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La pensée linéaire a atteint ses limites

La durée de vie d’une métaphore

dimanche 1er octobre 2006, par Janine Guespin

Dans un récent courrier adressé au comité de pilotage de l’initiative « émancipations, alternatives, communisme » , A. Ajzenberg dit « À propos de méthode, il en est une autre, non contradictoire avec ce qui précède : la dialectique. On peut s’étonner de ce qu’aux journées des 19 et 20 mai celle-ci ait été reléguée dans un atelier et n’ait pas été l’outil préconisé, autant que possible, auprès de tous les intervenants se revendiquant de Marx. »

Personnellement, si je doute que l’on puisse « préconiser » l’emploi d’une méthode, je crois en revanche que l’on peut s’employer à faire la démonstration de son intérêt. S’agissant de la méthode dialectique et de l’articulation entre cette méthode et les outils que l’on peut tirer des progrès actuels des « sciences de la complexité », je suis convaincue, et je vais essayer de vous faire ici partager cette conviction, qu’il s’agit non seulement d’un travail de longue haleine, mais aussi d’une exigence brûlante de l’actualité politique. C’est pourquoi, j’espère qu’on trouvera le moyen d’articuler le travail « serein » de l’atelier L avec les exigences de nos calendriers.

La durée de vie d’une métaphore, ou les méfaits actuels de la pensée linéaire.

Dans une conférence récente, la philosophe des sciences américaine, Evelyn Fox-Keller, dit que la métaphore linguistique (celle du code) qui a longtemps servi (et qui sert encore) à étudier et comprendre les propriétés biologiques des gènes et de l’ADN, est à présent incapable de rendre compte de la richesse des ces propriétés. Cette métaphore, qui a permis de raisonner et d’expérimenter a donc, selon la philosophe, atteint ses limites, et elle est devenue un frein aux études.

Comme il a déjà été souligné par plusieurs participants de notre atelier L, nous pensons très souvent par métaphores. Peut être même toujours. Il est donc indispensable (mais très difficile) de savoir reconnaître quand une métaphore atteint ses limites, quand elle devient un frein à la pensée.

Je vais tenter ici de présenter deux ‘thèses’. L’une est que à l’heure actuelle c’est toute la pensée que j’appelle linéaire qui a atteint ses limites, ce qui s’avère désastreux dans la mise en oeuvre de stratégies de transformation.

La logique de Hegel, qui a tant servi à Marx pour élaborer sa conception matérialiste de la dialectique, avait déjà été élaborée pour combler ces failles, car la logique formelle, linéaire, ne permet pas de penser le mouvement dès que l’on n’est plus dans le cadre restreint de la mécanique. Mais, comme Lucien Sève le dit souvent, la culture dialectique s’est effondrée dans notre pays, et elle commence tout juste à refaire surface.

Ma deuxième ‘thèse’ est que aujourd’hui les connaissances nouvelles acquises en physique (et depuis peu en biologie, et dans certaines sciences de l’homme et de la société), connaissances basées sur l’étude des systèmes complexes, et notamment des systèmes dynamiques non linéaires, permettent de préciser les catégories proposées par Hegel et « remises sur leur pieds » par Marx d’une manière qui doit rendre, j’en ai la conviction, plus facile et plus précise la mise en œuvre de cet outil de raisonnement et d’analyse qu’est la dialectique.

I En quoi consiste « la pensée linéaire » ?

Il s’agit d’une formule ‘raccourcie’ pour évoquer tout les modes de pensée « classiques ».Elle s’appuie sur la géométrie du monde qui nous entoure, la géométrie du théorème de Thales, de la proportionnalité, et sur la mécanique classique, celle qu’on apprend à l’école, où les effets sont proportionnels aux causes (aux forces), et où les forces s’additionnent, la mécanique du ressort ou de la balance (il s’agit donc bien d’une métaphore très générale). Sur cette conception, a pu se construire toute la logique formelle, où « A est A et non non-A ». Et cette logique, cette pensée a nourrit la pensée rationaliste des XIXe et XXe siècle.

Or cette pensée a atteint ses limites, car elle ne permet plus de penser les situations actuelles, ce qui risque de conduire à des comportements politiques d’échec. Je vais tenter d’illustrer ces propos sur deux exemples d’actualité.

II L’exemple des collectifs pour une candidature antilbérale unitaire et populaire.

Nous vivons en ce moment, un exemple très concret de ce que j’avance. Le débat à propos de la mise en place de ces collectifs, et de leur ancrage populaire est certes divers et ramifié, mais je considère que de nombreuses difficultés ont leur source dans la « pensée linéaire ».

Ceux qui ne « croient pas » à la possibilité d’une nouvelle donne politique (et il y en a de tous les bords), disent (ou pensent) « il n’y a pas assez de forces, assez de crédibilité, on ne peut pas y arriver ». Ils extrapolent le présent, comme si l’avenir était inscrit dans une proportionnalité avec le présent. Des communistes, qui accusent la LCR de cette attitude, la partagent en fait, même s’ils en tirent des conclusions inverses.

En revanche, beaucoup des ceux qui ‘croient’ en la possibilité d’une victoire de ce processus emploient la métaphore ‘la mayonnaise prendra’. Qu’est ce que la ‘prise’ de la mayonnaise ? C’est un processus physique hautement non linéaire. La consistance de la mayonnaise dépend des bulles d’air en émulsion dans l’huile. Mais il n’y a aucune proportionnalité entre le nombre de bulles d’air et cette consistance. Tout le monde sait qu’elle « prend » tout d’un coup, c’est-à-dire à partir d’un seuil, et dans tout le récipient, c’est-à-dire globalement. En dessous du seuil, il y a un liquide plus ou moins visqueux, au dessus, ça a pris. Tout le monde sait aussi qu’une mayonnaise peut « rater », si les conditions (sel par exemple) ne sont pas bien remplies. Le raisonnement ‘non linéaire’, consiste à penser que les mêmes caractéristiques peuvent mener à la victoire, si on arrive à ‘faire tourner la moulinette’ suffisamment pour atteindre le seuil critique, et si toutes les autres conditions sont réunies. Le raisonnement non linéaire (qu’il soit implicite ou explicite) nous dit que la victoire est possible, qu’elle n’est pas sure, qu’on ne connaît même pas toutes les conditions pour que ça marche, mais que ça ne marchera que si on arrive à enclencher une « dynamique populaire », au cours de laquelle chaque nouveau participant contribuera à son tour à gagner de nouveaux participants, jusqu’à ce qu’un seuil soit franchi, et qu’un « changement qualitatif » soit à l’œuvre (les physiciens parleraient encore de « percolation »). On l’a expérimenté avec la bataille pour le NON, où, à un moment donné, l’idée de la victoire du NON est devenue crédible globalement, au niveau de la population, et à partir de ce moment, les choses ont avancé à pas de géant, en dépit des efforts de tous les « personnels politiques » et autres médias.

Je pense que la ‘théorie de la non linéarité’ (terme horrible et qui va déplaire à tous les mathématiciens, mais qui a l’avantage d’être court) peut même nous faire avancer sur la nature de ce seuil, des conditions qui influent sur la possibilité de l’atteindre, et par conséquent sur des méthodes qui permettent de progresser. En effet, dans un système non linéaire multistationnaire (c’est-à-dire ayant au minimum deux états stables possibles [1]), tout élément est dans un des deux (ou plusieurs) états. Et ce qui maintient le système dans l’état où il est, est aussi ce qui peut le faire passer dans l’autre, c’est une sorte de cercle vicieux, une boucle de rétroaction positive en langage savant. Qu’est ce qui maintient le système libéral en l’état ? C’est notamment la conviction qu’on ne peut pas faire autrement. Qu’est-ce qui maintient cette conviction ? Beaucoup de choses, beaucoup de facteurs, y compris...la conviction qu’on ne peut pas faire autrement ! C’est le facteur qui s’auto entretient, avec l’aide tout de même des médias, des personnels politiques et de tout ce qui est fait pour empêcher les gens de penser (Isabelle Stengers et Pignarre proposent l’expression de « petites mains » pour désigner tous ceux qui oeuvrent, consciemment ou inconsciemment à maintenir ce sentiment de fatalité). Faire bouger cette conviction, est donc un des éléments majeurs.

On peut évidemment aller plus loin, mais cela demanderait (mériterait) une étude de plus longue haleine. Par exemple, on sait il ne suffit pas, et de loin, d’avoir raison, il faut que les gens acceptent qu’on ait raison. Et il me semble que même avant que le seuil de crédibilité ne soit atteint, la dynamique populaire peut changer la manière dont les arguments sont reçus. Par exemple, un des pièges du présidentialisme est précisément qu’en mettant en avant le candidat, il empêche de penser programme, il met les sentiments (on aime ou pas telle personne, on a ou pas « confiance ») avant le raisonnement. C’est un obstacle de nature très différente de celui de la fatalité ou pas du libéralisme. Cela fait partie peut être des « conditions » qui rendent ou pas possible le changement souhaité (le paramètre dont la modification permettra ou non d’atteindre la bifurcation). Cela peut empêcher d’amorcer la pompe (encore une image de rétroaction positive). Quelle est la dynamique de l’évolution de ce paramètre ? Enfin, je n’ai mentionné ici que le facteur « conviction », le même raisonnement devra porter sur les autres facteurs de réussite ou d’échec de la stratégie d’union antilbérale, mais toujours en réfléchissant en termes de dynamique non linéaire. Il ne s’agit pas à figer le débat, mais bien au contraire de l’ouvrir en ne le corsetant pas dans une pensée linéaire appauvrissante.

On me dira qu’il ne s’agit pas d’autre chose, que de la dialectique du subjectif et de l’objectif dans le combat politique. Que cela a déjà été dit, que c’est le but de tout le travail de propagande et qu’il suffit donc de raisonner dialectiquement. Oui. Mais, avec les notions de boucle de rétroaction positive et de multistationnarité n’a-t-on pas des concepts qui permettent de préciser cette dialectique, de l’analyser plus profondément en ses divers éléments, de mieux appréhender les acteurs sur lesquels il est possible ou nécessaire d’intervenir ?

III L’exemple du débat sur « croissance/décroissance ».

C’est un exemple que j’ai trouvé en écoutant le débat sur croissance décroissance à la fête de l’huma (dimanche à 17h cité du livre). J’y réfléchi depuis peu, et je voudrais seulement ici indiquer quelques pistes. Je n’ai pas non plus eu encore le temps de lire le livre correspondant, (Le développement en débat, coll. Syllepse/espaces Marx), et je me contenterai donc du seul débat.

Les partisans de la décroissance raisonnaient, en gros de la façon suivante : si vous êtes pour la croissance, vous êtes productivistes, on ne peut échapper au productivisme, donc à terme proche, à la destruction de la vie humaine, qu’en étant pour la décroissance. Ou bien l’un ou bien l’autre, et pas de mention de la manière d’effectuer le passage entre les deux, pas de transition, et surtout pas de modification des ces deux pôles qui sont immuablement l’un bon et l’autre mauvais.
Il s’agit pour moi d’un cas très net de raisonnement linéaire qui ne prend en compte ni les rôle particulier des représentations mentales dans le processus politique, ni le fait qu’un changement d’état d’esprit est une émergence où rien n’est contenu avant dans chacun des éléments, ni du fait que ce changement devra résulter d’une modification qualitative dont il convient de comprendre le mécanisme.

L’argumentation d’ A. Hayot, dialectique, tenant compte de l’unité des contraires que sont production et consommation, et montrant qu’on ne peut raisonner dans l’absolu, sans prendre en compte le libéralisme, était à mon avis beaucoup plus intéressant et réaliste, et la preuve en est, à mon sens, qu’il était le seul à être capable d’écouter et d’entendre les arguments des autres, ce qui est une condition sine qua non pour pouvoir avancer...

Pourtant il me semble que si on met en oeuvre une dialectique affinée par les connaissances issues des sciences de la complexité, (des dynamiques non linéaires dans le cas présent), on arrivera mieux à cerner l’ensemble - ou disons, un plus grand nombre- de facteurs en jeu, peut être même à établir une sorte de hiérarchie dans le temps de ces facteurs ? C’est une hypothèse qui demanderait bien sûr à être analysée.

En effet, il n’y a pas seulement unité des contraires, il y a entre production et consommation, une relation en boucle de rétroaction positive qui passe par ce que j’appelle « l’imaginaire collectif ». Le productivisme libéral s’appuie sur et façonne (une autre boucle) cet imaginaire collectif. Il n’est que de voir les innombrables « enquêtes d’opinion » sur les produits de consommation, il n’est que de voir quelle image d’un bien être on a réussi à imposer dans les pays pauvres, il n’est que de voir le problème des « marques » à l’école...

Dans ces conditions, réfléchir à la relation entre production et consommation me parait nécessiter une réflexion sur le rôle de cet imaginaire collectif, sur la manière d’influer à ce niveau, sur la façon dont il intervient pratiquement dans la relation production/consommation, et sur les autres facteurs qui interviennent sans doute dans cette boucle de rétroaction. Du débat il est ressorti à mon sens que cette réflexion portant sur l’articulation dialectique mise en œuvre à travers l’étude d’une dynamique non linéaire, du subjectif et de l’objectif dans cette boucle de rétraction positive qui maintient en l’état le système productiviste, ou qui permettrait de le modifier/renverser/inverser, est peut être de nature à rassembler les forces, à permettre une mise en synergie des partisans de la décroissance et de ceux d’une croissance autrement.

Il s’agit encore une fois d’un problème de brûlante actualité, à la fois parce que l’urgence d’une gestion tenant compte de ces problèmes se révèle de plus en plus à nous de canicules en typhons, et d’autre part parce que le capitalisme libéral est par définition incapable de fausser sa concurrence pour tenir réellement compte des exigences de la planète.

Janine Guespin

Notes

[1Des explications sur ces concepts peuvent être trouvées sur la page de l’atelier L dans le site d’Espaces Marx, ou mieux, dans le livre Emergence, complexité et dialectique de Lucien Sève, Ed. Odile Jacob, 2005)

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