Accueil > Thématiques > Sciences > "atelier L" "nouveaux concepts nouveaux outils pour la transformation (...) > Journée du 3 février 2007 : Réseaux, théories, critiques et pratiques

La chaîne et la trame du tissage social

La trace de la main et l’objet herminette du néolithique.

dimanche 10 décembre 2006, par Pierre Assante

Une contribution pour mettre l’accent sur la relation
entre l’effet de réseau humain et la complexité du travail

J’utilise dans ce texte la métaphore développée par Yves Schwartz sur le travail sur métier à tisser : la trame constituant la norme de l’activité et la chaîne l’activité à partir de la norme. En imaginant l’évolution de la norme elle-même et bien sûr les variations, la créativité de l’activité à partir de la norme elle-même en mouvement.

"C’est en découvrant l’anatomie de l’homme que nous comprenons celle du singe" dit approximativement (je résume !) Marx. C’est-à-dire que dans le phénomène ultérieur, plus avancé, que l’on vit, nous pouvons comprendre les phénomènes précédents et éclairer en retour les possibles du devenir. « C’est en voyant le fonctionnement du capital que nous pouvons comprendre la rente foncière », dit-il. Les bifurcations de la société, comme leurs résultats sur notre mode de pensée, nous les considérons comme des phénomènes éternels (phénomènes physiques de longue durée comme le lever du soleil chaque matin) ou au contraire que tout peut être changé d’un claquement de doigts parce que nous l’avons voulu ainsi.

Le rôle de la propriété, il nous faut la comprendre dans ses manifestations d’aujourd’hui pour comprendre quel rôle elle a joué dans le développement de la société. Il ne s’agit pas seulement de la propriété des grands moyens de production, mais de l’usage de tout ce que l’espèce humaine produit (production-échange). C’est le choix de l’usage des objets produits qui fait de la propriété une richesse sociale ou un handicap social. Marx souligne le rôle positif de la richesse, il ne la condamne pas. Il s’en prend à la propriété, non à la richesse, il souligne qu’échange est production, production et rapports sociaux, essence de l’humain.

La dévalorisation du travail gagne à ce point du terrain et fait le lit d’une sorte de coup d’état que nous préparerait autoritairement ou en douceur les prochaines élections présidentielles dont la candidature de Nicolas Sarkozy est un révélateur puissant. Et à laquelle il nous faut répondre, chacun à notre façon, en fonction de nos propres activités.

La réponse de Revuz Trémolières (Travail et Ergologie, Y. Schwartz et Louis Durrive, Collectif, Editions Octarès) sur la question de nécessité (besoin) et désir sur la question du travail répond à ce détournement des travaux de recherche des ergologues qui a gagné y compris partiellement des organisations ouvrières.

Je regrette de ne pas avoir assez insisté jusqu’à présent sur cet aspect de réponse à la question du désir, question juste et sérieuse mais aussi tarte à la crème facile et qui répond tout à fait aux besoins d’un patronat et d’un Etat qui réorganise le travail en fixant, figeant des hiérarchies sociales dans la pratique du travail et dans les têtes (et l’encadrement et les salaires), qui normalise cette pensée (le consommateur libre et le producteur soumis) dans le vécu au travail et dans toute l’activité.

La trame, de plus en plus, les pouvoirs concrets et abstraits du patronat et de l’Etat nous en imposent la forme parce qu’ils possèdent les techniques pour les construire avec nous à notre corps défendant. Ce n’est pas nouveau, mais c’est tellement plus efficace et terriblement plus efficace pour leurs choix qu’il fut un temps. Nous lisons chaque jour ou entendons des déclarations de ce patronat et de cet Etat dénonçant la précarité ou l’insuffisance de la recherche dans le même temps où ils retirent les moyens d’y remédier et créent ceux de les aggraver.

L’évolution du capitalisme, son affranchissement des forces « physiques » humaines, de la dextérité « artisanale » et de la parcellisation de la conceptualisation de la production ont libéré un temps les forces productives. Mais cet « affranchissement » a aussi libéré le pouvoir du capitalisme du contrôle et de l’initiative du producteur-consommateur, il a libéré le capital de la production ou du moins d’un lien immédiat avec la production qui évitait de couper celle-ci des moyens qui la permettent, ce qui est la raison d’une crise qui va s’accélérer, s’amplifier. On ne peut laisser aller les choses sous peine d’un effondrement social. Cette crise doit être l’occasion de construire une alternative à un mode de production entré en contradiction violente avec lui-même.

La question des grands moyens de production : peut-on tolérer qu’un premier ministre de gauche, par rapport aux licenciements de Michelin réponde « qu’un Etat ne peut pas tout », ce qui est en un sens, partiellement, vrai, mais qu’il considère que cette affirmation comme une réponse a refermé la question et n’a pas été sans conséquence sur la suite des évènements. Ce type de comportement ouvre la voie à la même réponse à toutes les autres questions sur l’équilibre « naturel » et « social » (qui sont la même chose) de la planète.

La question des grands moyens de production, oui, mais pas seulement. L’humanité, la personne humaine ne peut échapper à un questionnement sur la propriété. Y renoncer par opportunisme ne comporte pas moins de danger que la politique dite de « partageux ». Se cacher le visage devant la réalité qu’est la propriété au XXI° siècle ne nous éclaire pas sur cette trace de la main, son rôle, son usage, son essence. Les réformes de l’enseignement ont d’ailleurs buté sur l’opposition du concept d’usage, oppositions doublement conservatrices des réformateurs mal intentionnés comme des défenseurs du système éducatif et de ses acquis positifs qui campent sur ces acquis . Il y a un lien essentiellement fort entre cette trace de main et l’enseignement, détourné par les promoteurs-« simplificateurs » du « nouvel apprentissage » ou des « socles » scolaires.

Dans l’action quotidienne, le travail quotidien, l’action sociale et revendicative... il y a la réponse à ces questions à condition qu’elle soit liée à cette vision que l’humain est en une seule réalité « quotidien, mimétique, et poïétique » (Henri Lebebvre), sans mutilation d’une part de cette réalité. Les « simplificateurs » qui trouvent leur intérêt à courte vue à cette simplification sont au pouvoir. « Donner tout le pouvoir à l’activité humaine », est-il suffisamment complexe pour illustrer ou exprimer une volonté de remède à la maladie ? Certainement pas. Mais partir de là pour remplir en commun le contenant de cette formule (Jaurès disait qu’il faut se méfier des formules), sans doute. Mon réseau d’aiguilles aimantées achève son mouvement par un retour au même équilibre, comme le dit justement Janine Guespin. Seule une action sur le dispositif peut le transformer et une action consciente (collective en ce qui concerne la société) peut le transformer pour atteindre un but particulier. Action consciente du réseau sur lui-même.

Pierre Assante

Marseille, le mardi 5 décembre 2006

p.assante@wanadoo.fr

Références utilisées :

- Mon site personnel

- Site dédié à l’ergologie
(voir agenda, « L’activité féminine et les tâches du présent »)

- La préparation de l’initiative de l’atelier L sur les réseaux

- Chantier "Travail" de la FSU

- Revue lefebvrienne La Somme et le Reste

- Séminaire "Marx au XXIe siècle"

- Un autre texte travaillé dans l’atelier L

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