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Quelques notations sur « Métaphore ».

mardi 8 août 2006, par Bernard Doray

On peut convenir que l’un des effets du travail de la Culture, c’est d’organiser un temps et un espace humainement pensables. [Cf « L’espace n’existe pas, il faut le créer mais il n’existe pas. » - Alberto Giacometti]

Dans le travail artistique, on a joué sur l’opposition du « par ajout » (peinture) et du « par retrait » (sculpture). La science académique a un penchant affirmé pour le « par retrait », et elle produit surtout des abstractions qui sont sa base pour réinterroger le réel. Les institutions qui sous-tendent la vie sociale réglée penchent aussi du côté de l’abstraction, ou plutôt, elles procèdent d’un oxymoron en produisant des « universelles singularités ». Dans la généralité des cas, le pôle fort de l’oxymoron est la mise de chacun dans la loi commune, et la singularité - réduite à l’individualité - est son leurre. Le PCF dans le document de son 33ème Congrès a retourné le non dit de cette formule, en disant le contraire en affirmant que « l’individu » était au ce ntre de la perspective communiste. Marx s’est peut-être lui aussi retourné dans sa tombe, parce que l’individu, c’est une forme qui, par définition, ne se divise pas, ce qui ne s’accorde pas bien avec le fait que son essence, c’est l’ensemble des rapports sociaux.

Le paradoxe de cette idée de l’individu - communiste pose la question des pouvoirs de la métaphore. La métaphore, comme l’argent ou l’institution non démocratique, absorbe le réel pour le réduire à une abstraction appartenant à un système d’abstractions homogènes. La métaphore à succès, telle l’argent qui représente toutes les marchandises parce qu’il est le liant entre toutes, agrège, se construit alors par ajouts, mais sur la base de sa propre vacuité (le billet de banque ne prétend pas avoir un prix qui représente sa valeur d’objet marchand : il a le prix qu’on a inscrit pour lui). Le leader charismatique prétend exposer une personnalité qui figure le tout et qui, de ce fait, n’est rien qui lui soit propre. On s’en sort au mieux en modérant les départs de culte dont le leader peut être entouré, en insistant sur la vertu des différences... Cela aboutit à modérer les effets écrasants des grandes métaphores, mais ça ne résout pas toujours le problème (souvenir d’un discours de Gorbatchev entendu à Moscou, à l’époque de la perestroïka vacillante : affaiblir le grand Centre sans s’attaquer au centralisme, c’est multiplier les centres... (et fragmenter la société).

Comme pour beaucoup de choses, le « cas » du zapatisme actuel est source d’inspiration. La figure masquée de Marcos et des commandants crée un effet de sur-présence qu’on imagine non menteuse puisque d’une part ils n’utilisent pas la rouerie comme arme politique, et d’autre part ils disent le vrai sur leur statut : il ne se présentent pas comme des « individus » in-divisibles, mais au contraire comme des figures divisées entre un soi pour soi et les intimes qu’il n’intéresse guère de dévoiler, et un soi pour la mission que l’Histoire leur confie (ainsi le disent-ils) qui est le seul aspect de leur personnalité qu’ils montrent. Bref, ils se présentent comme des personnes divisées, c’est-à-dire ce que l’on appelle des sujets. Cette expérience est forte parce qu’elle est ancrée dans une histoire véritable, mais pour la même raison, elle n’est pas reproductible : Espaces Marx ne peut pas proposer par exemple que l’on exige des Secrétaires généraux-ales du PCF qu’ils vivent clandestinement pendant 22 ans dans une forêt profonde et qu’un passe montagne leur colle à la peau, avant d’envisager la fonction la plus représentative.

Mais on peut réfléchir à ce qui peut venir faire pièce au monde homogène de la métaphore et révivifier son espace par le réel. J’ai entendu le 19 mai qu’il serait assez drôle et pas forcément idiot que les fonctions électives soient attribuée par tirage au sort. S’il n’y avait que cela, ce serait un palais de glaces éclatées, ouvert à toutes les entreprises de récupérations, mais la possibilité que cela existe à dose symboliquement efficace viendrait défier la suffisance de la représentation métaphorique.

Dans mon expérience avec la souffrance psychique, j’ai été amené à réfléchir à l’opposition entre la métaphore et une forme altérée de métaphore, la catachrèse. J’ai écrit un papier là-dessus1. Pour que l’on comprenne qu’il y a là un enjeu pratique, je ne peux pas mieux faire que d’évoquer l’expérience dont tout cela est parti : un enfant algérien avait dessiné, dans le premier de 5 dessins qui ont jalonné sa psychothérapie, une tête coupée, qu’il avait véritablement rencontrée sur le chemin de son école, dans la montagne de Chréa. Et pour représenter la coupure ou la blessure du cou de cette tête, il avait simplement utilisé la coupure du bord de la feuille de son papier. Il avait fallu des mois pour que je m’aperçoive que c’était là le bourgeon d’un travail de resymbolisation original. Sur l’un des dessins suivants, la coupure avait émergé au cou d’un homme - masque, mais ce masque était aussi le drapeau algérien (la coupure de la décollation était devenue le croissant du drapeau). Et à partir de là, les choses étaient allées très vite pour cet enfant : sur le papier de ses dessins, mais aussi dans sa vie. Parallèlement, ce garçon avait fait un travail tout simple et normalement névrotique de métaphorisation de son complexe d’Œdipe.

Au fond, à travers cette observation venue du travail clinique avec le traumatisme, c’est à dire l’événement sinon impensable, du moins très difficile à penser, les questions qui sont posées là sont : métaphorisation et autres modes de symbolisation, catachrèse, rapport au réel et économie du rapport représentation - réel, et encore : quand est-il utile de parler de « resymbolisation » ?....

Nous pourrions en discuter.

Bernard Doray, juin 2006

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