Accueil > Thématiques > Alternatives, émancipations, communisme > Toutes les contributions

Atelier E « Quels acteurs de la transformation sociale ? ». Compte-rendu.

mardi 1er août 2006, par Dina Bacalexi

CR atelier E des journées d’étude des 19&20 mai 2006.

Avec la participation de militants politiques, syndicaux et associatifs de France, d’Europe, d’Inde et d’Amérique latine.

Objectif : mener une discussion commune entre les différents acteurs de la transformation sociale, non pour avancer des propositions « finies », mais pour contribuer à l’approfondissement et l’élargissement de la question de l’émancipation, en examinant le rôle de tous ses acteurs, traditionnels, comme les partis politiques, les syndicats, ou nouveaux, comme les associations indépendantes et coordinations informelles, qui sont entrées en scène assez récemment, et ont largement contribué à vivifier le mouvement contre le néolibéralisme... comme cela a été constaté en France, lors de la campagne pour le NON au TCE, ou comme nous le voyons dans le cadre des forums sociaux, où se tissent de nouvelles formes de relations et de mobilisations internationales.

Un bref aperçu historique de l’évolution du mouvement en France a démontré l’émergence, à partir des années 90, de nouveaux questionnements et mots d’ordre de mobilisations, au-delà des revendications syndicales « classiques » (revendications liées, par exemple, au logement, avec l’occupation de logements vacants, au renouveau du féminisme, à la laïcité...). Mais cela n’a pas réussi à créer l’union entre les différents acteurs, non seulement du fait que les syndicats, même la CGT, ont longtemps centré leurs luttes autour du salariat, de l’entreprise, et sont restés cantonnés souvent au niveau national, mais aussi du fait des structures des partis elles-mêmes, ainsi que de la création du « troisième pôle », constitué des associations, où la question de la politique n’est pas non plus clarifiée (hésitations parfois de dire qu’on « fait » de la politique, même si c’est le cas dans l’action réelle...).

C’est là qu’intervient la notion d’« altermondialisme » en tant que nouvel internationalisme. Car la gauche institutionnelle, aux yeux des alterrmondialistes, a été lente à intégrer dans ses luttes les questions nouvelles comme celles précitées, et lente aussi à prendre conscience de l’ampleur de la « révolution conservatrice » au niveau supra-national, qui appelle la nécessité de ripostes internationales. C’est pour cela que ces nouveaux acteurs du mouvement, très actifs notamment à démasquer les projets des néolibéraux qui visent la primauté de l’économie sur le politique et le recul de la souveraineté populaire au profit d’institutions mondiales comme le FMI, l’OMC et la Banque mondiale, ne faisant même pas partie de l’ONU, refusent l’hégémonie d’une des forces du changement sur les autres, d’un parti ou d’une formation détenteurs d’une « vérité » sur l’ensemble du mouvement. Pour eux, le rassemblement n’est pas un ralliement, mais se fait à travers un travail de fond, à égalité de tous, basé sur la confiance. On leur a souvent reproché leur « inefficacité » politique, mais ils ont montré, notamment en mettant à jour plusieurs projets destructeurs, comme l’AMI ou la directive Bolkestein, que le travail en réseau est efficace et permet la transmission des renseignements dans la transparence.

Il est vrai que l’offensive néolibérale a commencé à un moment où les partis et les syndicats traditionnels ont rencontré des difficultés pour répondre efficacement à l’évolution du monde. Le mouvement altermondialiste répond, quant à lui, aux questions posées, mais non à celle du gouvernement. Il a aussi contribué à redonner du rêve, de l’espoir, à promouvoir la démocratie participative, à amplifier l’élan de la mobilisation, comme nous l’avons constaté en France pendant la campagne du NON. Il peut faire la même chose aujourd’hui, au moment où la gauche s’interroge sur les candidatures antilibérales aux élections présidentielle et législatives. Cependant, il serait injuste de ne pas voir l’évolution positive des partis, notamment du PCF, comme l’a confirmé son 33e congrès. Et les partis, aujourd’hui, travaillent souvent en étroite collaboration avec les mouvements, notamment dans les processus des Forums sociaux européens et mondiaux, même si cela dépend à chaque fois des traditions locales des pays organisateurs, selon que les partis des ces pays sont ou non indispensables pour l’organisation et la bonne marche des forums. Il ne faut donc pas créer une nouvelle division entre « les politiques » d’une part et « les altermondialistes » de l’autre ; plutôt créer les nouvelles conditions d’un large rassemblement de tous, partis, syndicats, associations dans leur diversité, pour un monde nouveau, pour un nouvel internationalisme. Cela implique, bien sûr, l’absence de tentatives d’hégémonie de la part de tel ou tel acteur, mais aussi le dépassement de la crise des partis, qui est aussi la crise de la démocratie représentative sous sa forme actuelle, où les élus ne sont pas de véritables représentants des aspirations du peuple, où l’espérance risque de ne pas se traduire au niveau électoral, avec les conséquences désastreuses bien connues par le passé.

Mais la question de la démocratie, des institutions, soulève aussi celle de la participation ou non au gouvernement, et de la forme de cette participation (qui y participe ? pour quoi faire ?). L’Amérique latine nous donne des exemples de politiques de ruptures (Vénézuéla, Bolivie) menées par la gauche au gouvernement. Mais quel est le rôle des institutions gouvernementales, quel est le sens de la participation au pouvoir, si le mouvement ne réussit pas à s’affirmer en tant que contre-pouvoir, avec des idées solides, afin de veiller à la traduction politique des aspirations populaires, quel que soit le gouvernement ? Et quels seront les débouchés politiques, si les acteurs traditionnels, partis et syndicats, ne comprennent pas la nécessité de la lutte internationale, à un moment où, comme le soulignent très bien les altermondialistes, le centre de la prise des décisions se trouve le plus souvent dans les institutions européennes, voire mondiales ?

En matière d’internationalisme, les riches expériences de l’Amérique latine nous éclairent. Au Mexique, pays extrêmement pauvre, où la notion de « pouvoir » ne rime pas toujours avec celle de « gouvernement », où la tradition démocratique fait défaut et où la gauche n’est pas organisée comme en Europe, les acteurs véritables du changement et de la lutte contre la pauvreté sont les mouvements peu traditionnels, comme les Zapatistes, mais la population a du mal à être intégrée dans des projets de long terme de changement social. La question posée auparavant, à savoir l’articulation entre acteurs traditionnels (dépassés par les mouvements) et nouveaux (qui doivent donner un caractère politique à leurs revendications) reste donc valable aussi pour ce pays.

En Inde, l’expérience réussie de la gauche au pouvoir, le renforcement du parti communiste à une époque où il est de bon ton de prôner le « déclin du communisme », donne de l’espoir, car le pays est aussi très pauvre. Le processus du Forum Social Mondial a permis la nécessaire coordination des différents acteurs et a accentué aussi la fiabilité de la gauche, qui devient un acteur politique bien plus apte que les ONG à résoudre les problèmes de la population.

En Bolivie, les principaux acteurs de la transformation ne sont pas les partis, au moins pas dans leur forme traditionnelle, comme le montre l’expérience du rassemblement autour d’Evo Morales. Les mouvements sociaux sont très présents, avec un caractère ouvrier, mais aussi ethnique, car les « indigènes » subissent une situation bien pire que les autres prolétaires. Ici encore, comme en Europe, le questionnement sur le sens et les formes de la démocratie est capital.

Le problème des forums sociaux en tant que lieux positifs de rencontre et d’échanges, mais peut-être aussi en tant que lieux où s’opère seulement une sorte de « catharsis », sans que des propositions positives suivent, a été notamment soulevée par l’ami venu de l’Uruguay. La question politique serait alors non une sorte d’accumulation d’idées nouvelles, mais leur articulation pour qu’elles deviennent des points forts d’un programme à débattre dans la société.

La pertinence d’une problématique féministe dans le cadre de la démocratie (participative, représentative) et l’exclusion des femmes du champ politique, opérée par le patriarcat même dans le pays des droits de l’homme, trouve toute sa place, lorsque l’on parle de pouvoir. Conquête du pouvoir ? Les féministes ont répondu à cette question en luttant pour la fin de l’exclusion et l’égalité de tous, droit humain fondamental. Internationalisme ? Les féministes savent bien que les guerres menées au nom même de la démocratie par les prétendus maîtres du monde sont l’expression des dominations dont les premières victimes sont les femmes.

En conclusion, la question centrale demeure celle de la nature (nouvelle) de la démocratie, dans un monde en mouvement, où les acteurs de la transformation sont multiples et souvent divergents, mais où l’ennemi reste commun, le capitalisme sous sa forme néolibérale. Nouveaux partis ? Nouveaux syndicats ? Associations et autres formations altermondialstes ? Leur articulation, dans un climat d’entente et de confiance, sans prétentions de contrôle, sans désir de détenir la « vérité » est la condition de la bonne marche de nos luttes présentes et à venir.

Dina Bacalexi

Espaces Marx, 6 av Mathurin Moreau 75167 Paris Cedex 19 | T: +33 (0)1 42 17 45 10 | F: +33 (0)1 45 35 92 04 | Mentions légales | Rédaction | Plan du site | Contact Suivre la vie du site RSS 2.0