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Frantz Fanon l’importun

jeudi 21 septembre 2006, par Christiane Chaulet Achour

Intervention de Christiane Chaulet Achour, Professeure de littérature comparée à l’Université de Cergy-Pontoise, auteure de Frantz Fanon l’importun (Montpellier, éd. Chèvre-feuille étoilée, 2004)

La lecture des œuvres de F. Fanon a commencé pour moi, tout naturellement, à l’université d’Alger, en 1963 alors qu’il était une référence constante dans mon environnement, liée, bien évidemment, à son implication profonde dans la guerre de libération algérienne. On a beaucoup parlé depuis du côté stérilisant pour les écrivains et leurs textes des commémorations et hommages qui ont une nette tendance à niveler tout ce qui pourrait gêner un discours dominant. C’est en partie vrai. Mais lorsqu’on met entre les mains de jeunes étudiants -ce qui fut mon cas - les textes de Fanon, ils ne peuvent pas ne pas faire effet par eux-mêmes et contourner les discours figés.

Y revenir aujourd’hui alors qu’il est tellement oublié en France et connu de nom en Algérie mais pas vraiment étudié, pourquoi ?

En ce qui me concerne, j’avancerai trois raisons :

- La première est le carrefour que représente la personnalité même de Fanon. Antillais, originaire de Martinique, il fait ses études de médecine à Lyon et, après une tentative de travail en tant que psychiatre en Martinique (cf. Joby Fanon, Frantz Fanon - De la Martinique à l’Algérie et à l’Afrique, L’Harmattan, 2004), il demande un poste en Afrique et il obtient une nomination à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville près d’Alger. Il s’engage avec les Algériens dans la guerre de résistance au colonialisme pour l’accession du pays au statut de nation et, à partir de 1958, il est ambassadeur du GPRA en Afrique sub-saharienne où il côtoie et se lie souvent avec les grands acteurs de la décolonisation (cf. Alice Cherki, Frantz Fanon - Portrait, Le Seuil, 2000). Au carrefour donc des Antilles, du Maghreb et de l’Afrique, Fanon est un intellectuel absolument central pour ces années de la décolonisation dont il fut un des penseurs.

- La seconde raison est le retentissement que son œuvre a eu et qu’elle semble retrouver, pour toutes les situations de domination et de violence, de racisme et de réflexions identitaires, nourrissant des écritures littéraires majeures et informant des analyses depuis plus de quarante années.

- La troisième raison enfin est que Fanon est un écrivain. Ses textes ne sont pas seulement ceux d’un brillant militant et polémiste, d’un psychiatre attentif à tout ce qui entrave la libération du sujet dans des situations de violence, il est aussi et conjointement, un écrivain à étudier. Comme le déclarait l’Angolais, Mario de Andrade, en 1982 : « Il nous faut réentendre, ici en Martinique et partout ailleurs, la parole de Frantz Fanon toujours apte, comme dirait le poète, à capturer les colères du monde » (Mémorial International Frantz Fanon, 31 mars-3 avril 1982, Fort-de-France).

Qu’y ai-je trouvé ? Que pouvons-nous y trouver aujourd’hui ?

- L’apprentissage d’un regard distant et impliqué sur une société

L’An V de la Révolution Algérienne, insuffisamment lu actuellement, est un des exemples du positionnement de Fanon, à la fois dedans et dehors. On pourrait lui appliquer la si belle formule d’Aimé Césaire pour Lafcadio Hearn, de « questionneur étrange ». Et cela vaut par cercles concentriques depuis, pour d’autres sociétés et d’autres temps que l’Algérie en processus de libération de la domination coloniale. Parce qu’il est, dans la guerre de libération algérienne, à la fois impliqué et distant, il est parvenu à pointer les lieux essentiels où la société est touchée dans ses structures profondes et les passages par lesquels elle peut accéder à une modernité véritable ou à une régression. Parce qu’il est un psychiatre, il a une attention extrême à tout ce qui produit l’aliénation de l’individu et les processus qui lui permettent de s’en libérer.

- Fanon et les littératures sous domination

Fanon est un psychiatre, un penseur politique, un militant de la libération. Il n’est pas critique littéraire. Pourtant, très souvent, en particulier dans Peau noire masques blancs et dans Les Damnés de la terre, il a sollicité des oeuvres littéraires ou fait référence à tel ou tel écrivain. Il l’a fait de façon suffisamment avertie pour que ses propos puissent être source d’enseignement et de réflexion pour la critique littéraire des pays qui ont connu une domination coloniale ou un pouvoir autoritaire monochrome. Ce fait ne peut nous étonner lorsqu’on sait l’importance pour le psychiatre de la verbalisation ou du silence.

Dès son premier ouvrage, et surtout dans le chapitre IV des Damnés de la terre, Fanon proposait une analyse du parcours des écrivains sous domination coloniale et issus du groupe des colonisés, de l’assimilation totale à la prise de conscience de la nécessité de la revendication nationale. Toute classification a les défauts de la schématisation et les qualités de la clarification. Elle permet néanmoins une appréhension rapide et structurée de l’histoire littéraire sous domination coloniale.

- Fanon et la violence

Le relire aussi pour en finir avec des clichés qui ont la vie dure comme celui de Fanon, « théoricien » de la violence. Il a décrit avec une lucidité extrême l’espace colonial avec ses coupures entre deux mondes que l’on peut retrouver ici dans d’autres situations de domination et d’exclusion.

La réponse de contre-violence des colonisés était inévitable dans la mesure où le colonialisme a été une agression violente : « La violence qui a présidé à l’arrangement du monde colonial, qui a rythmé inlassablement la destruction des formes sociales indigènes, démoli sans restrictions les systèmes de références de l’économie, les modes d’apparence, d’habillement, sera revendiquée et assumée par le colonisé au moment où, décidant d’être l’histoire en actes, la masse colonisée s’engouffrera dans les villes interdites. »

La question n’est pas de « faire la part des choses » entre un bon et un mauvais colonialisme mais d’appréhender l’ampleur d’un phénomène d’agression et de violence. Mais Fanon n’en reste pas là. S’immobiliser dans cette protestation continentale mène à l’impasse. Il est nécessaire de dépasser cette étape pour lutter pour l’émergence de cultures nationales qui ne peuvent s’affirmer qu’avec la nation.

- Lui redonner sa place dans l’Histoire des idées au XXes. : Décolonisation/ domination/ violence - Un nouvel humanisme.

Ses écrits ne peuvent être considérés comme formant un système clos et ne sont pas un manuel de certitudes. Fanon questionne, s’interroge, avance des propositions. Si son « œuvre s’est voulue critique généralisée de la situation coloniale [...] elle est aussi un instrument modulable en fonction d’un certain contexte de temps et de lieu » comme le déclare Roland Thesauros (Memorial 1982).

Appuyant cette affirmation aussi d’absence de système mais d’un dispositif ouvert par/dans les textes, Michel Giraud revient sur cette question essentielle au Colloque de Brazzaville : « La plupart des analyses fanoniennes restent ouvertes, se terminent sur des questions non résolues. C’est précisément en cela, parce que l’œuvre de Fanon ne constitue pas un système (c’est-à-dire un ensemble parfaitement clos de propositions), qu’il n’existe pas - selon nous - de théorie fanonienne à proprement parler. Loin d’être une carence, cette caractéristique de la pensée de Fanon nous paraît en garantir la richesse. C’est en effet l’absence d’esprit de système qui lui permet de rendre compte, avec tant de force, des contradictions de la réalité sociale, selon une logique qui n’est pas celle du dogmatisme mais [...] celle de ‘l’interpellation’. » (L’Actualité de F. Fanon, Brazzaville, 1984).

Un bel exemple du nouvel humanisme qu’il propose peut être donné à travers les pages qu’il a consacrées à la torture et qui ne sont quasiment jamais citées chez les historiens (ex : Stora, Remaoun/Manceron, etc.). Il faut lire pour cela les « cas » du chapitre V des Damnés, « Guerre coloniale et troubles mentaux ». Dans sa courte vie, l’obsession de Fanon a été de traquer l’aliénation dans toutes ses dimensions et qu’il n’a cessé d’être à l’écoute de la maladie mentale. Pour lui, deux attitudes étaient laissées au colonisé : « la pétrification soumise » ou « la violence ». Face aux névroses de guerre et particulièrement aux troubles profonds engendrés par la torture, Fanon cherchait à inventer des dispositifs de reconstruction en tenant compte du somatique, du psychique, de l’histoire et de la société. Il fallait sortir l’individu de la répression. Il écrit, au début de son chapitre : « Nous aurons à panser des années encore les plaies multiples et quelquefois indélébiles faites à nos peuples par le déferlement colonialiste.

L’impérialisme qui aujourd’hui se bat contre une authentique libération des hommes, abandonne çà et là des germes de pourriture qu’il nous faut implacablement détecter et extirper de nos terres et de nos cerveaux. [...] On trouvera peut-être inopportunes et singulièrement déplacées dans un tel livre ces notes de psychiatrie. Nous n’y pouvons strictement rien.

Il n’a pas dépendu de nous que dans cette guerre des phénomènes psychiatriques, des troubles du comportement et de la pensée aient pris de l’importance chez les acteurs de la “pacification ” ou au sein de la population “pacifiée ”. La vérité est que la colonisation, dans son essence, se présentait déjà comme une grande pourvoyeuse des hôpitaux psychiatriques. »

Dans la note 1 de son introduction à ce chapitre, Fanon écrit : « Nos actes ne cessent jamais de nous poursuivre. Leur arrangement, leur mise en ordre, leur motivation, peuvent parfaitement a posteriori se trouver profondément modifiés. Ce n’est pas l’un des moindres pièges que nous tend l’Histoire et ses multiples déterminations. Mais pouvons-nous échapper au vertige ? Qui oserait prétendre que le vertige ne hante pas toute existence ? »

Toujours dans cette réflexion sur la violence de la domination et ses effets pervers, Fanon a montré combien la disparition de la colonisation était seule à même d’assurer un rééquilibrage des échanges interculturels car le statut colonial verrouille l’échange quelle que soit la bonne volonté des partenaires. Dans la conclusion de « Racisme et culture », il écrit : « La culture spasmée et rigide de l’occupant, libérée, s’ouvre enfin à la culture du peuple devenu réellement frère. Les deux cultures peuvent s’affronter, s’enrichir [...] L’universalité réside dans cette décision de prise en charge du relativisme réciproque de cultures différentes une fois exclu irréversiblement le statut colonial. »

Cette affirmation est à mettre en relation avec la conclusion des Damnés de la terre et avec la volonté de désaliénation des acteurs de ces cultures en présence, colonisés et colonisateurs. Se définit alors un nouvel humanisme.

- Lire, assimiler ou réinterpréter les études faites sur son œuvre

J’en citerai deux récentes : celle d’E.W. Saïd et celle du N° récent des Temps Modernes.

- Edward W. Saïd, en particulier dans Culture et impérialisme (Fayard, 2000) et dans Freud et le monde extra-européen (Le Serpent à plumes, 2004). Comme l’écrit Saïd si les écrivains des Empires (coloniaux) sont porteurs d’une « vision européocentriste inflexible » qui leur « confère (leur) force antinomique », il fallait en retour « une réponse égale pour les affronter de face dans une confirmation, une réfutation ou une élaboration de ce qu’elles ont à dire ». Nul doute que pour E. Saïd, Fanon fasse partie de ceux qui ont su apporter cette « réponse égale » par son refus de qualifier d’universel l’humanisme européen et par le déplacement que ses écrits obligent à faire par rapport à l’idée d’un noyau civilisationnel insécable, européen s’entend. Fanon installe au centre de son dispositif d’appréciation, les cultures que l’Occident rejetait en périphérie. Toutefois, contrairement à la lecture qu’on a faite de la conclusion des Damnés de la terre, en citant l’appendice, « Guerres coloniales et troubles mentaux », E. Saïd montre d’une part l’esprit de l’époque affirmant que l’indigène est fait « d’un primitivisme interdisant tout développement » et d’autre part et malgré tout, le refus de Fanon de l’étanchéité entre « primitifs » et « civilisés » : il appelle tous les hommes à collaborer à de « véritables inventions », en vue de créer ce qu’il nomme « l’homme total que l’Europe a été incapable de faire triompher ». E. Saïd souligne que Fanon a fait le ménage, salutairement, dans les télescopages, les non-dits et les contre-vérités de la science européenne qui a hiérarchisé les humains et, parmi eux, les colonisés et les opprimés, sujets même de ses préoccupations et de ses analyses, les « subordonnant aussi bien au regard scientifique qu’à la volonté d’être supérieur. »

Dans Culture et Impérialisme, Fanon est cité un nombre de fois assez impressionnant, aux côtés d’autres écrivains et intellectuels de la décolonisation, ceux qui ont imposé la résistance à l’impérialisme. Son nom est ainsi associé à ceux de Césaire, de Memmi, de Germaine Tillion, de Kateb Yacine, de Jean Genet, de C.L.R. James, de Neruda, de Tagore, de Cabral... Il peut devenir aussi un des deux pôles emblématiques de la tension colonisateur/colonisé comme lorsqu’il est opposé à Kipling ou Conrad, références incontournables de Saïd. Plus fondamentalement, il est cité pour son apport même. Cela advient toujours à des moments significatifs de l’argumentation car il a été un de ceux qui a le plus « déconcerté » les Européens. Trois exemples peuvent être retenus : son interprétation du « mythe » de Caliban, Ariel et Prospero ; la « prescience » de Fanon dans l’analyse des « bourgeoisies nationales et de leurs élites spécialisées » et son décapage, à l’intérieur de la culture occidentale, de thématiques intouchables. Une dizaine de pages donnent une analyse des Damnés de la terre. E. Saïd conclut : « Si j’ai tant cité Fanon, c’est parce qu’il exprime en termes plus tranchés et décisifs que tout autre un immense basculement culturel, du terrain de l’indépendance nationale au champ théorique de la libération. [...] Fanon est inintelligible si l’on ne voit pas que son œuvre est une réaction à des constructions théoriques produites par la culture du capitalisme occidental tardif, reçue par l’intellectuel indigène du tiers monde comme une culture d’oppression et d’asservissement colonial ».

- Les Temps Modernes, N° 635-636 [Nov-déc.2005/Janv.2006] propose 130 pages d’un dossier au titre engageant, « Pour Frantz Fanon. »

Retenons-en, par rapport aux préoccupations du FSM quatre contributions.

- « Fanon et le recours à la lutte armée en Afrique » de Robert JC YOUNG qui s’étonne qu’on ait peu étudié l’action et l’influence de Fanon sur le mouvement de décolonisation en Afrique et met en place les pièces de ce dossier : rencontres et conférences auxquelles prit part Fanon de décembre 1958 à avril 1960 à Accra et écriture des Damés de la terre (DT). Young plaide pour une remise en situation précise des textes de Fanon « dans le contexte de la pensée politique africaine, maghrébine ou tricontinentale et la théorie anticoloniale » car ils sont le fruit d’une expérience, d’une observation aiguë et de rencontres avec les grands acteurs de la décolonisation dont K. Nkrumah ou Patrice Lumumba ; ils font écho aux problèmes soulevés par Nerhu, Mao Tsé-Toug, Chou En-Lai et d’autres. Cet article s’appuie surtout sur Les DT et les textes réunis dans Pour la révolution africaine.

- Jean KHALFA, « Fanon, Corps perdu », s’appuie sur Peau noire masques blancs (PNMB) et sur la préface de 1952 et la postface de la réédition de 1965 de Jeanson à cet ouvrage. J.K. part de l’omission d’une expression de PNMB dans l’épitaphe gravée sur la plaque commémorative au cimetière de Fort-de-France des derniers mots de PNMB :

« Mon ultime prière,

Ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ».

La suppression de « ô mon corps » change fondamentalement la « supplique » car cette expression, comme d’autres dans l’essai, signale la « limite du discursif » et les « illusions d’un universalisme humaniste ». Fanon cherche à dire une éthique nouvelle par sa « longue réflexion sur le corps, la conscience et l’histoire ». Le colonialisme en annulant, par son racisme inhérent, « le corps d’un être perçu comme pensant [...] (en) lui assignant une intentionnalité », explique l’engagement existentiel de Fanon : « Dans cette situation, la liberté devait se manifester par des actes pour être simplement perçue dans son opacité. Il n’est pas étonnant alors qu’il ait épousé avec tant d’enthousiasme la lutte qui s’offrait pour la construction d’une autre nation et qu’il se soit doté d’une nouvelle ascendance. C’était paradoxalement, pour lui, le premier pas à faire pour s’affranchir de toute identité ».

- Albert-James ARNOLD répertorie « Les lectures de Fanon au prisme américain : des révolutionnaires aux révisionnistes », en montrant comment les déviations notées proviennent de traductions très insuffisantes (il en profite pour signaler la traduction nouvelle, en 2004, des DT par Richard Philcox et sa « lumineuse » postface) et du contexte américain des lectures faites. Deux moments-phares, 1960 et 1990, dont il étudie plus systématiquement le premier. A chaque fois, constat est fait d’une « appropriation essentialiste de la part de ceux qui se sont attaché à une vision exclusive et anhistorique (quelle soit basée sur l’ethnie ou le genre) ». Dans les deux cas, Fanon a été « adapté » et faussé dans une situation qui n’était pas celle du contexte de son écriture (la Martinique des années 30, l’Algérie en guerre). Le premier moment a été caractérisé par une lecture dominante des DT et le second, encore actuel, par celle de PNMB.

- Le dernier article à signaler en priorité est un témoignage de Jean AMERY, « L’homme enfanté par l’esprit de la violence ». Il s’agit du pseudonyme d’Hans Mayer né à Vienne en 1912 et qui s’est donné la mort en 1978. Ce texte inédit en français est extrait de son livre en allemand de 1971. Jean Améry y raconte sa « rencontre » livresque avec Fanon par la lecture d’un chapitre de PNMB dans Esprit (1951). Se remémorant les effets de cette lecture et de ses prolongements, il accompagne le texte de Fanon de réflexions sur la violence, en particulier « la violence rédemptrice » affirmée mais peu développée et la notion de « vengeance », refusée par Fanon dans le processus de violence-réponse du colonisé. Il montre aussi la différence entre PNMB, « anthropologie raciale d’origine existentialiste et à portée polémique » et Les DT, « philosophie sociale radicale d’inspiration principalement néo-marxiste » : « Toute trace de panique a disparu. La plainte est ici transformée en action textuelle, certes également émotionnelle, mais en outre tout à fait rationnelle, plan d’attaque contre le maître colonial et non plus le ‘Blanc’ »

- Intégrer Fanon dans le corpus prestigieux des écrivains du XXe siècle.

Saïd parle, à juste titre de « l’éloquence subversive de l’écriture de Fanon » : « Malgré ses obscurités et difficultés, il y a dans la prose de Fanon assez de suggestions poétiques et visionnaires pour faire sentir que la libération est un processus, non un but automatiquement atteint avec l’indépendance des nouvelles nations. Tout au long des Damnés de la terre (livre écrit en français), Fanon cherche en fait à lier l’Europe et l’indigène dans une nouvelle communauté non antagonique de la conscience et de l’anti-impérialisme. »

Comme il le dit dans sa conférence sur Freud, « Fanon est bien l’héritier le plus controversé de Freud » puisque s’il est le psychiatre compétent et formé dans la lignée du maître de Vienne, il n’est pas un disciple soumis et mimétique : il instaure un dialogue de pairs avec sa formation à partir de sa double position d’intellectuel et de colonisé (Martiniquais et Algérien), de sa position d’exilé, exil imposé (pour des études en Métropole) puis « choisi » (l’Algérie comme lieu de décolonisation radicale) : il est dans une remise en cause et un re-dimensionnement.
Il le fait comme un penseur, comme un militant mais aussi comme un écrivain. Un texte inédit montre bien cette préoccupation qui était la sienne de faire jaillir du langage une provocation du réel :

« Pour cela j’ai les mots-arcs, les mots-balles, les mots-scies, des mots transporteurs d’ions. Des mots qui soient des mots [...] Car les mots doivent être agiles, malins. Ils doivent se présenter, s’évader, faire de l’œil, s’évanouir.

Il me faut des mots qui ont des bottes de sept lieux.

Des mots ? Mais des mots couleur de chair trépidante,

Des mots couleur de montagnes en feu

Des villes en feu

Les mots ressuscités [...] » (cf. l’ouvrage que lui a consacré son frère, Joby Fanon, à l’Harmattan)

Ce texte inédit s’ajoutant à ses écrits publiés ne peut que convaincre qu’il est à réinscrire comme « écrivain » dans la littérature universelle. Le colloque de Brazzaville en 1984 a donné une place importante à cet aspect et beaucoup de pistes de travail à explorer. Langue et langage sont au cœur de la réflexion fanonienne. Sa poétique doit être cernée par une étude de l’écriture. L’étude comparée avec d’autres écrivains est aussi nécessaire : écrivains antérieurs comme R. Wright dont il était un fervent lecteur, J-P. Sartre auquel il resta fidèle, Césaire qui est très présent dans son écriture, L-G. Damas et d’autres écrivains et philosophes dont il s’est nourri ; écrivains contemporains comme A. Memmi, Daniel Boukman, Sonny Rupaire, Mohammed Dib, Kateb Yacine ; écrivains postérieurs comme G. Lamming, Daniel Maximin, Gerty Dambury, Rachid Boudjedra.

Christiane Chaulet Achour

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