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La lutte féministe au prisme des systèmes dynamiques non linéaires... Bifurcation, multistationnarité, circuits de rétroaction

Réponse à Karine Gantin, dans l’optique de l’atelier L

mardi 8 août 2006, par Janine Guespin

Je vais essayer ici de trouver comment une réflexion basée sur les métaphores des systèmes dynamiques non linéaires (SDNL), la bifurcation, la multistationnarité, les circuits de rétroaction, peut contribuer à la réflexion féministe, et je vais le faire en partant de la contribution de Karine Gantin sur le site des journées des 19-20 mai.

Pour ceux qui n’ont pas participé à l’atelier L, je vais résumer à l’extrême les concepts de multistationnarité et de bifurcation, avec le dessin ci-dessous.

Imaginons un paysage en trois dimensions. Au premier plan, deux vallées M et F ; qui définissent chacune un « bassin d’attraction ». Une bille lancée dans une des deux vallées ira à peu près toujours finir au fond de cette vallée. Cela illustre ce qu’on appelle la multistationnarité, le devenir de la bille dépend de l’endroit où elle a été lancée (conditions initiales), et si on la place sur la ligne de partage, elle a une chance égale d’arriver en M ou en F. Dans ma métaphore, M, F, sont les situations des hommes et des femmes dans l’optique du partage des genres, et le devenir d’un être humain dépend de son sexe (condition initiale). Evidemment, cette métaphore ne représente pas la domination de l’un sur l’autre (sauf si on veut encore voir une inégalité dans la différence de profondeur des bassins ?)

Dans cette métaphore une revendication féministe peut se décliner de trois façons.

1) améliorer la qualité du bassin F, ou l’égalité entre les deux bassins. Ce problème ne ressort pas des SDNL, et la métaphore est ici parfaitement inutile. Elle ne permettrait, me semble t il aucune question nouvelle, aucune manière nouvelle d’envisager la question.

2) Faire passer toutes les femmes du bassin B au bassin A. ça ne me parait pas réaliste, ne serait ce que parce qu’il y a des différences biologiques évidentes. Mais, si c’est l’objectif, la métaphore de la multistationnarité est peut être utile, dans la mesure où elle peut donner des pistes sur les manières dont une variable peut changer de bassin d’attraction.

3) Passer à un bassin unique (H pour Humain). Pour cela il faut se déplacer dans le schéma selon l’axe z jusqu’au point dit de bifurcation. Je vais essayer ici de montrer à quoi correspond la métaphore dans cette optique, et comment elle peut aider à poser les questions un peu autrement.
La métaphore suggère d’abord que le passage à un seul bassin ne correspond pas à la disparition de l’un d’eux avec maintien de l’autre, mais entraîne la modification des deux bassins d’attraction. (Dans le schéma, en se délaçant selon l’axe Z on voit que la taille et la forme des deux bassins M et F changent).

La théorie des SDNL dit qu’un tel changement (passer de l’existence de deux bassins d’attractions à un seul) est possible, dans certains cas, si on peut se déplacer sur l’axe z, ce qui s’appelle modifier un paramètre de contrôle. Naturellement les cas de figure où l’on peut ainsi passer de deux bassins d’attractions à un seul sont beaucoup plus variés que ne le suggère ce petit dessin qui est là pour tenter de faire appréhender ces notions, mais qui ne saurait remplacer un exposé détaillé sur la question. Mais surtout, rien ne dit a priori que la situation des genres puise être représentée par un tel schéma. Alors on fait comme Alice, on dit « supposons que », et on regarde si ça apporte quelle que chose de réaliste à la réflexion.

Deux questions se posent alors :

1) Cette métaphore est elle vraisemblable ? La réponse, je l’emprunte au texte de Karine :

De plus, on peut, on doit souhaiter libérer à terme l’oppresseur de sa condition, non ? A moins de retomber dans les travers du stalinisme et de ses purges, mais nous n’en sommes plus là... Poser donc cela comme horizon "aussi", l’émancipation de l’homme, au minimum ? Et n’est-ce pas cela d’ailleurs bien des fois qui est visé, espéré, travaillé, par les femmes auprès des hommes de leur entourage qu’elles accompagnent "activement" ? N’est-ce qu’illusion d’esclave ? N’accouchons-nous pas "aussi" les uns des autres ?

On pourra dire que l’on retrouve tout simplement le dépassement d’une contradiction antagonique, et que la métaphore n’apporte rien de plus, sinon de montrer, par un autre chemin l’intérêt de la dialectique. Mais la deuxième question va éclairer à mon sens l’intérêt spécifique de la métaphore.

2) Dans ce cas, que peut donc être le ‘paramètre de contrôle’, qui en se modifiant va faire parcourir l’axe Z ? Evidemment, il faut faire une hypothèse, puis voir si elle parait faire sens, par exemple en comparant les diverses sociétés patriarcales, qui sont tout de même loin d’être identiques. Mon hypothèse est que l’axe Z représente l’imaginaire collectif concernant la différence des genres.

Cet imaginaire collectif dépend lui-même de nombreux paramètres. Le rôle des religions y est évidemment primordial pour empêcher son évolution (comme cause et comme effet d’ailleurs). Mais il me semble que l’on peut trouver une boucle de rétroaction positive entre l’imaginaire collectif et l’émancipation individuelle. Ainsi, chaque acte singulier émancipateur, peut contribuer à modifier l’imaginaire collectif. Evidemment, comme tout modèle, cette métaphore est très simplificatrice par le nombre restreint d’acteurs mis en jeu. Il faudrait, pour l’enrichir trouver les interactions avec la lutte des classes, et la domination du capital et bien d’autres paramètres encore.

Voyons ce qu’en dit Karine :

Certes, l’émancipation est une activité solitaire, ai-je lu dans la contribution de Pierre Zarka : oui, la route est personnelle, individuée aussi, mais la solidarité toutefois n’est pas un vain mot, elle est un cadre majeur et utile... Et si la figure masculine peut schématiquement être posée en figure d’oppression dans la théorie féministe, cela ne signifie pas "tout à fait" que les hommes doivent être, individuellement, considérés comme oppresseurs (même si la question est posée à chacun de sa part d’identité oppressante, et du sens de sa participation du masculin collectif.

Dans la métaphore, il s’agit d’une boucle positive par deux interactions négatives, l’imaginaire collectif tentant d’empêcher l’émancipation individuelle, et celle-ci tentant de faire diminuer la pression de l’imaginaire collectif sur cette émancipation. Dans l’état actuel des choses, l’imaginaire collectif en s’opposant à l’émancipation des femems maintient les deux sexes dans les deux bassins des genres. Le point de bifurcation, dans cette métaphore coïnciderait avec l’annulation de cette boucle, l’imaginaire collectif ne s’opposant plus à cette émancipation.

Cette métaphore apporte donc, je crois deux idées complémentaires qui permettent me semble t il d’avancer.
D’une part la bifurcation attendue, va modifier la situation des femmes et des hommes. Ce ne sera pas une « égalité formelle », ce ne sera pas une identité des femmes avec ce que sont les hommes maintenant, ce ne sera pas un renversement de la situation (‘rien n’est à eux, tout est à nous’) ce sera différent pour les deux partenaires. Et en conséquence, cela impose peut être de réfléchir différemment à la notion d’émancipation qui ne doit pas concerner uniquement l’émancipation des femmes. C’est l’idée de dépassement dialectique du patriarcat lancée par Karine, qui prend simplement ici une nouvelle forme de justification.

Mais d’autre part la métaphore appelle à imaginer comment faire au mieux bouger l’imaginaire collectif dans le sens de la disparition des deux états stationnaires, des deux genres en tant que différent « essentiellement ». A priori il y a deux méthodes, une méthode directe sur l’imaginaire, par la « propagande ». Une méthode qui joue sur le circuit de rétroaction entre les comportements et les mentalités
Aussi investir le symbolique, comme le réclame Karine, a, me semble t il un poids particulièrement important dans la modification de l’imaginaire collectif, et je ne reviens pas sur ses arguments, où la difficulté même de cet investissement est une preuve de l’importance qu’il doit revêtir. Ainsi lorsqu’une femme investit le symbolique, ou prend du pouvoir, elle peut avoir l’impression simplement de passer dans le bassin d’attraction M. Pourtant, à cause de cette boucle, elle peut contribuer à faire reculer l’imaginaire collectif, à condition eut être (ce serait à travailler) que cette action soit en liaison volontaire avec cet imaginaire collectif [1].

Mais puisque cet imaginaire est partagé entre les genres, ne faut il pas, pour le faire reculer vraiment, prendre en compte la modification du statut masculin (et pas seulement en terme de perte (de privilèges), mais en termes de gain ? (On retrouve à nouveau le problème de la dialectique du dépassement).

Il est clair que si cette métaphore est utile, ce sera en promouvant des travaux et des réflexions, car elle n’apporte aucune réponse. On pourra par exemple se demander de quelle façon l’imaginaire collectif a changé dans les civilisations où il a déjà changé, là où, disons, la différence entre les bassins d’attraction est devenue moins forte, là où la discrimination des femmes s’est atténuée ? Jusqu’ici, c’est surtout par le fait que les femmes ont fait la démonstration de leur capacité à occuper le terrain des hommes. Mais ces démonstrations se sont-elles accompagnées d’une modification de l’image de l’homme ? Ils ressentent la situation comme l’invasion de leur « bassin » par les femmes, et ne voient pas l’avantage qu’ils pourraient bien en tirer. Au contraire, beaucoup le vivent mal, et je ne sais pas si cela a été étudié, mais ce pourrait être un des ingrédients qui entrent dans l’augmentation des violences faites aux femmes. Ceux qui soutiennent le combat des femmes le font souvent par altruisme, besoin de justice, mais le font ils parce que ils voient en quoi ça leur apporte ; Marx disait ‘un peuple qui en opprime un autre ne saurait être un peuple libre’. Encore faut-il le démontrer au cas pas cas.

En conclusion, l’utilisation des métaphore des SDNL (multistationnarité, bifurcation et circuit de rétroaction positive) pour réfléchir au combat féministe amène à préciser l’hypothèse de deux des composantes de ce combat. L’une est la nécessité de penser l’interaction entre émancipation individuelle et imaginaire collectif, afin de s’attaquer aussi directement aux difficultés à ce niveau. Ceci requiert sans doute une approche théorique directe de ce problème et on revient à la nécessité d’un investissement du symbolique par les femmes. L’autre met en cause une certaine unilatéralité des réflexions. Elle double et d’une certaine façon précise la dialectique du dépassement de la contradiction des genres liée au patriarcat. On cherche comment émanciper les femmes, alors qu’il faudrait réfléchir à la manière d’émanciper et les hommes et les femmes. Il faut aussi que les hommes fassent des actes d’émancipation individuelle, même si, pour le moment c’est parfois nettement plus difficile. (Qu’on songe aux quolibets quand un homme décide de rester au foyer garder les enfants. Mais qu’on songe aussi aux pas en avant que ces décisions ont fait faire) ! Pour citer Karine à nouveau :

Je me rappelle à ce propos avoir entendu un jour que dans un certain nombre de sociétés dites primitives ou traditionnelles et dotées de rites initiatiques différenciés pour les jeunes gens des deux sexes, on apprenait aux jeunes hommes à affirmer un certain côté réputé "masculin" (indépendamment du sexe qui le porte), càd. tourné vers l’action, la violence, l’extérieur à la collectivité, la production active, le débordement (scénarisé) pour, ensuite, conquérir des valeurs plus intimes dites féminines, maîtrise, renoncement, intimité, parole plutôt que geste, contemplation... et qu’on apprenait aux femmes, le cheminement inverse, à savoir, partir d’une certaine maîtrise de soi, aller vers l’expression de l’autorité et vers la capacité d’action... dans une perspective commune pour tous où il était affirmé qu’on ne pouvait être humain et complet et réellement bénéfique à la collectivité qu’en alliant les deux aspects, le "féminin" et le "masculin". Nous ne sommes pas si loin des gender studies... Et moi j’aime bien cela. Cela me "parle". Plutôt que cette figure féminine rabaissée à un "objet", sexuel évidemment, niée comme sujet, ou bien sinon au contraire survalorisée, sacralisée à travers l’image de la mère, jusqu’à rendre Dieu lui-même féminin ou encore asséner que "la femme est l’avenir de l’homme", je préfère rétablir la parabole d’Adam et Eve partageant ensemble, dans un va-et-vient du geste et de la décision, la pomme croquée et le chemin ardu de la connaissance, qui commence par une chute et implique donc une remontée commune.

Peut on élargir cette réflexion ? En particulier à d’autres cas où l’émancipation individuelle forme un circuit de rétraction positive avec l’imaginaire collectif ? C’est très facile au niveau du combat des GLTB. Mais quid de l’exploitation capitaliste ? Le rôle de l’économie solidaire, des Scop, de la lutte pour le maintien d’une paysannerie, pour un développement durable pourraient ils entrer dans ce type de schéma ? Peut être cela vaudrait il la peine de l’examiner, pour voir si des hypothèses ne pourraient pas être trouvées ou précisées avec l’aide de ces nouveaux concepts.

Attention. Toute métaphore est par principe réductrice. On envisage un seul aspect de la question. Il fut d’autres modélisations, d’autres métaphores pour envisager les autres aspects, ou pour mettre en réseau l’ensemble des aspects avec leurs poids respectifs. Utiliser la théorie des SDNL pour penser la contradiction dialectique entre individuel et collectif, à travers la médiation de la rétroaction positive avec l’imaginaire collectif me parait intéressant, à la condition qu’on ne réduise pas toutes les luttes d’émancipation à cela, ni même peut être, toutes les émancipations individuelles à cela. Je ne dis pas, voilà à quoi ressemble une lutte émancipatrice, mais simplement voilà les questions nouvelles (ou partiellement nouvelles) auxquelles l’utilisation de ces métaphores peut conduire.

Janine Guespin

Notes

[1Un contre exemple. J’ai été frappée, lors d’un voyage en chine en 1995, que la proportion de femmes professeurs d’université était beaucoup plus élevé qu’en France,alors que ces femmes, avaient toujours un très fort sentiment d’infériorité par rapport à leurs collègues hommes. Etait-ce parce que des règles de « parité » imposées de l’extérieur régissaient cette répartition sans avoir entamé l’imaginaire collectif, des femmes comme des hommes ?

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