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Introduction à l’atelier sur les acteurs de la transformation sociale

mardi 20 juin 2006, par Louis Weber

Texte préparé pour introduire l’atelier sur les
acteurs de la transformation sociale aux journées d’études des 19&20 mai 2006.

Pour commencer, je voudrais simplement rappeler les grandes lignes de l’orientation que les organisateurs ont voulu donner à ces journées.

L’objectif n’est évidemment pas - mais il n’est jamais inutile de le rappeler - l’élaboration de positions qui seraient partagées par les participants à ces journées. Plus modestement, mais c’est déjà beaucoup, nous souhaitons réfléchir ensemble, sur, pour reprendre le titre de ces journées, des enjeux de civilisation pour le XXIe siècle : alternatives, émancipation, communisme.

Dans ce cadre général, l’intitulé de notre atelier est :
"Quels acteurs de la transformation sociale ? La portée des luttes actuelles les plus symboliques. Diversité, nouvelle pluralité, unité. Mouvements, ONG, forums, réseaux, associations, syndicats, partis... et émancipation."

Qu’est-ce qui a conduit à formuler les choses de cette façon ?

Il y a d’abord la remarque somme toute banale aujourd’hui, mais qui l’était beaucoup moins il y a dix ou quinze ans encore, que les partis politiques, ou marginalement et le plus souvent comme forces d’appoint, les syndicats, n’étaient plus les seuls porteurs de projets.

Les grandes mobilisations de ces dernières années - de la lutte contre l’AMI, il y a dix ans, jusqu’aux récentes manifestations contre le CPE, en passant par les divers forums sociaux - ont au contraire mis en évidence des phénomènes apparemment contradictoires : un relatif retrait des partis politiques, qui par certains aspects peut sans doute être mis en rapport avec le retrait de l’État voulu par le libéralisme, et, simultanément, une densification de l’espace politique avec l’émergence de nouveaux acteurs, notamment les associations de lutte et plus généralement les ONG.

Des campagnes comme celle pour le non au référendum sur le TCE ont ainsi vu se constituer de nouvelles configurations et alliances, associant organisations structurées (partis, syndicats, associations, etc.) et réseaux divers.

Au plan international, la dernière décennie a vu des initiatives largement unitaires comme les forums sociaux renouveler les modes de débat et d’intervention des forces de transformation sociale. De nombreux pays, notamment en Amérique du Sud, ont mis en cause l’ordre international ancien et les rapports de domination qui le caractérisent. Les partis politiques d’un côté, les syndicats et le mouvement associatif de l’autre, ont développé de nouvelles formes de relations internationales.

Tout cela a eu des effets à la fois sur le contenu des revendications et sur les formes et les modalités des mobilisations et des actions.

D’où un certain nombre de questions, auxquelles il serait évidemment présomptueux de vouloir trouver une réponse définitive ce matin. L’objectif n’est pas celui-là. Il est de poser les termes d’un débat qui doit nécessairement continuer, ensemble mais aussi dans chacune des structures au sein desquelles nous réfléchissons et agissons habituellement.

Où en est-on aujourd’hui de l’évolution que j’ai brièvement tenté d’esquisser ? Comment les divers acteurs du mouvement social la perçoivent-ils ? Quel est l’effet sur la manière de penser la transformation sociale ? Quelles articulations nouvelles entre l’individuel et le collectif, entre le national et le local d’une part, l’international d’autre part ?

Avant de donner la parole aux camarades qui ont bien voulu accepter d’ouvrir ce débat devant vous, je vous livre quelques réflexions qui sont davantage celles d’un syndicaliste et d’un militant associatif que celle d’un militant politique au sens habituel de ce mot.

Il est souvent dit, de façon légitime, que le milieu de la décennie 1990 a constitué un tournant, avec la renaissance du mouvement de contestation sociale après les années difficiles de la montée en puissance de l’hégémonie libérale à partir des années 1980. En France, mais aussi dans d’autres pays européens, les grandes luttes sociales à l’initiative des syndicats de l’automne 1995 ont été, de ce point de vue, un puissant révélateur.

En fait, et au regard de l’intitulé de notre atelier (quels acteurs de la transformation sociale ?), il convient peut-être d’accorder davantage d’importance à la complexité de la situation sociale au cours de ces années-là. Pour ma part, j’ai le souvenir d’un premier retour de la droite en 1986 perçu un peu comme un accident, conséquence certes fâcheuse mais attendue de la déception créée par le tournant de la rigueur deux ou trois ans auparavant. Comme le disait un des ministres communistes de 1981 - il se reconnaîtra certainement - l’idée que la victoire de 1981 reposait sur un programme négocié dans les années 1970 avec des idées des années 1960, était assez répandue, et pas seulement chez les éléments de gauche les moins attachés à la transformation sociale. Ce qui revenait à considérer plus ou moins explicitement que la politique menée entre 1981 et 1983 n’était pas la bonne. Et que l’échec de 1986 était le prix à payer, sans que pour autant cela nuise durablement à l’aspiration au changement.

En 1993, il en était je crois tout autrement, après une période de gouvernement où l’ouverture s’était faite à la droite du parti socialiste et non pas à sa gauche. Le découragement, voire l’abattement, étaient beaucoup plus forts après ce deuxième échec, dans les milieux politiques de gauche et singulièrement chez les militants socialistes. Je me réfère toujours à mes souvenirs, prêt à admettre ce qu’ils peuvent avoir de subjectif.

Le retour du mouvement social et de la revendication sociale a été amorcé dès 1994 et surtout 1995 avec la grande manifestation laïque de janvier 1994 et l’occupation de la rue du Dragon un an après. Si on ajoute à cela le fait que les mouvements féministes, sous l’impulsion de la Cadac se sont réunis tout au long de l’année 1995 pour préparer une grande manifestation nationale pour répondre aux mises en cause répétées du droit à l’avortement et à la contraception, manifestation qui était prévue en novembre 1995 et qui s’est de fait intégrée dans le mouvement plus général alors en cours pour en constituer un des moments forts, on retrouve quelques-uns des grands thèmes qui sont en discussion depuis lors et qui marqueront durablement la période : l’émergence de revendications sociétales fortes à côté de celles liées au rapport salarial, l’apparition de mouvements nouveaux pour les porter de façon plus spécifique que ne le faisaient jusqu’ici les organisations « traditionnelles », syndicales ou politiques, l’invention, car il s’agit bien d’invention, de formes d’action nouvelles, plus radicales en un sens, mais surtout mettant en cause frontalement l’ordre établi, annonciatrices en cela de la théorisation ultérieure de la désobéissance civile.

Des organisations comme la Cadac, créée en 1991, Droit au logement en 1990, Droits devant ! en 1995, qui se décriront elles-mêmes comme des associations de lutte, mais aussi les collectifs ou coordinations plus éphémères comme celles des infirmières intégreront au cours de ces quelques années le mouvement social et le dynamiseront d’une manière qui n’est plus contestée. Elle n’est plus contestée, car ce n’était pas si simple à l’époque, notamment lorsqu’il y avait chevauchement avec le terrain d’action des syndicats ou d’autres organisations déjà « établies ».

Ces associations mettront sur le devant de la scène des revendications qui existaient certes avant elles, le droit au logement par exemple. La nouveauté, par rapport au thème de notre atelier, viendra plutôt de la focalisation à peu près exclusive de l’action sur un thème déterminé, de l’adoption de nouveaux modes d’action, plus spectaculaires que les pétitions ou les manifestations, utilisant davantage les médias pour les faire connaître et les techniques de communication en train de naître pour les organiser et les mener à bien. Tout cela a fait qu’il y eut une relative déconnection entre la « masse » de l’organisation et sa capacité de mobilisation, qui passait davantage par la façon dont la revendication était perçue dans l’opinion publique - l’absence de logement décent en pleine période hivernale apparaissait comme un vrai scandale - que par l’importance numérique de l’association à l’origine du mouvement. En somme, il n’était plus aussi clair qu’auparavant qu’il fallait être le plus nombreux possible dans l’association ou le syndicat pour faire aboutir une revendication.

J’ai utilisé l’expression « mouvement social », qui nous vient aussi en partie - mais en partie seulement car elle n’a bien sûr pas été inventée à ce moment-là - de cette époque, peut-être précisément pour rendre compte des formes nouvelles de l’action revendicative et, sans doute davantage, des alliances inédites qui se forgeront dans les luttes, au-delà des préventions initiales.

Je rappelle seulement qu’il y avait alors un débat assez vif chez les sociologues pour savoir si on pouvait parler de mouvement social pour décrire les grèves, les manifestations et la mobilisation sociale de l’automne 1995. Ou si, comme le soutenaient Alain Touraine et d’autres, il aurait fallu pour cela que la mobilisation remplissent des conditions qui selon eux n’existaient pas, à savoir un projet alternatif de société clairement explicité. On sait que ce débat en apparence académique a eu des conséquences très concrètes, et notamment un conflit très vif à l’intérieur et autour de la CFDT. Mais je ne développe pas davantage.

Ceci étant précisé, je me propose de vous livrer quelques réflexions sur les changements intervenus ou en cours dans le mouvement social.

Et, plus particulièrement, sur deux thèmes qui font l’objet de beaucoup de débats : le « rapport au politique » d’une part, la recomposition très importante intervenue depuis une vingtaine d’années d’autre part, recomposition dans laquelle j’englobe aussi bien les nouveaux mouvements que les nouveaux modes de mobilisation et d’action, qui ne sont d’ailleurs pas (plus) leur apanage exclusif.

Le « rapport au politique » est un thème qui apparaît de manière récurrente au sein des groupes qui s’identifient au mouvement social. Il faut d’ailleurs entendre ce rapport tantôt comme le rapport à la sphère ou à la chose politique, tantôt au sens des liens avec les partis politiques.
Le premier aspect ne pose généralement pas de problème dans les organisations qui se disent de lutte. Mais, s’agissant par exemple du mouvement altermondialiste, celles-ci n’en constituent qu’une partie. Il existe des groupes de plus en plus nombreux, partant souvent d’une motivation morale, voire compassionnelle ou caritative, qui tiennent dans les faits une grande place dans la contestation de l’ordre libéral, sans l’exprimer toujours de manière explicite et sans pour autant revendiquer une action d’ordre politique.

En revanche, la question des rapports avec les partis politiques est beaucoup plus conflictuelle. L’idée dominante aujourd’hui dans des mouvements comme Attac ou, plus généralement, dans la mouvance des forums sociaux est que les partis politiques n’y ont pas leur place en tant que tels. Mais là aussi, les choses sont en train de bouger, le dernier forum social européen à Athènes ayant vu, sans que cela ne pose de problèmes comme par le passé, les formations politiques être très officiellement représentées dans les débats. Ce qui tend peut-être à prouver que la volonté de les exclure était davantage liée à l’histoire et aux conflits nationaux - en France ou en Amérique latine par exemple - qu’à la nature même du mouvement social et de ses composantes.

Cette attitude s’appuie parfois sur de bonnes raisons. Les partis politiques sont divisés alors que le mouvement altermondialiste ne le serait pas et devrait éviter de voir les divisions politiques y être importées. Mais il y a aussi d’autres raisons, qui peuvent varier d’un groupe à l’autre. L’une de ces raisons s’appuie sur l’expérience : les partis politiques n’ont pas toujours tenu leurs engagements. A partir de là, plus un parti a des chances de gouverner, plus il sera récusé. Inversement, ce refus de la participation des partis politiques est souvent à géométrie variable. Elle ne s’applique guère à l’extrême gauche. Il faut dire que son expérience politique propre fait qu’elle a l’habitude d’être présente et même très présente sans tenir obligatoirement à afficher sa présence. Le parti communiste est un peu moins rompu à cette pratique.

Mais le refus de considérer les partis politiques comme une partie du mouvement social se fonde aussi sur une conception de la dynamique sociale. Pour faire simple : beaucoup d’acteurs sociaux dans les syndicats ou les associations de lutte ont acquis la conviction qu’en toute hypothèse le mouvement de la société vient de l’existence de pouvoirs et de contre-pouvoirs. Et que les salariés par exemple ont bien davantage intérêt à disposer de syndicats combatifs que de voir un parti politique ami appelé à gouverner. Je ne saurais dire depuis quand cette conception de l ‘équilibre social qui emprunte à la mécanique a conquis la place qu’elle occupe aujourd’hui. Sous sa forme actuelle, elle me paraît pouvoir être rattachée au désarroi qui a suivi la chute du mur de Berlin mais aussi aux désillusions liées à l’impuissance des gouvernements de gauche en Europe au cours des deux dernières décennies.

En revanche, la perte de confiance dans les partis politiques pour conduire la transformation sociale est beaucoup plus ancienne, tout au moins dans le mouvement syndical.
Ce qui me conduit, sous le contrôle des spécialistes, à remonter un peu dans le passé. Nous commémorons en France, en 2005 et en 2006, le centenaire de deux événements souvent perçus comme distincts alors que pour les contemporains, ils étaient très étroitement liés. 1905, c’est l’année de la création de la SFIO, regroupant à partir de cette date l’essentiel de la famille socialiste de l’époque. 1906, c’est l’année du Congrès d’Amiens de la CGT, qui était la seule confédération syndicale à l’époque, et l’adoption de la Charte du même nom. J’en rappelle les dispositions essentielles, adoptées à l’unanimité comme préambule aux nouveaux statuts :

1) chaque syndiqué est entièrement libre de « participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique ». Il doit s’efforcer « en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu’il professe au dehors ».

2) cependant, « afin que le syndicat atteigne son maximum d’effet, l’action économique doit s’exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n’ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale ».
Ce qui est moins souvent dit, c’est qu’un autre texte a été présenté sans succès au Congrès. Intitulé « Rapports entre les syndicats et les partis politiques », il proposait la collaboration entre les deux organisations ouvrières, la nouvelle SFIO et le syndicat. Ce qui revenait à considérer que l’unification du mouvement socialiste un an auparavant permettait de poser autrement la question du rapport, au sein du mouvement ouvrier, entre le parti et le syndicat.
Si je rappelle cela - de manière très sommaire - c’est que, dès cette époque, les principaux dirigeants de la CGT se méfiant des « votards » du parti socialiste qui venaient d’unifier tous les courants se réclamant du socialisme et estimaient que la dépendance du syndicat vis-à-vis du parti politique ne pouvait que freiner la lutte de classes en la soumettant aux aléas de la vie politique, les élections particulièrement bien entendu. Et, surtout, parce que la Charte d’Amiens allait être brandie à maintes reprises au cours du siècle dernier, non seulement dans le mouvement syndical et à des fins qui revenaient souvent, mais pas seulement bien entendu, à tenter d’isoler les communistes dans les syndicats.

Le plus étonnant, qui montre à mon avis la force de l’idée qui imprègne la Charte d’Amiens, c’est que dans le mouvement social aujourd’hui, on l’entend parfois évoquer, et même invoquer, sans aucune référence au mouvement syndical, comme une sorte de déclaration universelle relative aux liens entre le mouvement social et les partis politiques.

Le deuxième volet que je souhaitais aborder, ce sont les recompositions de ces dernières années au sein du mouvement social. J’entends ici le mouvement social non pas comme un concept mais très concrètement comme les diverses organisations qui, d’une façon ou d’une autre, interviennent dans le champ social en étant porteuses de revendications visant à corriger et surtout à changer les injustices de l’ordre établi. Si on considère cette question du point de vue syndical, on peut certainement affirmer que pendant une longue période le syndicat n’était guère concurrencé sur le terrain des revendications professionnelles ou plus généralement des revendications sociales. Pour prendre un exemple concret, lorsque les premières coordinations sont apparues dans l’éducation - il s’agissait de la lutte contre le statut de directeur d’école dans les années 1980 - beaucoup de syndicalistes étaient totalement persuadés que cela ne pouvait arriver que parce que les syndicats concernés n’avaient pas fait leur travail comme il le fallait. Quand le phénomène a gagné des secteurs comme la Seine St Denis, où on ne pouvait pas soupçonner les directions syndicales de renoncer à l’action au bénéfice de compromis douteux, il a bien fallu s’interroger un peu plus. Et admettre que la mobilisation passait autant par le débat large au sein des assemblées générales, permettant à tous les salariés de l’établissement de participer à l’élaboration des revendications et des modalités de la lutte, que par les mécanismes anciens de l’action syndicale.

Cette prise en charge des revendications ne s’arrêtait pas aux aspects étroitement liés au rapport salarial. Si les syndicats et notamment la CGT ont parfois créé des associations spécialisées dans certains domaines (la consommation, le logement, la santé, etc.), c’était par souci d’une plus grande efficacité et non pas parce qu’ils considéraient que ces questions étaient en dehors du champ de la responsabilité syndicale. Historiquement, il n’y a guère que pour les droits et libertés par exemple, ou celui des parents d’élèves, que les syndicats s’en remettaient à des organisations extérieures, sans d’ailleurs pour autant leur abandonner totalement le terrain.

Le mouvement social était donc sinon unidimensionnel, en tout cas fortement structuré par les partis politiques et le mouvement syndical, avec les tensions anciennes que j’ai évoquées.

Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas. Ce sont souvent des dizaines d’organisations qui, sans pour autant renoncer à leur identité propre, se regroupent pour mener telle ou telle action. Et ceci, pour reprendre un langage qu’on n’entend plus guère, sans les exclusives qui ont longtemps freiné les alliances, sauf en de rares occasions quand les grandes valeurs qui fondent la société étaient mises à mal. La chute du mur de Berlin est passée par là, sans aucun doute. Mais, sur la longue durée, une fracture plus ancienne entre les courants socialistes au sens du 19ème siècle, et les courants s’inspirant de la religion, du christianisme dans le cas français, est sans doute aussi en train de se résorber au sein du mouvement social. Ce qui donne toute sa fécondité à la problématique proposée pour cette atelier !

Louis Weber

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