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Le spectre de la minorité, François Cusset

vendredi 2 mars 2007, par Guy Carassus

Compte-rendu de la rencontre philosophique du 15/02/07 avec François Cusset intitulée « Pensée minoritaire, politique mineure : leçons américaines et malaise français »

Pour François Cusset qui enseigne l’histoire intellectuelle contemporaine à Sciences-Po, le concept de minorité est sans doute au cœur de la crise politique contemporaine en France. Il suggère qu’elle constitue le chaînon manquant entre les abstractions régulatrices -telle la Nation- et l’anomie politique individuelle actuelle car elle peut permettre de croiser les apports issus des luttes sociales antérieures avec ceux des mouvements actuels, l’héritage de Marx avec ceux des penseurs majeurs que furent Michel Foucault et Gilles Deleuze. Mais pour y parvenir, il faut préciser ce que minorité veut dire. L’auteur s’inspire ici de la conception deleuzienne qui pensait la minorité à l’intérieur même de l’individu et du moi comme une faiblesse, une dissidence par rapport aux normes et en faisait le moteur d’un processus de subjectivation permanent. Aussi, renvoie-t-elle fondamentalement à l’opposition que nous ne manquons d’exprimer, à un moment ou à un autre, face à l’opinion majoritaire, à un « résidu de l’algèbre démocratique » qui résiste de fait aux normes dominantes. En ce sens, comme pensée et comme pratique, elle peut ouvrir la voie au renouvellement des stratégies de luttes et des modes de subjectivation politique. Explication par un détour outre-atlantique et un retour « at home ».

L’exemple américain mérite qu’on s’y attarde. Les philosophes français comme M. Foucault, J. Derrida, G. Deleuze et quelques autres ont inspiré, au début des années 80, des pensées minoritaires [1], critiques universitaires radicales (cultural studies, gender studies, etc.) qui ont pour caractéristique majeure d’opposer aux analyses qui naturalisent les situations sociales et les identités culturelles, un constructionnisme radical qui renvoie leur formation à des processus de subjectivation. Si ces pensées radicales n’ont guère dépassé le territoire du campus universitaire, l’intervenant observe qu’aujourd’hui cette critique des discours normalisateurs s’accompagne d’une relation nouvelle aux luttes sociales.

En France, à la même époque, ces penseurs du bio-pouvoir et de la micro-politique, du capitalisme comme machine schizophrène et désirante sont relégués aux oubliettes. La critique sociale et politique issue de Marx ou de Foucault est marginalisée ; la minorité, fréquemment associé au communautarisme anti-républicain, est stigmatisée [2]. Mais depuis le mouvement social de décembre 95, l’auteur montre qu’on peut observer une réouverture de l’espace critique conjointement au développement de luttes minoritaires et radicales que mènent les combattants anti-sida ou encore les « sans », en liant une identité tactique -non une essence identitaire- et un problème concret, des dimensions spécifiques et une portée générale. Le spectre de la minorité ne viendrait-il pas hanter l’espace politique français en raison de la capacité de ces luttes à mener des processus de subjectivation politique inédit ? Dès lors, la minorité n’a-t-elle pas en puissance la capacité de se joindre aux formes plus traditionnelles et de les renouveler ? Reste quelques autres questions lancinantes : comment combler l’écart entre ces nouveaux modes de subjectivation -qui ont indéniablement un impact dans le champ politique- et la logique électorale majoritaire que la plupart de ces acteurs minoritaires refusent ? N’est-ce pas là le refus de la communauté élargie à toutes ses contradictions ? Et donc de la politique ? A suivre.

Guy Carassus

Notes

[1Ce phénomène intellectuel est analysé dans un livre de F. Cusset, intitulé French theory, paru aux éditions La Découverte en 2003.

[2Le livre de F. Cusset La décennie : le grand cauchemar des années 80, publié aux éditions La Découverte en 2006, traite de cette perte du sens critique durant cette période.

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