalisme et la gradualité d’un processus de sécurisation renvoient-ils à des avancées de sécurité par des mises hors chômage progressives des travailleurs, ou au contraire, à un accompagnement social de la précarité et du chômage baptisé « flexsécurité ».

2°) Le marché des productions

Une appropriation sociale des gestions des entreprises, doit se fonder sur des critères de gestion d’efficacité sociale, faisant reculer les critères de rentabilité financière. Ils viseraient à économiser les capitaux et tous les coûts, en faisant prédominer le développement des capacités des travailleurs, leur formation avec l’expansion des recherches. Ils seraient utilisés avec des pouvoirs d’intervention des travailleurs et des usagers dans les gestions, y compris sur leurs implications écologiques ou culturelles.

La propriété dans le capitalisme ne se réduit pas à la propriété privée des moyens de production, qui existe aussi dans l’esclavagisme antique. Elle prend la forme de l’argent rapportant de l’argent, avec les critères de rentabilité, le salariat, le crédit et la finance. L’appropriation sociale doit donc concerner ces trois dimensions. A partir de ces transformations, on pousserait à une socialisation de la propriété non de façon étatique mais partagée, avec les travailleurs et par l’avancée d’entreprises publiques et sociales liées entre elles et coopérantes au plan national, zonal et mondial. Cela poserait la question de nouveaux titres éventuels de propriété partagée des entreprises à l’opposé de la domination actionnariale actuelle.

3°) Le marché de la monnaie et des titres financiers

Les formidables ressources de création monétaire doivent être partagées pour un tout autre crédit, favorisant d’autres gestions des entreprises et l’émancipation du marché financier. Cela passe par des abaissements très forts mais aussi très sélectifs des taux d’intérêt. Cette création monétaire soutiendrait aussi les financements publics et les prélèvements sociaux mutualisés.

Cela serait fondé sur une tout autre utilisation de plusieurs monnaies zonales, comme l’euro, mais aussi d’autres éventuelles, comme pour l’Amérique latine, ainsi que sur une refonte du FMI avec la création d’une monnaie commune mondiale, pour s’émanciper du dollar et pour le co-développement des peuples.

4°) Le marché international et mondial

De nouvelles règles de maîtrise et d’émancipation des concurrences marchandes, à l’opposé de celles de l’OMC actuelle, favoriseraient les coopérations pour le co-développement.

Des Biens communs et publics de l’humanité seraient institués, dégagés des dominations des firmes privées multinationales, avec des co-productions pour : l’alimentation, l’eau, l’énergie, les transports, la santé, l’environnement, la recherche, la culture.

III.

Au plan de ce que j’appelle l’anthroponomie, il s’agit de construire :

Des pouvoirs de maîtrise participative de chacun, dans les différents moments de la vie sociale, en dépassant les délégations représentatives.

1°) Le moment parental et les services sociaux aux personnes

De nouveaux droits et pouvoirs de chacune et chacun pour son épanouissement. L’émancipation des discriminations, monopoles et dominations contre les femmes, mais aussi les personnes âgées, les jeunes et les enfants.

Des pouvoirs de coopération créatrice de tous les usagers avec tous les personnels des services publics et sociaux aux personnes : école, santé, logement social, recherche, culture.

2°) Le moment de la production

Des pouvoirs de partage des informations, des décisions, de la créativité, jusqu’à chacun, dans les entreprises et les services.

3°) Le moment politique

Des pouvoirs de démocratie participative et d’intervention directe de chacun. Des décentralisations puis des concertations aux différents niveaux : local, régional, national, zonal et mondial. Cela participerait à l’émancipation de l’hégémonie des Etats-Unis par un rapprochement entre l’Union européenne et les pays en développement et émergents. Les institutions internationales démocratisées assureraient le désarmement et la paix, des partages généralisés.

4°) Le moment culturel

Des institutions culturelles favorisant l’accès, le partage, la diversité, le métissage, la créativité de chacun, de chaque peuple, de chaque aire culturelle, pour une culture à la fois commune et diverse de toute l’humanité.

L’avancée d’un nouvel humanisme et d’un nouvel œcuménisme entre croyants et non croyants, de tolérance et de rapprochements, de paix, de dignité créatrice de chacun, d’ouverture et d’apport réciproque.

IV.

Ainsi, on pourrait construire une civilisation où, comme le pressentait le Manifeste du Parti Communiste de 1848, « le libre développement de chacun » devient « la condition du libre développement de tous ». Pour un communisme de liberté pour chacun, il ne s’agirait pas de faire le bien des autres, mais que chacun puisse créer son propre bien en relation avec autrui.

Cette construction s’appuierait sur la convergence des trois bases et forces sociales :

1- Toutes les couches de salariés, qui se rapprochent par le bas, la précarité généralisée, et par le haut, le besoin de formation et de maîtrise du travail.

2- Les femmes, contre les dominations de genre, les jeunes et les personnes âgées, contre les dominations intergénérationnelles.

3- Les ensembles des peuples, nations, zones culturelles, contre les dominations et discriminations nationales, à connotation ethnique ou raciste, y compris les mouvements des immigrés.

Ces convergences se fonderaient sur des revendications d’émancipation radicale, à la fois spécifiques et communes, du féminisme, du syndicalisme, du socialisme et du communisme, de l’altermondialisme, des mouvements pour l’indépendance et le respect de l’originalité culturelle des peuples. Cela concerne les exigences communes de l’abolition de tous les monopoles et dominations sociales et du respect des différences et apports créateurs, par le partage des ressources, des informations, des pouvoirs et par dessus tout des rôles de création pour l’intercréativité.

Paul Boccara

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