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Contribution à l’atelier C « Le capitalisme comme rapport social »

samedi 29 juillet 2006, par Danielle Sanchez

En réaction au début de notre échange, je dirais que Marx ne caractérise pas le travail /rapport social comme libérateur en soi. Avec le communisme comme visée « de chacun selon ses moyens et à chacun selon ses besoins », il invite à penser l’émancipation en libérant le travail de toutes les dominations/ aliénations et de l’exploitation comme de se libérer du travail socialement nécessaire pour accroître le temps libre, le temps de l’activité libre.

Je souhaite confronter la réflexion sur le sujet, entre le constat largement confirmé : « d’un pays idéologiquement antilibéral (vote du 29 Mai 2005 et suites de la secousse...mouvement anti-CPE) et le fait que cet anti-libéralisme peine à se transformer en anticapitalisme, comme le montre encore un récent sondage CSA mettant en évidence les écarts d’opinions entre « le souhaitable » et « le possible »....et la lecture d’un article de Jean-Marie Vincent publié par la Revue Variations (Printemps 2005).

Jean-Marie Vincent : « Guerre sociale, mouvement social, mouvement sociétal » [1], intellectuel et ami à qui nous devons des travaux remarquables trop longtemps ignorés. Citons également son ouvrage : Un autre Marx, Après les marxismes [2]

Citation : « La société capitaliste est travaillée en permanence, par un antagonisme fondamental, celui qui oppose le capital, ses dispositifs et ses machineries, à tous ceux qui doivent accepter de se transformer en prestataires de travail abstrait pour gagner leur subsistance, en alimentant la partie variable du capital. Pour se reproduire de façon élargie, le capital doit sans cesse absorber du travail vivant en le niant en tant que travail vivant, aussi bien dans ses dimensions individuelles que sociales. Le capital n’est pas un ensemble de moyens techniques, il est essentiellement un rapport social cristallisé dans des choses sociales, du travail mort accumulé, agissant comme un social abstrait passant au-dessus de la tête des hommes. Comme le dit Marx, le mort saisit le vif pour le plier à ses conditions de reproduction. » ... « Le capital mène une guerre sociale multiforme, jamais interrompue, ouverte et insidieuse...[il] agit comme une machine à démembrer et à remembrer la société. Pour lui, les choses ne sont pas des données intangibles, mais au contraire des réalités mouvantes qu’il ne faut pas craindre de dé-structurer ou de restructurer ». Et concluant son article par ceci : « Une des formes les plus dangereuses de la barbarie actuelle est celle qui essaye de persuader le plus grand nombre que la transformation des rapports sociaux est impossible, alors qu’elle n’a jamais été aussi nécessaire. »

Or, parmi les forces militantes de la transformation sociale, ce rapport social en constante évolution ne fait pas l’objet d’une étude minutieuse au rythme de ces évolutions :
- que ce soit le rapport social de travail faisant jouer de multiples relations, que le capitalisme emploie inlassablement à individualiser pour le couper de son enracinement dans la société et de ses connexions aux finalités supra-individuelles,
- que ce soient les dominations de sexe ou d’origine (dans la famille et la société),
- ou la question de la diffusion des pouvoirs de subordination, dans tous les domaines de la sociabilité (jusque dans la gestion de la santé des individus, de leur sexualité) : non dans le sens trop connu de l’exercice d’un pouvoir de coercition entretenant les rituels ou signes symboliques, mais dans celui où le capitalisme capte et modèle le pouvoir d’agir des individus  ; son objectif étant d’entretenir l’hétéronomie des individus par rapport au système
- Enfin tout le champ des idéologies...

L’enjeu du point de vue de la transformation de la société est celui de dépasser l’économisme comme toutes les formes de déterminisme historique.

Il ne suffit pas de prendre le contre-pied de la totalisation du capital. Ce dont il est question, c’est de renverser les perspectives selon lesquelles la société s’organise, de déconstruire les abstractions réelles, les machineries sociales que sont le marché, le profit, le fétichisme de la marchandise qui dicte sa loi aux rapports sociaux. Il faut dépouiller toute l’objectivité sociale de son caractère prétendument naturel. Par exemple, le capitalisme veut se donner l’image de la souplesse et de l’adaptabilité à la mondialisation et aux progrès des forces productives. Il travaille avec un certain succès, depuis le début des années 70/80 à un rapport social de production flexible, tout en parlant aujourd’hui de sécurisation de la personne. Ce rapport social de production flexible pénètre tous les pores de la société, entretient une déstabilisation permanente de la vie sociale et du rapport individuel à la vie : en réalité le capitalisme est totalitaire et aveugle.

Cette flexibilité n’a rien à voir avec la fluidité des fonctions, les changements nécessaires d’activités tout au long de sa vie, ni même à voir avec la mobilité universelle des travailleurs (diversification des fonctions productives, évolutions des qualifications, changement volontaire d’employeur ou de lieu de lieu de travail). Face au refus récemment et majoritairement exprimé de la précarité, le capitalisme active la récupération pour mieux maintenir son objectif d’employabilité selon les besoins flexibles de la valorisation du capital.

En fait pour les dominés et les exploités, il s’agit d’exprimer l’aspiration concrète à d’autres rapports sociaux débarrassés de la concurrence et de la finalité de la marchandisation.

Dans ce combat transformateur, J.M.Vincent relève à ces yeux 2 axes essentiels (qui ne sont pas les axes spontanément mis en évidence par les dominés) :

- Ce qu’il nomme d’une part : « la transformation des rapports sociaux de connaissance, en mettant fin à la fragmentation des points de vues, en déconstruisant la logique de fonctionnement du capital (in : Variations) », en travaillant inlassablement les présupposés d’un fonctionnement alternatif de la société (« contre-totalisation / capitalisme ») ;
- D’autre part, celui d’« établir des relations nouvelles de sociabilité en combattant les facteurs de séparation, y compris dans les relations affectives ». L’exemple récent avec le mouvement anti-CPE d’évolutions de nouvelles relations étudiants-salariés et intergénérationnelles, est particulièrement intéressant à analyser et à entretenir.

Sous ces 2 aspects, comment travaille-t-on sur les champs économique et politique, la contradiction qui transpire à la surface des rapports sociaux et à laquelle est confronté le capital, malgré tous les efforts de management : celle de l’émergence d’une intelligence collective, diversifiée, plurielle - portée par l’évolution des forces productives et capable de se substituer à sa prétention à continuer à cristalliser l’intelligence du procès de production. Au plus, il y a tendance à la financiarisation, à la dissociation du pouvoir des actionnaires de celui du management du procès de production, au plus de fait, le capital transfert ses responsabilités en la matière. De ce point de vue, la généralisation des contrats à la mission dont les cadres eux-mêmes sont invités à définir le cahier des charges, offre une contradiction avec ces 2 aspects, l’un d’une généralisation de la précarité avec l’éclatement des contrats de travail couverts par les conventions collectives y compris cadres, l’autre de transférer aux cadres la définition des finalités et de l’organisation d’une partie du procès de production & innovation & Recherches (y compris sous son étude économique et commerciale). Nous devrions être largement plus attentifs aux manifestations diverses de résistance ou d’opposition, notamment de ce salariat dit « de confiance »).

On pourrait aussi citer dans les formes émergentes d’intelligence collective, les formes alternatives de propriété et d’échanges (objet d’un autre atelier).

J.M.Vincent conclut son article en ceci : « Le mouvement social, en ce sens, ne peut être qu’un mouvement de fond pour la conquête des individus par eux-mêmes et pour la construction de connexions débarrassées de l’unilatéralisme et de la valorisation. Il doit devenir mouvement sociétal, capable de mettre en crise les abstractions du capital ».

Danielle Sanchez

Notes

[1Revue Variations, Printemps 2005, "Barbaries, résurgences, résistances". Paragon / Vs

[2J.M.VINCENT, Un autre Marx, Après les marxismes, Cahiers libres Editions, Page deux, 2001

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