Accueil > Thématiques > Alternatives, émancipations, communisme > Toutes les contributions

Atelier K "Culture-savoirs-pouvoirs". Compte-rendu.

mercredi 2 août 2006, par Anne Coulon

La vingtaine d’intervenants parmi la cinquantaine de participants (dont 10 femmes) ont tous souligné l’adéquation du thème choisi avec les problématiques sociales et politiques qui sont les leurs. La synthèse de ces deux heures trente de discussion n’a ni la prétention, ni la fonction de résumer des interventions dont la richesse mérite une restitution complète, disponible et accessible à tous sur le site internet. Cette synthèse vise plutôt à dégager ce qui fait accord, ce qui pose question, ce qui mérite définition, ainsi que les pistes de réflexion. Les expériences accumulées doivent permettre de faire de cette rencontre un point de départ pour un travail réunissant tous les volontaires dans l’indispensable recherche d’alternatives au système capitaliste, dans la recherche d’une pensée moderne - actuelle - du communisme en matière de culture. Cet atelier a marqué la volonté commune de trouver dans l’analyse des relations qu’entretient la culture aux savoirs et aux pouvoirs les voies de l’émancipation humaine. Seule la pérennisation de cette opiniâtre recherche commune permettra d’espérer influer sur la réalité pour la transformer dans le sens espéré.

De nombreux échanges ont marqué la nécessité de définir le sens polysémique donnés aux termes utilisés. Ainsi, si la culture s’entend comme l’ensemble de pratiques sociales humaines, la question du rapport des cultures (religieuses, techniques, scientifiques, artistiques, littéraires, sportives, régionales, nationales, minoritaires ou majoritaires, émergentes ou anciennes, populaire ou bourgeoise...) aux savoirs et aux pouvoirs (économiques, politiques, institutionnels...) doit être visitée dans son ensemble. Auquel cas nous parlerons des culture(s). Si la culture est comprise comme la « compréhension que chaque individu a de sa communauté » ou comme la « façon d’organiser et de penser les savoirs de sa société », alors la culture se pense au singulier. Le capitalisme tendant à développer « un être plein de savoirs et vide de toute pensée » (Marx), la culture est en soi un objet de désaliénation (ou d’aliénation mais s’agit-il alors de culture ?) On pourrait donc comprendre la culture comme une zone de rencontre, d’échange, des représentations collectives reconnues.

D’autres définitions seront proposées. Ainsi, s’il ne peut être question de réduire le champ de la culture à celui de l’art et de la création, il est nécessaire de traiter dans cet atelier de réponses alternatives et émancipatrices propre au monde de l’art, celui-ci pouvant être instrumentalisé et réduit à son aspect marchand et rentable (discours du directeur du musée d’art contemporain de Tokyo) ou au contraire compris comme une expression majeure du réel à un moment donné, une forme de partage et de communication qui donne sens à la réalité vécue collective. Au sein de la culture, l’acte de création, l’art, est alors l’expression d’une recherche de la vérité. En cela, la fonction de l’art est éminemment subversive. L’art est d’abord la recherche de la compréhension, de l’expression du réel, voir de sa transformation. On part de la crise de l’art. Mais peut-être doit-on définir l’art comme l’expression d’une crise ? L’art interroge les représentations. C’est une critique en soi. Le capitalisme, lui, travaille à utiliser la création pour prévenir les conflits sociaux, anéantir les « masses » (propagande) et aliéner les populations.

La culture scientifique doit également nous préoccuper. En effet, toutes les productions humaines sont caractérisées par la création. La recherche scientifique est une forme de création qui a une fonction sociale différente de la création artistique mais qui ne doit pas être ignorée. La préoccupation artistique pénètre toutes les activités sociales, y compris la recherche scientifique. Le « beau », le « juste », ce qui va faire « partage » (silex parfaitement symétrique) préoccupe toujours l’homme qui produit et qui cherche. Il existe une esthétique de la science. En sens inverse, les savoirs nourrissent l’artiste : l’impressionnisme est né de la réflexion sur la lumière et le romantisme de celle sur les couleurs...

Un certains nombre de questions peuvent constituer le cadre des recherches à venir :

Quelle formation du « goût », quelle vulgarisation, quelle ambition pour tous, quels modes de transmission, de formation (initiale, continue, dans la ville, la région et dans l’entreprise).
Comment définir le travail artistique ? (organisation du marché de l’art, droits de reproduction, de suite, de présentation, contribution à l’éducation, la formation..)

Si l’art est d’abord un acte de partage, l’œuvre doit d’abord exister auprès d’un public, d’une population et non sur un marché. Trop d’artistes sont méconnus faute de trouver acheteur sur un marché préoccupé par la rentabilité et le profit. Dans ce cadre, il faut s’interroger sur le rôle des collectivités et de l’Etat qui ne peuvent être de simples promoteurs de l’art.

Doit-on associer la notion de création à celle de gratuité et de liberté ?

Le risque n’est pas, dans la recherche de l’émancipation, de réduire la culture à l’art mais d’oublier le rôle fondamental de l’art comme acte de création et donc d’innovation dans la culture.

L’abondance ne peut constituer un modèle culturel car elle consiste à dilapider les richesses naturelles et construit donc les conditions de la pénurie.

Comment défendre des cultures minoritaires (langues) et comment certaines cultures « disparues » peuvent-elles réémerger (langues régionales) ? Les langues sont un des systèmes incontournables de l’expression de la pensée et du partage ? L’école française doit en faire objet de formation.

Pendant des années, on s’est occupé du travail au nom de l’emploi. Mais la question centrale dans le travail, c’est autre chose : développement de la pensée ? De l’imagination ? Un espace de création collective ? Il faut engager une réflexion théorique sur le travail.

L’école, lieu essentiel de formation, doit être interrogée : quelle responsabilité de l’Education Nationale dans l’accès de tous à la culture et dès le plus jeune âge ? Le fameux socle commun délaisse les activités artistiques et physiques. Les programmes méprisent des pans entiers constitutifs de la culture populaire (langue orale, savoirs technologiques), féminine, religieuse (méconnaissance de l’histoire des religions et du sens des mythes)... A contrario, qu’entendons nous par culture commune de haut niveau pour tous les jeunes ? La mission essentielle de l’école doit être de permettre à chacun de s’approprier les savoirs et d’accéder à un niveau de culture qui lui permette de comprendre la société dans laquelle il vit et ainsi d’y exercer son pouvoir éclairé de citoyen. L’idée juste d’une intervention d’artistes dans tous les établissements ne peut se substituer à une formation disciplinaire continue dans tous les domaines.

De fortes demandes s’expriment et croissent en matière de musique et de danse chez les jeunes et chez les retraités, participation à des pratiques artistiques qui sont l’expression d’une forte recherche de construction personnelle. Ainsi, à Nancy, on pourrait dénombrer 2000 intermittents du spectacle. Mais ce travail relève du bénévolat pour l’essentiel. Quelles réponses porter en matière d’emploi public, de contrat, de rémunération ?
Le syndicalisme fait partie de notre culture. On y transmet par imitation, répétition là où la transformation serait nécessaire. La transmission du savoir sans discute, dispute, ne peut être totale...

Nous devons faire de l’entreprise un lieu d’accès à la culture car la plupart des salariés n’ont pas les moyens de construire leur émancipation culturelle et parce que l’entreprise est un lieu de mélange des cultures. Mais on voit bien à travers les choix de certains CE l’influence de la rentabilité dans les investissements, que ce soit en matière de bibliothèque d’entreprise ou de centres de vacances...

Une des toutes premières questions qui se pose au développement de la culture est celle de la démocratie. La démocratie délégataire et le fonctionnement des institutions actuelles (lobbying, désignations des dirigeants...) sont des obstacles majeurs au développement de la création, y compris dans les domaines des arts vivants. La démocratie délégataire est fondatrice de notre culture et c’en est une limite.

L’accès de la population aux oeuvres d’art comme outil de compréhension du réel est un moyen essentiel pour leur permettre d’exercer leur pouvoir de citoyen et de ne pas se laisser manœuvrer. Un livre, une pièce de théâtre, un film peuvent transformer un être humain...

Les intellectuels et les artistes sont ils neutres dans leurs rapports aux pouvoirs ?

Il existe des réponses artistiques, antilibérales du peuple. Interrogeons le rapport de la politique à cette expression populaire. La musique, le cinéma, le slam, le rap , sont pleins de réponses où l’imagination permet la contestation. Qu’en faisons-nous ? Quand on est dominé, on sait que la culture est un instrument de liberté. En Algérie par exemple, le désir d’indépendance s’est exprimé d’abord dans l’espace culturel (religieux, musical, littéraire..). Cette expression a précédé le mouvement politique.

Si le citoyen est démuni de pouvoir par la démocratie représentative actuelle, l’élu est également démuni de pouvoir, inondé de propositions de technocrates incompréhensibles. L’expert doit tenir compte de l’usager.
Le pouvoir du marché s’est substitué à celui du débat. Il est exogène aux activités elles-mêmes. Ce n’est plus le débat autour de la « vérité » qui décide de l’avenir d’une œuvre mais celui du critère de profit. Ce qui compte n’est pas ce que l’œuvre « dit » mais ce qu’elle rapporte.
Le fonctionnement actuel des institutions (appareil politico-culturel) a transformé le service public de la culture en pouvoir public de la culture et c’est un pouvoir où l’on impose l’idéologie de la modernité mâle blanche européenne. Le pouvoir est conçu de telle façon que son partage est impossible : les élus, les cadres, se détruisent s’ils partagent leur pouvoir.

Si un grand nombre d’invités se sont excusés, pris par le festival de Cannes, la liste des questions ouvertes par cette première rencontre appelle à des échanges, des confrontations que nous espérons continuer.

Anne Coulon

Espaces Marx, 6 av Mathurin Moreau 75167 Paris Cedex 19 | T: +33 (0)1 42 17 45 10 | F: +33 (0)1 45 35 92 04 | Mentions légales | Rédaction | Plan du site | Contact Suivre la vie du site RSS 2.0