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L’irréductible puissance de la dignité

dimanche 19 novembre 2006, par Jean-Louis Sagot-Duvauroux

A propos de La Dignité. Les debouts de l’utopie, de Bernard Doray. Éditions La Dispute, 2006. 394 pages, 26 euros.

Bernard Doray, psychiatre, philosophe et militant, coordonne le travail sur le psychiatre et penseur politique Frantz Fanon dans le cadre de l’Espace Frantz Fanon organisé au FSM 2007 de Nairobi. Il interpelle dans son récent livre la dimension concrète et subjective d’une valeur productrice d’humanité. Lecture.

Il y a, tout au début de ce livre, le récit d’une attaque victorieuse des « forces aériennes zapatistes » contre l’armée mexicaine déployée dans les champs de maïs. Le maïs, c’est la vie des communautés indiennes. « Alors, pendant cinq cents et quelques jours, à tour de rôle, les communautés sont allées au contact des militaires. » Contre les automitrailleuses de l’armée régulière, un peuple d’hommes, de femmes, d’enfants et deux mille avions aux couleurs zapatistes. Les avionneurs sont de chair et d’os. Les avions sont en papier plié. Mais les avionneurs gagnent la bataille, parce que leurs projectiles parlent aux pauvres bougres de soldats qu’on envoie terroriser leurs frères. Et les officiers ne parviennent plus à étouffer le vrombissement que cette parole soulève dans leur âme. Puissance de la dignité.

Les langues des Mayas ne pratiquent pas la hiérarchie entre le sujet et l’objet. Le français dit : « Je vous ai parlé. » Les Mayas disent : « J’ai parlé. Vous avez écouté. » On comprend sans peine que l’histoire de la dignité a quelque chose à nous apprendre quand elle se raconte dans ces langues-là, quelque chose d’encore inouï sous nos rivages. Et cependant, l’Occident n’y perd rien. Certes, il doit cesser de se prendre pour le soleil. Se laisser caresser comme les autres par une lumière faite pour se répandre également sur tous. Mais sous cette lumière commune où l’auteur les emmène, les théorisations à l’occidentale de Pic de la Mirandole, Rousseau, Kant ou Marx tiennent honnêtement leur place et prennent un relief inattendu.

La conversation ne s’arrête pas là. S’y mêle un peuple d’humains et d’histoires souvent familiers aux lecteurs de l’Humanité : la militante Malika Zédiri et le sous-commandant Marcos, l’artiste sud-africain Bruce Clarke et notre cher Henri Alleg, notre cher Lucien Sève et le graphiste Gérard Paris-Clavel. Point commun : une parole en acte, en textes ou en images sur le « pacte éthique » sans lequel toute humanité se délabre et s’éparpille.

Deux qualités majeures donnent sa puissance au très beau livre de Bernard Doray, psychiatre, militant, penseur. D’abord son sujet, la dignité, traitée non comme une valeur abstraite, mais comme le versant éthique et subjectif d’une reconstruction aux perspectives éminemment politiques. D’une histoire à l’autre, il nous fait comprendre et ressentir comment on se lève, comment on se relève, comment on apprend à tenir debout, comment les signes dans lesquels naissent ces élévations resymbolisent notre commune humanité, comment ces intimes relèvements nous ouvrent à l’action collective contre l’oppression.

La deuxième grande qualité, c’est la nature même d’une démarche qui refuse le surplomb du théorique sur la pratique, du militant sur l’artistique et cependant les réunit comme des segments disparates, complémentaires, articulables d’une même urgence : la production d’humanité. Du coup, chaque lecteur peut y trouver un fil à partir duquel son chemin a déjà commencé à se tracer, le mettant en communauté avec les pensées les plus aiguës comme avec les plus belles espérances.

Plusieurs moments sont écrits à deux, Doray et son épouse, la psychanalyste Concepcion de la Garza. Mais même là où la signature est unique, la vie et la pensée du signataire ne sont pas les seuls pôles de ce que nous lisons. Lui, elle, la source européenne, l’Amérique latine, les sources indiennes, algériennes, rwandaise, ouvrières et tant d’autres. La dignité dont nous entretient Bernard Doray n’est pas une ligne à suivre, c’est un réseau à partager. Tant mieux. À lire et à faire lire !

Jean-Louis Sagot-Duvauroux, écrivain

(Paru dans l’Humanité du 7 novembre 2006.)

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