Accueil > Thématiques > Atelier L : Séance inaugurale du 20 mai 2006

Intervention : modes d’analyses pour penser et transformer la société

jeudi 22 juin 2006, par Daniel Vergnaud

Intervention lors de l’atelier L aux journées d’études des 19&20 mai.

Nous avons besoin de réfléchir sur les modes de pensée dominants dans la population, sur la rationalité construite à la fois par des pratiques sociales enserrées dans le cadre de la société capitaliste et par une volonté de combat idéologique.

L’enracinement de cette rationalité conduit à s’interroger sur celle que sont capables de produire les forces de la transformation.

En cela le travail que nous proposons d’engager dans l’atelier L ne peut être considéré comme un échange entre spécialistes ni comme faisant découler mécaniquement des concepts issus des sciences dans le domaine politique.

Quels outils pour appréhender la complexité des situations, du rapport de l’individu à la société, de la trajectoire singulière, unique, d’une histoire d’une société et de ses rapports avec les autres sociétés, pour comprendre qu’un événement particulier peut donner au cours de l’histoire une direction nouvelle ?

La première idée qui vient à l’esprit à propos de la transformation sociale, c’est l’échec du 20ème siècle. Au-delà de l’échec du soviétisme, le développement des connaissances devait immanquablement conduire au progrès.

Sans aucun doute parmi les multiples causes, se trouve une interprétation du marxisme par ceux qui se revendiquaient de Marx et qui conduisait à un déterminisme mécaniste. Il y a besoin d’en faire la critique, de déconstruire.

Cette méthode de pensée avait l’effet de généraliser aux sociétés humaines, au nom d’une lecture étriquée de la dialectique, un mode de pensée scientifique qui s’est historiquement construit au début du 17ème siècle et aussi celui d’avoir une pensée linéaire sur l’histoire des sociétés dont le dépassement de l’une par l’autre dépendait de l’évolution de ses contradictions internes dites objectives, essentiellement de ses rapports socio-économiques. Une pensée en fin de compte qui n’arrive pas à rendre compte de la complexité des rapports et contradictions mis en jeu. Avec, pour le mouvement révolutionnaire, une sous-estimation du rôle des hommes au bénéfice d’une avant-garde portée par le mouvement de l’histoire qui prétendait seule avoir l’intelligence de l’analyse et de la construction d’un autre avenir.

Un autre mode de conceptualisation semble nécessaire pour appréhender l’univers qui nous entoure, le transformer, d’autant plus si nous avons l’ambition d’en être les acteurs actifs.

il y a d’ailleurs dans le mouvement une recherche d’une autre rationalité : ex. « le monde n’est pas une marchandise. »

Prétendre impulser une transformation sociale profonde peut-il se passer de toute intelligence théorique du processus historique ? Bien sûr que non, ce qui implique de les comprendre de nouvelle manière.

Comme il l’a été montré, de nombreux travaux de philosophes, de sociologues, de psychologues, de physiciens, de biologistes, etc., investissent le terrain des méthodologies conceptuelles. Leurs études montrent que plus les choses se complexifient, moins la pensée peut se parer d’un pouvoir de prédiction et s’appuyer sur un déterminisme mécanique.

D’où la production de concepts nouveaux ou renouvelés dans leur sens. Non linéarité, bifurcations, émergences, contingences, auto-organisation...

Le mouvement social et révolutionnaire peut-il utiliser de tels concepts ? Je me corrige : Il s’agit certainement moins d’appliquer des concepts conçus dans un domaine autre que les sciences humaines et de les appliquer mécaniquement que de s’interroger sur les passerelles qui peuvent exister entre différents domaines du savoir et de s’interroger alors sur la découverte d’avancées de la pensée dans un champ aussi particulier que celui de la politique.

Je voudrais pointer deux questions :

- la place de l’individu dans le processus historique
- celle liée à la notion de bifurcation

La place de l’individu dans le processus historique

L’individu est à la fois objet et sujet. Pas un scoop... mais en avons-nous tiré toutes les conséquences ? Prendre l’individu dans son rapport au social mais aussi dans sa double fonction, sujet et objet et aussi dans ce qui fait sa personnalité. Comme sujet, il a des besoins, des aspirations, une conscience et un inconscient. Il y a donc le désir, des valeurs, les représentations décisives qu’il se fait de la société et des interventions qui leur sont liées. Comme sujets d’une action de transformation des conditions d’existence, ils participent à une auto transformation.

Les bifurcations

On le sait, l’histoire n’est pas un flux linéaire reliant des causes et des effets mais un processus discontinu par lequel émergent des possibles différents et parfois concurrents. Cela conduit à deux considérations :

En histoire on retrouve lois d’évolution et contingences. S’il y a histoire, c’est qu’il y a une évolution irréductible à la seule explication théorique et qu’elle comprend des évènements qui échappent à toute déduction rationnelle. Il ne s’agit pas de nier l’importance de grilles explicatives, l’analyse de classes, tout à fait essentielles, mais de reconnaître la place à l’événement, de reconnaître que les contraintes interagissent dans le temps et produisent des évènements non prédictibles. Et ne devons-nous pas tempérer les faisceaux de prédictibilité en envisageant l’éventualité de bifurcation et assumer la responsabilité de l’événement qui peut alors surgir ? Le faisons-nous quand nous ne sommes pas à l’origine de l’événement ?

On peut dire que la perception de l’historicité correspond à un ensemble de processus où l’individu, avec toute sa subjectivité, joue le rôle primordial, où les évènements, bien qu’uniques en leur genre, se déroulent d’une façon non déterministe et non inversible et où plusieurs issues sont a priori possibles.

L’idée de bifurcation légitime un certain volontarisme, rend nécessaire l’initiative politique. Cette idée génère un comportement, fait retrouver dans une démarche historique et matérialiste le rôle du sujet.

On voit bien que dans la situation de pré-échéances électorales en France, il y a deux possibles. Une bipolarisation ou l’émergence d’un rassemblement alternatif. C’est en fait en double résultance de l’initiative politique et de la subjectivité qu’il peut y avoir bifurcation dans un sens ou dans un autre.

Ce n’est pas la même chose de fonder la politique sur des rapports de dépossession ou de la fonder sur une construction d’une culture nouvelle d’appropriation et de mieux intégrer cette notion de bifurcation qui doit nous aider à (re)définir le rôle des organisations et des forces institutionnelles. Une réflexion à ce sujet : les organisations révolutionnaires ne devraient-elles pas se structurer de sorte que leurs adhérents commencent à y devenir plus libres et plus épanouis ?

Le choix n’est donc pas entre dogmatisme et pragmatisme. Le retour à un certain pragmatisme ces dernières années n’est à mon avis pas seulement dû à une méfiance du dogmatisme et à une sous-estimation de la nécessité d’un travail d’élaboration théorique. Cela a pesé fortement mais n’y a t-il pas d’autres causes, comme la sous-estimation de la contingence, de l’événement, de la non-prédictibilité de situations, qui prennent au dépourvu et laissent à penser que, puisque l’on ne peut rien prévoir, il ne vaut pas la peine de s’atteler à réflexion théorique... ?

Par ailleurs comprendre une société, qui est un objet complexe, nécessite la prise en compte de nombreux points de vue. Dans la confrontation d’idées depuis Marx, on a une lecture de « ceux qui savent ». Dans ses confrontations Marx emprunte à Hegel ; aujourd’hui quand il y a confrontation, il y a un rejet total de ce qui ne vient pas de nous. En redécouvrant Marx, on s’interroge sur le dépérissement de l’Etat. Est-ce que cela ne sous-entend pas qu’on aurait pu prendre plus de temps de manière critique à examiner ce que produit la pensée libertaire ? C’est vrai aussi, sur d’autres questions, vis-à-vis du trotskisme, de l’écologie... De ce fait, il y a des possibles qui se sont fermés.

Pour finir, je dirai que je vois bien la difficulté : comment, à partir d’une question non identifiée dans l’étude classique des sciences de la société et de la transformation sociale, comment ces éléments de méthodologie sont-ils utilisables dans un sens non réducteur ?

L’atelier de ce matin et les décisions de poursuivre ce travail devraient permettre de la lever.

Daniel Vergnaud

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