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Arnaud Spire : lCompte rendu de la « Rencontre philosophique » avec Arnaud Spire du 19 oct.06 ’aléatoire au cœur d’une nouvelle rationalité

vendredi 22 septembre 2006, par Guy Carassus

Compte rendu de la « Rencontre philosophique » avec Arnaud Spire du 19 oct.06

S’il n’y a pas de consensus sur l’aléatoire dans la tradition matérialiste française, le moins qu’on puisse dire c’est qu’il n’y en avait pas plus dans les réactions du public de cette première soirée philosophique de la saison, qu’ouvrait Arnaud Spire avec son dernier ouvrage publié Quand l’événement dépasse le prévisible... Critique de l’horloge déterministe (voir références et présentation plus bas). Il faut reconnaître que la teneur des propos du philosophe a de quoi désarçonner. En ces temps de doute et d’incertitude, de précarité et d’insécurité, faut-il vraiment rajouter de l’incertain et de l’indéterminé dans ce monde qui n’en peut mais... Au risque d’une plus grande passivité et soumission à l’ordre existant puisque « tout peut arriver » sans qu’on puisse prétendre en avoir une réelle maîtrise ?

Les réponses sont complexes car le déterminé et l’indéterminé appartiennent au même réel... Quoi qu’il en soit, se faire une idée demande de s’arrêter quelques instants sur le contenu de cette nouvelle rationalité à l’affirmation de laquelle veut contribuer l’invité de cette soirée. Cette rationalité a pour épicentre l’aléatoire. La création de cette nouvelle catégorie philosophique entend prendre en compte les nouvelles données épistémologiques qui émergent dans de nombreuses sciences. La pensée du physisien-chimiste et philosophe Ilya Prigogine qui l’a mise en valeur dans le domaine de la thermodynamique y est pour beaucoup. Le philosophe Edgar Morin l’a, quant à lui, intégré dans son concept de complexité des sociétés. Nombre de découvertes scientifiques récentes révèlent que la matière et le réel sont des créations permanentes, dans lesquelles se révèlent des lois fondamentales irréversibles et aléatoires. Cette conception prend à rebours le positivisme et le déterminisme qui prévalent encore trop souvent sans nuance : la connaissance des faits par la science permet d’établir les relations de causalité qui président à l’apparition d’un phénomène. Seule l’ignorance ou la non connaissance, à une étape donnée du progrès scientifique, explique, dans cette vision déterministe, que puisse survenir de l’événement, de l’imprévisible ou de l’aléatoire, assimilé un peu rapidement au hasard que l’on sait mathématiser. Mais ce ne peut être une caractéristique inscrite au cœur du réel. C’est dire s’il y a dans cette rationalité séculaire peu de place pour l’aléatoire compris comme un mouvement créateur dont les résultats dans leur concret n’étaient pas déductibles de la connaissance des conditions antérieures. C’est ce que mettent en lumière des phénomènes comme les bifurcations et les structures dissipatives. Arnaud Spire a une jolie formule pour caractériser cette situation : « L’événement confronte l’homme rétrospectivement à l’imprévisible et -par anticipation- à l’incertain ». Les lois qui peuvent être formalisées par la connaissance de ces phénomènes expriment désormais « des possibilités et non plus des certitudes ».
D’où la confrontation culturelle qui en découle lorsque s’avance ce nouveau type de rationalité donnant toute sa place à l’indéterminé, sans pour autant faire disparaître le déterminé au sein de la réalité objective. Celui s’inscrit dans un champ de possibilités, il devient un moment -et non plus le tout- des processus créateurs qui façonnent la réalité matérielle et historique.

Cette pluralité des possibles qui émerge avec l’événement nous confronte à une plus grande incertitude devant l’avenir. Cette nouvelle donne questionne donc légitimement notre capacité d’action sur le réel naturel et social. Le contrôle et la maîtrise du cours de notre existence et de son environnement ne nous ont-ils pas définitivement échappé ? Non, si l’on conçoit que l’ouverture du champ des possibles devient la condition d’une liberté et d’une responsabilité nouvelles. « Nous sommes comme projetés dans l’action », affirmera l’intervenant pour agir sur les possibles et orienter le cours des choses. Le libre arbitre devait, hier, s’accommoder d’un déterminisme quasi absolu ; il va devoir, aujourd’hui, conquérir l’espace qui s’ouvre à lui. Et ce n’est sans doute pas moins perturbant.

Guy Carassus


Présentation du livre d’Arnaud Spire, Quand l’évènement dépasse le prévisible... Critique de l’horloge déterministe . 187 pages, L’Harmattan, coll. Raison mondialisée, préf. Dr. Joachim Wilke, 2006, 16,5€.

Quatrième de couv’ :

"L’inattendu peut transformer le cours du temps. Certes, aucun évènement ne fait totalement table rase du passé. Dans un premier moment, il provoque la surprise, même si après coup, il peut s’avérer prévisible. C’est ainsi que les révolutions finissent toujours par être confrontées aux révoltes dont elles sont sorties. Révolutions sociales ou scientifiques. Notre horloge déterministe semble être de plus en plus détraquée. Une nouvelle rationnalité affleure qui ne permet plus de penser symétriquement le passé et le futur. Contrairement à ce que laisse croire le pessimisme ambiant, l’éventail des possibles ne cesse de s’élargir. Comment nous approcher des évènements dont la planète a besoin pour assurer l’avenir du genre humain ? Quels évènements peuvent changer le poids du déterminisme sur les consciences et permettre de donner à ceux qui n’ont jamais exercé librement et rationnellement leur pouvoir, d’être enfin acteurs de leur vie et de leur connaissance ?"

Arnaud Spire, né en 1939, est philosophe et journaliste d’idées à L’Humanité, ancien journaliste à Alger Républicain, membre du directoire d’Espaces Marx et conseiller de la Fondation Gabriel Péri.

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