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Contre quoi et pour quoi se bat-on ?

Le capitalisme est-il dépassable ? (Also English Version)

jeudi 8 juin 2006, par Lucien Degoy

L’Humanité du 27 mai 2006 à propos du colloque des 19&20 mai "Alternatives, émancipations, communisme" :

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Qu’opposer au capitalisme ? La formule pourrait résumer les trois heures de discussions d’une première séance plénière présidée par Élisabeth Gauthier et Roger Martelli. Mais c’est évidemment une question ouverte, insatiable car aucune des réponses construites historiquement jusqu’ici n’a eu raison de la cohérence des choix capitalistes. Ce « mariage de l’ordre et du marché » qu’évoque l’historien Roger Martelli a résisté à toutes les alternatives, des moins subversives, aux plus radicales : communisme, social-démocratie, tiers-mondisme. Que faire si tout a été tenté ? Au moins, ne pas refaire, tout le monde en convient. Ainsi, Henri Weber, député socialiste européen, souligne l’évidage du compromis signé par une partie du mouvement ouvrier au sortir de la Seconde Guerre mondiale entre salariat et capital. Évanouis désormais les capitalismes « rhénan » ou « nordique », qui pendant un demi-siècle « canalisèrent » le capital « selon la loi et le droit ». Ils ne reviendront pas, la crise se conjugue au futur. Quelles sont alors les utopies « réalistes » qui feront les grands desseins des futures générations de gauche et qu’il oppose aux utopies « chimériques », par exemple, de la société « sans classes » ? L’intervenant les nomme altermondialisme, altereuropéanisme, féminisme, social-écologie, ce que la salle lui accorde sans mal. Sur le reste (les chimères), elle discute. Le XXe siècle a montré les limites des stratégies d’émancipation n’articulant pas les différentes facettes de l’organisation sociale. Il ne suffit pas de remplacer le marché par l’État pour bâtir un au-delà du capitalisme : ce fut l’illusion du soviétisme et de sa perversion stalinienne. Mais l’inverse aussi est vrai, raconte Alvaro Portillo, sociologue uruguayen. L’émancipation des individus s’épuise quand elle fait l’impasse de la transformation sociale. À partir des années soixante-dix l’Amérique latine a frémi de multiples mouvements - luttes pour l’environnement, féminisme, antisexisme - qui furent finalement récupérés par l’hégémonisme marchand, car les partis de gauche n’avaient pas su les articuler avec un objectif social transformateur. « Démocratiser » ne peut suffire, avance l’économiste Paul Boccara qui ne trouve pas forcément utopique de « supprimer les patrons ». Mais l’enjeu de l’anticapitalisme n’est pas seulement économique, il est « anthroponomique », celui d’une autre civilisation, d’une société de partage qui trouve à surmonter le « chacunisme » de chacun. L’économiste Alain Obadia montre comment le microterrain du travail, de l’entreprise, est le creuset de tels affrontements avec le capital, comment la révolution informationnelle permet une refondation des relations entre les catégories sociales dès lors qu’elles s’arrachent à la mise en concurrence de la « performance » individuelle.

Formuler un nouveau projet de transformation sociale, implique de reconsidérer, entre autres, l’opposition traditionnelle entre individu et collectif, propose la féministe Clémentine Autain. Entre « tout collectif » et « individualisme libertaire », elle plaide plutôt « pour l’individu solidaire » et accroche au passage l’universalisme abstrait de l’égalité et son corollaire, la « méritocratie » républicaine. Dès lors, contre quoi et pourquoi combat-on ? Pour une autre mondialisation a répondu sans hésiter le député communiste européen Francis Wurtz : contre « le noyau dur de l’Empire libéral ». Et, souligne-t-il, le « non » au référendum a rendu « concevable » l’idée de changer les structures de l’Europe, s’il n’a pas engendré le processus transformateur. Que devons-nous changer de l’ordre des choses ? Énormément, sinon tout ! Mais ce tout ne sort pas de rien. Il pointe des présupposés « objectifs » du dépassement capitaliste et pas seulement subjectifs, suggérait magistralement le philosophe Lucien Sève au début du débat. Voilà pourquoi, peut-être, face au géant capital, la tâche commune n’est pas aussi accablante, ni aussi vaine qu’on pourrait le croire.

Lucien Degoy

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