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Indéterminés, singuliers, responsables...

samedi 7 octobre 2006, par Jean-Marie Lelièvre

Compte-rendu de la table-ronde "La biologie contre la psychanalyse ?" du 11 mai 2006

Sur le thème « La biologie contre la psychanalyse ? » la rencontre du 11 mai dernier a cherché à un peu éclairer les controverses en cours. Pour Marie-Jean Sauret, psychanalyste à Toulouse, on peut s’en moquer... si on en ignore l’enjeu véritable : à l’époque du capitalisme - précisément défini par l’alliance du scientisme et du marché - il s’agit du statut de la singularité ! Pourquoi et qu’est-ce qui fonde celle-ci ?

Selon MJ Sauret, ce n’est pas du libre-arbitre qui serait octroyé à chacun à condition de grandir dans le bon environnement, d’être pourvu de la bonne biologie, et d’avoir le bon développement « neuro-cognitif ». Cette conception scientiste peut fournir dans un de ces éléments l’alibi d’un comportement à stigmatiser, réprimer, exclure... A l’inverse, la psychanalyse place toujours la cause de la singularité dans le point d’indétermination du Sujet (celui qui formule la question Qui suis-je) qui découle elle-même du fait que l’être humain est un être parlant qu’aucun mot ne parvient jamais à définir complètement. S’il existe une idéologie psychanalytique chez certains praticiens comme l’a démontré Brigitte Chamak, sociologue des sciences à Paris, à propos de l’autisme, Michel Lapeyre, psychanalyste à Toulouse, l’a qualifiée d’antipsychanalytique car celle-ci rajoute un déterminisme là où Freud DONNAIT UNE CHANCE à la liberté du Sujet dont UNE psychanalyse fait l’expérience.

C’est pourtant au nom d’un déterminisme biologique que certains rejettent cette liberté. Mais d’où vient l’ordre biologique ? Historiquement un élève de Freud, Ferenczi, tenta aussi d’y voir plus clair comme le rappela un autre participant, Bernard Doray psychiatre et psychanalyste. Et du côté des biologistes ? Jean-Jacques Kupiec, biologiste à Paris a apporté depuis vingt-cinq ans une réponse solide, originale. Ses théories généralisent l’indéterminisme biologique au niveau moléculaire et cellulaire au profit d’un modèle darwinien où l’ordre biologique dans l’organisme découle d’une sélection des cellules ; elles ont eu un certain retentissement avec le livre « ni Dieu ni gène ». Pour JJ Kupiec, il y a confusion permanente entre génétique et hérédité ! La génétique est considérée comme une science alors que ce n’est qu’une théorie pour la transmission des caractères héréditaires datée historiquement. En revenant sur cette Histoire, JJ Kupiec rappelle d’abord l’émergence vers 1900-1920 du concept de matériel héréditaire discret, les gènes, dans la lignée germinale transmise à la lignée somatique, qui assurent la reproduction de l’individu. Dans ce cadre, la génétique est une théorie déterministe avec correspondance gène-caractère. Cette correspondance est si forte dans la vision des années 1920, le déterminisme semble tellement fort que le processus lui-même permettant cette liaison (l’embryogenèse) importe peu puisque de toute façon on a la cause (le gène) et l’effet (le phénotype) comme l’écrit alors le grand généticien Thomas Morgan. Le même Morgan change radicalement d’avis 10 ans plus tard dans son livre « Embryologie et génétique ». En effet il constate qu’en génétique on a des corrélations statistiques mais un croisement des causes (un gène peut avoir une multitude d’effets ou au contraire plusieurs gènes contribuer à un seul caractère). Pourtant une prise en compte conséquente de ces données a été éludée par Morgan et jusqu’à aujourd’hui. Le physicien Schrödinger théorisa vers 1945 que la loi des grands nombres, fondamentale en physique pour comprendre l’ordre macroscopique à partir du désordre microscopique, ne pouvait exister pour les phénomènes biologiques ; que l’ordre biologique doit naître de l’ordre microscopique. Un courant influent de la biologie incarné notamment par les français F Jacob et J Monod a cru trouver cet ordre dès l’échelle microscopique dans l’existence d’un programme génétique (aujourd’hui on dit plus volontiers « auto-organisation »...) fondé sur des molécules biologiques codées dans l’ADN et s’associant dans un déterminisme quasi-parfait. Le problème est que cet ordre biologique garanti par la stéréospécificité est un leurre car celle-ci est bien trop faible pour déterminer un ordre à l’échelle moléculaire. Pour comprendre l’ordre biologique, JJ Kupiec propose d’étendre le mécanisme darwinien de l’évolution des organismes à l’intérieur même de l’organisme. Pour cela il s’appuie sur les quelques exemples déjà décrits (l’origine des anticorps ; la sélection neuronale ; la variabilité cellulaire) démontrant un processus en deux temps : une différenciation cellulaire d’abord due au hasard (indéterministe) - cohérente avec le désordre microscopique (moléculaire) démontré par la physique - puis un processus de sélection cellulaire.

Pour MJ. Sauret et M. Lapeyre, ces propositions infirment la vision d’une biologie qui prétendrait prouver que l’organicité détermine ce que l’on est en tant que Sujet, en quelque sorte que la biologie interdit l’histoire (reste à explorer ce qui différencie l’indéterminisme en biologie et en psychanalyse). Au contraire, il devient possible d’imaginer que la biologie accomplit l’histoire du Sujet (MJ Sauret) ! « Pourquoi suis-je comme ça », c’est-à-dire pour la psychanalyse quel est le type de structure « choisie » par le Sujet pour régler sa relation aux autres ? Avant ou sans Freud, la cause est recherchée ailleurs, dans un grand Autre, religieux, organique (génétique, neuro-cognitif), phénoménologique (c’est la faute à papa-maman qui eux mêmes ... dans une version laïque du mythe d’Adam et Eve ; cf. Jung)... ou purement socio-économique ! Depuis Freud, la cause est à mettre dans le point d’indétermination du Sujet. Cela n’exclut pas l’existence de déterminismes, mais est aussi ce qui a fait dire aux psychanalystes que nous sommes indéterminés, singuliers, uniques... et donc (à la différence des cellules !) aussi responsables (de ce que nous faisons avec notre biologie, pas de sa « nature ») !

Dans l’assistance, c’est justement cette responsabilité qui a été jugée très problématique sinon irrecevable (signe des temps ?) Ce que comprenait M. Lapeyre : cet indéterminisme est parfaitement effrayant car il ne laisse d’autres choix que celui d’assumer la responsabilité de ce que nous sommes (puisqu’il n’y a pas d’ « Autre » pour en répondre). Pour Lacan la folie est la preuve de cette liberté et non sa perte. Il est aussi fondamentalement ennemi de la civilisation. Ce qui pose autrement les conditions de co-existence du singulier avec le nécessaire pluriel de la civilisation. A reprendre donc.

Jean-Marc Lelièvre

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