Accueil > Thématiques > Alternatives, émancipations, communisme > Toutes les contributions

Texte pré-colloque : l’humanité en panne de théorie

mercredi 27 septembre 2006, par Philippe Gascuel

Projet d’intervention à l’atelier L "Quelles méthodologies pour penser la transformation révolutionnaire de la société ; quels types de conceptualisation, et quels emprunts faire auprès de la pensée scientifique actuelle ?" Référencé également pour l’atelier M et la plénière 4.


NB : Je viens d’achever la mise sur mon site personnel d’un bouquin (encore
non édité) qui concerne exactement nos deux journées d’étude. Et mes
interventions prévues s’appuient évidemment sur le contenu de ce travail.
L’adresse URL, avec une courte présentation, la table des matières, et les boutons pour télécharger (Mac ou PC) est :
http://perso.wanadoo.fr/philippe.gascuel/revotous.htm


L’humanité est en panne. Elle est en panne de théorie.

Le marxisme est né d’un renversement de la théorie de Hegel. La théorie
qu’il nous faut naîtra d’un renversement de la théorie de Marx qui ne
sera pas un retour à l’idéalisme, mais qui mettra l’individu-citoyen au
centre de la pensée et de l’action (et non plus en position d’exécutant
de la pensée des dirigeants).

C’est la seule sortie possible, par en haut, du stalinisme. Pour le
moment nous ne nous sommes véritablement intéressés qu’à rejeter le
stalinisme, non à construire la méthode de pensée et d’action, adressée
à l’individu-citoyen, une méthode absolument nécessaire pour évacuer
définitivement le stalinisme.

Il nous faut faire naître dans la vie sociale concrète le désir d’une
« pratique théorisée » capable d’animer chaque citoyen. Une pratique
sociale théorisée par et pour l’humanité est la seule solution
convenable pour une humanité en passe de parvenir à son âge adulte.

Le spontanéisme de chaque citoyen, de chaque militant, ne peut pas
suffire. Nous faisions une erreur quand nous répétions comme une
évidence suffisante, nous adressant aux individus : « soyez
vous-mêmes ». La bonne pratique humaine comporte toujours une dimension
collective et théorique : apprentissages, échanges, culture,
élaboration, enseignement, mise en oeuvre, bilans, mise à jour d’une
théorie consensuelle commune, etc. Les communistes n’ont pas vocation à
changer cette manière profondément humaine de faire. Elle n’est ni
bourgeoise, ni stalinienne. L’anti-théorisme répétitif, mécanique
existe, il est une variété de dogmatisme.

Le réseau de nouveaux concepts qui manque n’est pas dans le marxisme
connu, enregistré... Dans ce marxisme, on trouve énormément de
connaissances, d’élaborations, de richesses, mais pas la fine pointe de
ce qui nous manque. L’écroulement de l’URSS est passé par là. La leçon
positive de cet écroulement n’a pas encore été tirée.

Même en retournant à de bonnes traductions des textes fondateurs
(traductions qui parfois révèlent de vraies trahisons par le
stalinisme), même en redécouvrant des passages fondamentaux oubliés, le
complément de théorie qui nous manque, pour l’essentiel, reste
introuvable dans les oeuvres du passé. Bien sûr il faut récupérer dans
le passé tout ce qu’il peut donner, c’est énorme, c’est nécessaire, mais
ce n’est pas suffisant.

Marx a dénoncé l’aliénation par le capitalisme. Mais il n’a pas prévu
l’aliénation par les dirigeants, il n’a pas maîtrisé par la théorie la
contradiction dirigeants/dirigés avec laquelle il faut bien que
l’humanité vive. Le peuple non organisé, à l’état de bouillie sociale,
n’est pas l’avenir de l’humanité. Marx a écrit « le Capital », il n’a
pas eu la possibilité d’écrire « le Stalinisme ». Marx n’a pas théorisé
non plus sur la mondialisation, ce qui est un problème fortement lié au
précédent pour ce qui est des solutions. Le problème général s’énonce
ainsi : comment faut-il que l’humanité pratique et théorise, théorise et
pratique, dans ce récipient limité qu’est devenu notre planète ? Il ne
suffit pas de le dire (Gramsci par exemple l’a dit), il faut maintenant
proposer une méthode, ne serait-ce que « comment, par où, démarrer
l’élaboration d’une méthode ? ».

La science commence à comprendre les comportements non-triviaux du monde
complexe, grâce aux ordinateurs : les bifurcations, les instabilités,
les émergences, etc. Ces progrès dans les sciences dures (physique et
mathématiques) permettent de mieux comprendre les phénomènes du vivant,
de la société. Ces progrès, que seule la dialectique prolongée, et le
matérialisme prolongé, permettent de bien interpréter, sont à prendre en
compte de toute urgence par nous, les héritiers de Marx. Cependant,
construire la méthode ne sera pas le travail des seuls scientifiques, ni
d’ailleurs des seuls philosophes : ce sera le travail du peuple tout entier.

Par rapport aux auteurs que j’ai particulièrement étudiés (Marx, Engels,
Lénine, Mao-Zedong, Gramsci...), et par rapport à d’autres
certainement, il s’agit, quant au fond, de les prolonger. Et pour la
présentation magistrale (pour le moment de l’éducation), d’opérer un
renversement, de telle sorte que l’on passe :

1) d’un enseignement de résultats élaborés par des dirigeants penseurs
pour des dirigés exécutants plongés dans le concret.

à 2) un enseignement d’une méthode théorico-pratique large, qui englobe
à la fois une pensée élaborante et une action concrète décidée par
soi-même, ainsi que la boucle qui les lie et les fait vivre ensemble.

Je pense que le moment est venu de réaliser ce vieux rêve humain, je
pense qu’il est devenu possible d’y travailler efficacement.

Je prépare actuellement un livre sur ces questions. L’embryon de méthode
que je propose :

- met en avant, prioritairement à tout, les rapports actuels, dans
l’instant, entre l’individu-citoyen, et son monde = tout ce qui n’est
pas lui-même (« son monde » contient « lui-même » dans son passé et son
avenir = base de la réflexion critique sur soi) ... Il y a des traces
prémonitoires de cela, et même beaucoup mieux que des traces
prémonitoires, chez les grands théoriciens du marxisme.

- s’adresse dans les mêmes termes aux individus et aux collectifs.

- définit avec rigueur, et même scientifiquement, les termes
« responsables, créateurs, solidaires » qui sont bien commodes dans la
pratique militante, mais qui risquent d’être utilisés n’importe comment,
voire par des gens mal intentionnés (avec détournement de sens). Je ne
peux pas développer ici, il y faudrait quelques heures.

- propose une conception du monde et une pratique profondément
dialectiques et matérialistes. Matérialisme et dialectique sont
concrètement parties intégrantes de la méthode (comme démarches
implicites, et aussi dans la présentation explicite des résultats de la
méthode). Matérialisme et dialectique sont des théories partielles, à la
fois « guides », et « toujours en apprentissage », comme toute la méthode.

- adresse à chaque responsable individuel ou collectif l’indication « il
faut être responsable avec les autres responsables » en la comprenant
ainsi : « il faut être responsable, avec l’autre responsable, de
l’équilibre créateur entre cet autre responsable et le monde de cet
autre responsable ». Cette indication courte, précise, et d’importance
décisive, est la consigne que je tire personnellement de la catastrophe
stalinienne. Elle manque chez Marx, pour raisons de matérialisme historique.

- plus généralement encore, accorde une importance extrême au rapport
entre subjectif et objectif (merci à Lucien Sève).

Je risquerais de me faire mal voir, de ne pas me faire entendre, si je
prétendais être le seul ou le premier à m’occuper de la théorie dont
nous avons besoin, dans le prolongement du marxisme, après le
stalinisme. Il y a déjà beaucoup de réflexions, d’écrits, qui d’ailleurs
ne disent pas en tout la même chose que moi. Je suis en cours d’apport
de contribution. Un travail collectif, tout de suite, bientôt, serait
nécessaire. Je le sollicite.

Philippe Gascuel

Espaces Marx, 6 av Mathurin Moreau 75167 Paris Cedex 19 | T: +33 (0)1 42 17 45 10 | F: +33 (0)1 45 35 92 04 | Mentions légales | Rédaction | Plan du site | Contact Suivre la vie du site RSS 2.0