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Comment lire de façon critique l’ouvrage de Hardt et Négri « Multitudes » en partant de leur métaphore (les réseaux)

mardi 8 août 2006, par Janine Guespin

Dans leur livre Multitudes (de façon beaucoup plus directe que dans Empire), Hardt et Négri ont analysé l’importance des réseaux pour comprendre la (les ?) situation sociale et politique actuelle, et cerner la nature des changements. Mais ils ont fait comme si tous les réseaux avaient des propriétés identiques, comme si la notion de réseau était une métaphore suffisante pour tout comprendre, ils n’ont pas cherché à utiliser les connaissances récentes sur les réseaux pour affiner leur analyse. Ils ont donc utilisé une métaphore appauvrie, ce qui empêche de la tester, et oblige pratiquement à accepter ou refuser en bloc leur idée. De même ils connaissent un peu mais n’utilisent pas vraiment les propriétés dynamiques (émergence) que peuvent, dans certaines conditions, conférer aux systèmes les interactions non linéaires qui les constituent.

En s’appuyant sur la métaphore (ou la notion) de réseau, ils ont trouvé un certain nombre de choses importantes, qu’ils tentent d’exprimer par le recours à un vocabulaire spécifique qui porte l’idée d’une rupture de sens (je dirai simplement d’un saut qualitatif, ou encore, dans le langage de la non-linéarité, d’une bifurcation). Mais ils utilisent ces concepts d’une façon non scientifique (d’ailleurs revendiquée), parce qu’ils n’exposent pas leur méthode (probablement parce qu’ils ne l’utilisent pas de façon suivie et rationnelle, mais, me semble-t-il, plutôt de façon intuitive, lorsque cela colle avec des idées vraisemblablement préconçues). En ce sens, leur texte est à prendre ou à laisser, et non pas à réfuter et enrichir comme un travail scientifique. Ils le revendiquent comme philosophique, je le ressens surtout comme poétique.

Vu l’impact très grand de leurs idées dans le mouvement altermondialiste, il me semble indispensable de les analyser de près, non seulement en utilisant les outils conceptuels classiques, mais en partant de leur métaphore même, en analysant la nature des réseaux en cause, à la lumière des propriétés que l’on commence à bien connaître sur le plan structurel et à suspecter sur le plan dynamique. En somme, il s’agit d’utiliser les connaissances scientifiques actuelles pour se rapprocher au mieux d’une démarche véritablement dialectique, c’est-à-dire s’appuyant sur les rapports et les relations (dans ce qu’ils ont de dialectiquement contradictoire, donc de non linéaire) pour comprendre (et donc se mettre en mesure de transformer), le mouvement du réel.

Par exemple, la notion d’empire, opposée à celle d’impérialisme, renvoie à l’idée que les interactions qui caractérisent l’organisation économique et politique actuelle, forment un réseau distribué (ils disent réparti) qui ne suit pas les frontières des Etats, fût-ce les Etats-Unis, et qui ne possède pas un centre unique. Quel est l’intérêt de savoir si il y a empire ou impérialisme ? (Ou même, dans quel mesure y a-t-il partiellement les deux ?) Cet intérêt est considérable sur le plan stratégique, car s’il y a bien structure en réseau distribué, alors par exemple, toute stratégie cherchant à atteindre le niveau central de décision est sans objet. Ici s’imposerait une stratégie elle-même en réseau, avec les conséquences d’organisation qui en résultent pour une force d’intervention transformatrice efficace.

Eh bien cela devrait pouvoir être testé. Ne peut-on construire les réseaux correspondant aux relations financières, actionnariales, informationnelles et autres, qui sont tissées entre les centres industriels et financiers du monde, et vérifier la structure et la répartition de ceux-ci ? Il s’agirait alors de dépasser la métaphore pour en tester les conséquences.

Ceci dit, il n’y a très probablement pas qu’un seul réseau, ni même qu’un seul type de réseau et il est donc nécessaire de savoir quels sont les réseaux d’interactions qui sont les plus répartis, les plus robustes ou les plus fragiles, quelles sont les activités qui échappent à ces réseaux, soit parce qu’elles conservent une structure hiérarchique (nationale ou non), soit pour d’autres raisons.
L’alternative, combat central ou interventions tous terrains, prend une autre dimension, si on peut mieux cerner les domaines où l’intervention centrale est utile, et ceux où elle est (serait) devenue sans objet.

On pourra peut être aussi tenter de savoir si - et de quelle façon - les économies qui échappent au libéralisme (SCOP, économies solidaires, usines autogérées d’Argentine, etc.) sont susceptibles d’avoir ou d’acquérir un robustesse suffisante pour devenir capables d’attirer d’autres ‘nœuds’ et de s’étendre, donc d’être ou non des objectifs stratégiques pour « dépasser le capitalisme ». Peut-être même pourra-t-on pousser plus loin les conséquences de la métaphore, en recherchant les motifs (circuits de rétroaction positifs et négatifs) qui influent sur la dynamique de ces réseaux, et rendent possible des processus d’auto-organisation, d’émergence, bref, de modifications profondes s’apparentant à des sauts qualitatifs (à des révolutions donc).

Pour terminer, il faut toujours garder à l’esprit, lorsqu’on fait de telles études, qu’elles sont non prédictives au sens strict. Elles ne diront jamais ce qui arrivera. Elles peuvent dire si telle ou telle stratégie a plus de chances d’échouer que telle autre, elles peuvent aussi suggérer des stratégies nouvelles.

Janine Guespin

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