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L’avenir de la solidarité internationale et l’actualité de la décolonisation

mardi 3 octobre 2006, par Gustave Massiah

Intervention au Colloque des 13 ET 14 novembre 1998 "AUTOUR DE L’ACTION ET DE L’ASSASSINAT D’HENRI CURIEL"

La solidarité internationale est une des réponses majeures aux conséquences désastreuses de la mondialisation néo-libérale. C’est une référence et une valeur centrale dans les luttes pour un droit international soucieux des libertés individuelles et collectives, de l’égalité et de l’universalité des droits. Le mouvement de solidarité internationale est porteur de cette exigence. Il n’en demeure pas moins traversé de contradictions, confronté à l’institutionnalisation et à la professionnalisation, et partagé entre des composantes et des cultures internationalistes, développementistes et humanitaristes. Dans cette situation, le travail de mémoire sur la décolonisation est essentiel et fondateur. Parce que la décolonisation, et la crise de la décolonisation que nous vivons aujourd’hui, est un moment historique majeur dans l’histoire de l’humanité, un événement qui caractérise notre époque et son avenir. En mettant en perspective notre situation, nous serons mieux en mesure d’apprécier la nouvelle articulation entre la question mondiale, la question nationale et la question sociale. Et nous serons mieux armé pour ouvrir le débat stratégique sur la transformation sociale et politique à l’échelle du monde.

hypothèses

1. La décolonisation est un moment essentiel de notre histoire. Nous allons y chercher des éclairages pour mieux resituer les questions que nous nous posons aujourd’hui. La décolonisation est le mouvement par lequel chaque peuple, et tous les peuples, conquièrent le droit de participer également à l’Histoire de l’Humanité.

2. La décolonisation n’a pas encore produit tous ces effets. La crise de la décolonisation a accompagné la décolonisation dès le début. Les régimes qui en sont issus ont déçu tous les espoirs. La libération économique n’a pas suivi la libération politique . Le système international est resté dominé par les plus puissants. La reprise en main de l ‘économie mondiale a rendu dérisoires les mages de manoeuvre.

3. Réaffirmer l’importance de la décolonisation n’est pas secondaire aujourd’hui. Pour le mouvement de solidarité internationale, c’est une question vitale et un défi majeur. L’ère des désillusions et du relativisme post-modeme s’appuie sur une entreprise de révision de l’histoire de la colonisation, révision présentée comme une œuvre salutaire de déculpabilisation. Pour nous qui ne cherchons pas à construire la solidarité internationale sur la culpabilité, il y a un défi à relever. Il nous revient de rappeler l’importance du devoir de mémoire et de reconnaître les responsabilités de la situation actuelle.

4. Le mouvement de solidarité a échappé au piège de la culpabilisation et du paternalisme quand il a reconnu dans la décolonisation un mouvement historique d’émancipation et quand il s’est déterminé par rapport aux luttes de libération . La solidarité avec ces luttes était la façon de choisir ses camarades, de construire la fraternité, de rechercher sa propre liberté.

5. La solidarité comme référence et comme valeur se situe dans l’histoire longue. Les formulations dont nous héritons, notre culture de la solidarité internationale ont été construites dans la période récente, de 1914 à 1989. L’effondrement des grands empires pré-capitalistes (chinois, ottoman, russe, austro-hongrois) a précédé la fin des empires coloniaux. La solidarité entre peuples opprimés s’est élargie à l’affirmation des droits des peuples. A partit de 1973, il est devenu évident qu’il n’y avait pas d’espace de solidarité entre les Etats, même quand ils étaient dominés.

6. La période récente a vu la conjonction historique de deux mouvements historiques d’émancipation : celui de prolétariat et celui des colonisés. L’histoire des rapports entre les luttes des opprimés et celle des exploités a été tumultueuse. La façon dont nous posons aujourd’hui le rapport entre la question nationale et la question sociale doit beaucoup à cette histoire. D’autant que les deux ont servi de support à nos représentations de la question mondiale.

retour historique

7. Comment a été pensée et comment s’est construite la représentation du rapport entre libération nationale et libération sociale ? La Première Internationale a beaucoup discuté de la question irlandaise. Marx et Engels ont toujours insisté sur le caractère mondial du capitalisme et sur l’importance pour la classe ouvrière anglaise de soutenir la lutte nationale irlandaise. La Deuxième Internationale, rappelons notamment les débats entre Rosa Luxembourg, Lénine et Kautsky, a défini le cadre théorique, et établi la convergence entre capitalisme et impérialisme. La Troisième Internationale, a formulé la stratégie. Dans la thèse sur la question des peuples d’Orient et au cours du Congrès des Peuples d’Orient à Bakou, elle a reconnu le caractère stratégique de la question agraire ; elle a défini l’internationalisme prolétarien et appellé à l’alliance frontiste entre les partis ouvriers et les mouvements nationaux.

8. Les luttes de libération nationale écrivent leur histoire à travers les plus significatives : Inde, Chine, Indonésie, Egypte, Viet-Nam, Algérie, Ghana, Kenya, Guinée, Palestine, Afrique du Sud. La libération nationale et la lutte armée deviennent des références idéologiques (Amérique Latine). La stratégie s’organise autour de la théorie de l’avant-garde des partis de la classe ouvrière, de l’alliance avec les paysans et les partis nationaux et du soutien de l’Union Soviétique, puis de la Chine. La libération nationale est vécue comme l’étape préalable et nécessaire à la libération sociale. La mobilisation s’appuie sur les solidarités culturelles et religieuses des peuples ; avec la volonté explicite de construire , à partir des luttes de libération, les identités nationales. Le droit de se doter d’un Etat indépendant est reconnu par le droit international.

9. La crise de la décolonisation est celle des Etats qui en sont issus. Elle met en cause la nature de ces Etats et leur incapacité à mettre en cause le système international qui met en scène les rapports entre les Etats. La stratégie portée par le mouvement de décolonisation est celle de la révolution nationale démocratique et populaire, en tant qu’étape vers la révolution socialiste.

10. Les régimes populistes théorisent le parti unique et construisent des Etats de plus en plus autoritaires. Les violations des droits individuels, les manquements à l’Etat de droit, la négation de la démocratie en amenuisent les bases sociales. Les modèles de développement affichés cachent mal le renforcement des inégalités et la montée de privilèges. La reprise en main par les Etats dominants combinant pression économique (le marché mondial, les monopoles technologiques) ; les offensives idéologiques et les interventions militaires, réduisent à néant les coalitions d’ Etats et ont raison de régimes discrédités.

ouvertures

11. La solidarité internationale remet en avant la notion du peuple, défini à partir de l’histoire de ses lutes, dans l’ensemble complexe formé par les peuples, les nations et les Etats. La solidarité internationale combine plusieurs approches : solidarité entre les peuples opprimés par rapport à une situation imposée par les puissances dominantes, solidarité entre tous les peuples par rapport à un projet de dépassement du système dominant, solidarité dans les luttes et dans l’invention d’un nouvel internationalisme à l’ère de mondialisation.

12. Pour construire de nouvelles solidarités, plusieurs questions sont ouvertes :
- La redéfinition du rapport entre la question sociale et la question nationale (mise en cause du salariat, frontières, territoires, identité et citoyenneté)
- L’articulation avec la question mondiale (nature de la mondialisation, domination impériale, système international)
- La reformulation de la question stratégique (autonomies et formes d’organisation, formes étatiques)
- La signification de la solidarité internationale en tant que référence et valeur dans le débat sur l’universalité des droits (droit à l’autodétermination, non ingérence)
- La nature du mouvement de solidarité internationale à partir de ses contradictions (institutionnalisation et professionnalisation), de ses composantes (internationalistes, développementistes, humanitaristes) et de sa situation dans le mouvement social et politique.

Gustave Massiah, septembre 1998


QUELQUES SOULEVEMENTS, LUTTES ET REVOLUTIONS

- TONKIN (1946)
- MADAGASCAR (1947)
- REVOLUTION CHINOISE (1949)
- EGYPTE NASSER (1952)
- DIEN BIEN PHU (1954)
- ALGERIE (1954)
- CUBA (1956)
- ANGOLA (1961)
- MEXIQUE, SENEGAL, FRANCE (1968)
- TCHECOSLOVAQUIE (1968)
- ETHIOPIE (1974)
- PORTUGAL (1974)
- VIETNAM (1975)
- IRAN (1979)
- NICARAGUA (1979)
- POLOGNE (1980)
- PALESTINE - INTIFADAH (1987)

QUELQUES INDEPENDANCES

- INDE (1947)
- INDONESIE (1949)
- LAOS, CAMBODGE, VIETNAM (1954)
- MAROC, TUNISIE (1956)
- GHANA (1957)
- GUINEE (1958)
- DIX-SEPT ETATS D’AFRIQUE (1960)
- CONGO EX BELGE (1961)
- ALGERIE (1962)
- ANGOLA, MOZAMBIQUE, GUINEE - BISSAU (1973)
- ZIMBABWE (1979)
- ERYTHREE (1990)
- AFRIQUE DU SUD (1993)

QUELQUES COUPS D’ETAT, GUERRES, INTERVENTIONS

- GRECE (1944)
- ETAT D’ISRAEL ET GUERRE (1948)
- BERLIN (1948)
- COREE (1950)
- IRAN - MOSSADGEH (1953)
- GUATEMALA (1954)
- GUERRE DE SUEZ (1956)
- POLOGNE ET HONGRIE (1956)
- ASSASSINAT LUMUMBA (1960)
- CRISE CUBA (1962)
- COUP D’ETAT BRESIL (1963)
- VIETNAM - CAMBODGE (1979)
- SALVADOR (1979)
- AFGHANISTAN (1980)
- COUP D’ETAT TURQUIE (1980)
- IRAN - IRAK (1980)
- COUP D’ETAT POLOGNE (1981)
- INVASION ISRAEL AU LIBAN (1982)
- GRENADE (1983)
- GUERRE DU GOLFE (1991)

QUELQUES CONFERENCES

- 1920 : CONGRES DES PEUPLES D’ORIENT A BAKOU
- 1927 : PREMIER CONGRES DES PEUPLES OPPRIMES A BRUXELLES.
- 1945 : CONFERENCES DE SAN FRANCISCO. CREATION DES NATIONS -UNIES
- 1947 : PLAN MARSHALL
- 1949 : OTAN
- 1955 : CONFERENCE AFRO-ASIATIQUE DE BANDOENG.
- 1957 : TRAITE DE ROME, EUROPE
- 1961 : CREATION DE L’OPEP A CARACAS
- 1961 : PREMIER SOMMET DES NON-ALIGNES A BELGRADE
- 1964 : CNUCED
- 1966 : TICONTINENTALE A LA HAVANE
- 1975 : HELSINKI : SECURITE
ET COOPERATION EN EUROPE
- 1981 : SOMMET DE CANCUN

QUELQUES TEXTES DE REFERENCES

- Discours sur le Colonialisme - Aimé CESAIRE
Editions Présence Africaine - 1955
- Peaux Noires, Masques Blancs - Frantz FANON
Editions François Maspero
- Les Massacres Coloniaux - Yves BENOT
Préface de François MASPERO 1955
- Les Sanglots de l’Homme Blanc - Pascal BRUCKNER Editions LE SEUIL
- Le Non Alignement - CEDETIM
Editions La Découverte - 1985

- Conseil Général de la Première Internationale
1866-1868
- Les Quatre Congrès de la Troisième Internationale - 1919-1923
- Le Premier Congrès des Peuples d’Orient BAKOU - 1920
Fac-similé chez divers éditeurs

QUELQUES CITATIONS

Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. Le fait est que la civilisation dite « européenne », la civilisation « occidentale » telle que l’ont façonnée deux siècles de régime bourgeois est incapable de résoudre les deux problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance : le problème du prolétariat et le problème colonial(...).
(Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, 1955)

Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer (...) le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.
(Aime Césaire, Discours sur le colonialisme, 1955).

L’histoire de l’Irlande nous montre quel malheur c’est pour un peuple d’avoir assujetti un autre peuple.
(Friedrich Engels à Karl Marx, le 24 octobre 1869).

Enfin, ce que nous a montré l’ancienne Rome sur une échelle monstrueuse, se répète de nos jours en Angleterre, le peuple qui subjugue un autre peuple se forge ses propres chaînes.
(Karl Marx, le 28 mars 1870, en français)

La véritable mission de la société bourgeoise, c’est de créer le marché mondial, du moins dans ses grandes lignes, ainsi qu’une production conditionnée par le marché mondial. Comme le monde est rond, cette mission semble achevée depuis la décolonisation de la Californie et de l’Australie et l’ouverture du Japon et de la Chine.
Pour nous, la question difficile est celle-ci : sur le continent la révolution est imminente et prendra tout de suite un caractère socialiste ; mais ne sera-t-elle pas forcément étouffée dans ce petit coin, puisque, sur un terrain beaucoup plus grand, le mouvement de la société bourgeoise est encore ascensionnel ?
(Karl Marx à Friedrich Engels, le 8 octobre 1858)

Je suis de plus en plus arrivé à la conviction que(...) la classe ouvrière anglaise ne pourra jamais rien faire de décisif, ici en Angleterre, tant qu‘elle ne rompra pas de la façon la plus nette, dans sa politique irlandaise, avec la politique des classes dominantes ; tant qu’elle ne fera pas, non seulement cause commune avec les Irlandais, mais encore ne prendra pas l’initiative de la dissolution de l’Union forcée de 1801 et de son remplacement par une confédération égale et libre.
Le prolétariat anglais doit suivre cette politique non par sympathie pour l’Irlande, mais parce que c’est dans son propre intérêt. Sinon le peuple anglais continuera à être tenu en lisières par les classes dirigeantes, car c’est lui qui est contraint de se rallier à elles pour faire front contre l’Irlande (...)

(Karl Marx à Ludwig Kugelmann, le 19 novembre 1869)

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