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Ce n’est pas parce que la réponse est déjà connue qu’il ne faut rien dire de la question

mercredi 26 juillet 2006, par Claude Gindin

Contribution écrite pour la 4e plénière des 19-20 mai 2006 : « Y a-t-il place pour une (des) pensée(s) de la révolution ? »

A la question de notre séance « Y a-t-il place pour une (des) pensée(s) de la révolution ? », la réponse est : oui. Le monde réel n’a pas eu, en effet, la courtoisie de nous attendre et ces pensées existent.

N’ayant pas épuisé mon temps de parole, j’ajoute qu’il ne peut en être autrement : le passage à un monde d’êtres humains libérés des rapports sociaux d’exploitation, de domination et d’aliénation ne saurait être un aveugle saut impensé hors des ténèbres. Ces « pensées de la révolution » prennent place dans l’histoire longue et inachevée de la conquête par les humains de la capacité à projeter et à mener à bien des actions réfléchies pesant sur le cours des choses dans le sens voulu par eux. La question pour chacune est de savoir dans quelle mesure elle est porteuse de ce que Marx appelait « des formes de l’intellect qui ont une vérité objective en tant qu’elles reflètent des rapports sociaux réels » , dans quelle mesure elle fait avancer la compréhension du mouvement des sociétés et permet d’en penser la transformation révolutionnaire de façon plus profonde.

Ayant en vue les rapports du parti communiste français à la pensée théorique, je rappellerai simplement pour mémoire que se réclamer de Marx et le connaître ne sont pas synonymes ; et aussi que les références identitaires à Marx, au marxisme, au marxisme-léninisme etc., si elles ont toujours une signification politique, ne font pas par elles-mêmes avancer la connaissance. Je laisserai en outre de côté le cas de figure bien réel des instrumentalisations délibérées de concepts théoriques à des fins de justification des choix politiques.

Il n’est pas indifférent à mon propos que Marx se soit représenté telles idées qu’il défendait à un moment donné comme de futurs « éléments du ‘‘sens commun’’ » en même temps que comme un « stade » qu’il aura plus tard « dépassé » . Comme ne m’est pas indifférente cette réflexion pour laquelle Engels convoque Napoléon, Marx et quelques autres : « Naturellement, c’est un pur hasard que tel grand homme surgisse à tel moment déterminé, dans tel pays donné. Mais si nous le supprimons, on voit surgir l’exigence de son remplacement et ce remplaçant se trouvera tant bien que mal, mais il se trouvera toujours à la longue. » Tout, ou presque, est dans le « tant bien que mal », qu’Engels a choisi d’écrire en français. Ayons donc toujours présent à l’esprit qu’il aurait pu y avoir une histoire sans Marx, ou sans le Marx que nous connaissons. Non pour se perdre pas en conjectures sur ce qu’elle aurait pu être. Mais parce que l’on sait depuis longtemps qu’à s’en tenir au « l’être est et le non être n’est pas » soutenu par le philosophe grec Parménide au Ve siècle avant notre ère, on s’interdit une réflexion sur le possible, avec l’éclairage qu’elle donne à ce qui s’est effectivement réalisé.

Je ne m’encombrerai donc pas d’une transition factice pour en venir au rôle de la théorie agissant comme représentation mentale dont on reconnaît la valeur à la fois explicative du réel et indicative quant à la possibilité de transformer de celui-ci. Il me semble que, lorsqu’elle a été reçue ainsi dans le parti communiste en France, elle a fonctionné comme un opérateur de pensée ne commandant pas la décision mais avec lequel celle-ci devait s’accorder pour avoir droit de cité dans l’esprit de ceux qui avaient à la prendre comme chez ceux qui auraient à la mettre en œuvre, bref, pour que cette décision puisse être et prise et appliquée. Et si la discordance venait à s’instaurer, tout l’ensemble pouvait se trouver remis en question, d’une façon plus ou moins ravageuse ou plus ou moins créatrice.

Ceci n’est pas sans rapport avec le fait qu’une ancienne cohérence se soit désarticulée. Je ne fais qu’en rappeler que les principaux traits : rôle dirigeant de la classe ouvrière considérée comme seule classe révolutionnaire jusqu’au bout ; parti communiste à l’avant-garde de cette classe ; capacité affirmée de ce parti à définir une orientation juste grâce à une théorie déclarée scientifique ; centralisme démocratique au sein de cette avant-garde politique pour en assurer l’unité et l’efficacité ; direction de cette avant-garde, et tout spécialement direction de la direction, en possession les instruments intellectuels nécessaires à la conduite de l’ensemble, ce qui la mettait en position d’instance de validation dans le domaine des idées.

Ce rôle conféré à la direction permettait de concevoir que le parti communiste se réclame d’une théorie alors que ses adhérents étaient loin de tous en avoir la maîtrise et que, par exemple, il se réfère à une philosophie explicitement matérialiste tout en accueillant des croyants en son sein. (Avec quand même, de fait, des limites quant au niveau de responsabilité auquel ils accédaient.)

Mais, au terme du long processus allant du rejet de la dictature du prolétariat comme voie de la révolution (en 1976), au remplacement du centralisme démocratique par la souveraineté des adhérentes et des adhérents du parti communiste sur leur parti (1994) - processus ponctué nationalement et internationalement par une série d’échecs - plus rien ne tenait de l’ancienne conception de la place et de ce que l’on mettait couramment sous le nom de la théorie.

Il n’est pas assuré que l’on ait toujours pris la mesure du poids de cette question pour la confiance que les militantes et militants du parti communiste pouvaient avoir en eux-mêmes et pour l’efficience du collectif communiste comme force politique organisée. Avec, en réaction à cette situation, la tentation, voire la tentative, de « revenir aux fondamentaux » comme on dit parfois. Mais, il est autrement plus fructueux de reprendre un mouvement de connaissance depuis ses moments fondateurs pour se l’approprier jusqu’au point où il est arrivé et en sachant qu’il devra aller plus loin, que de considérer le présent comme un simple dérivé du passé sur lequel l’essentiel aurait été dit depuis longtemps. Avec cette dernière façon de voir, les élaborations théoriques nouvelles ne peuvent être au mieux que des compléments accessoires et non un moyen d’aller plus profondément dans l’intelligence de la réalité et des conditions de sa transformation révolutionnaire.

En réalité, on ne peut fixer aucune limite a priori aux connaissances et élaborations théoriques que l’on a besoin de faire siennes ou de prendre en compte, ni à celles que l’on peut générer si on entend contribuer à donner la force nécessaire de la politique à tous les combats d’émancipation humaine. Dans un processus d’élaboration politique avec cette visée, la mobilisation de concepts qui aident à penser la réalité, avec les potentialités et nécessités dont celle-ci est porteuse, n’est ni un luxe ni un supplément d’âme. Les débats sur la notion de dépassement du capitalisme le montrent amplement.

Une organisation politique peut se donner la satisfaction de se revendiquer de la pensée de Marx alors que la grande majorité de ses membres n’a qu’une connaissance fort sommaire de celle-ci. Mais elle a plus à gagner à décider collectivement, sur la base de ce qu’elle sait déjà de cette pensée, d’aller en voir de plus près la teneur et d’entreprendre de créer les conditions pour que toutes celles et tous ceux qui le veulent puissent le faire.

Dans son fonctionnement, une telle organisation politique a, en effet, besoin de répondre à l’exigence de partage, de mise en commun de tous les éléments, y compris les attendus théoriques, qui conduisent à une proposition de décision ou qui permettent de véritablement rendre compte des raisons des décisions déjà prises. Le passage du centralisme démocratique à la souveraineté des adhérentes et des adhérents qu’a connu le parti communiste en France peut rendre mieux visible l’incohérence logique qu’il y a à vouloir décider de la justesse d’une idée par quelque instance de validation que ce soit. La détermination du vrai et du faux est de l’ordre de la démonstration, pas de la décision, fût-elle démocratique. Un vote ne fait pas qu’une idée soit juste. Il exprime la conviction qu’elle est juste. Ce n’est pas une nuance mais une différence. Elle doit conduire à mettre sur la table toutes les raisons d’une conviction que l’on veut faire partager et à produire les actes de direction nécessaires pour que tous les termes du débat soient accessibles à tous et à chacun.

Si - pure hypothèse d’école bien entendu - dans un texte soumis à un scrutin, venait à se trouver incluse une thèse dont les tenants et les aboutissants ne seraient pas maîtrisés par celles et ceux qui sont appelés à le voter, cela ne prouverait strictement rien quant à la force persuasive de cette thèse. De toute autre nature et de toute autre portée est l’effort pour convaincre d’adopter une proposition que l’on croit juste en cherchant à faire comprendre et partager les considérants théoriques qui la sous-tendent.

Il faut pouvoir dire ce que l’on pense. En politique, il faut le dire. Mais, au sens propre des mots, il est impossible de dire ce qu’il faut penser.

Claude Gindin

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