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UTOPIE ET IDEOLOGIE DES RESEAUX

vendredi 16 mars 2007, par Pierre Musso

On trouvera ici deux articles de l’auteur qui ont servi de base à sa présentation.

UTOPIE ET IDEOLOGIE DES RESEAUX 1

Partout la figure et la notion de réseau s’imposent. Tout est réseau, voire « réseau de réseaux ». L’organisation de la vie quotidienne devient un usage, voire un culte permanent de réseaux, une quête d’accès ou de connexion aux réseaux électriques et électroniques, de communication et d’information, aux réseaux urbains, de transports, etc., et une insertion dans leurs mailles qui recouvrent la planète entière. Il faut être branché, penser et s’organiser en réseaux. Cette injonction de mise en réseaux marque « l’âge de l’accès » selon Jérémy Rifkin. Il est devenu banal de constater cette omniprésence et cette omnipotence du Réseau dans la vie quotidienne, pour en souligner tantôt les bénéfices, tantôt les menaces. La ville devient « Réseaupolis » et la planète se fait « planète relationnelle », et Manuel Castells annonce l’entrée dans « la société en réseaux » . Simultanément à l’explosion des techniques réticulaires qui constituent l’infrastructure des sociétés hyper-industrialisées, la notion du réseau est omniprésente dans toutes les disciplines - de la biologie aux mathématiques, de la sociologie à la science politique ou des organisations. Le réseau, objet multidimensionnel et mot fétiche, est devenu une doxa pour la pensée contemporaine.
Avec le déploiement planétaire des réseaux d’information et de communication, de transports et d’énergie autour du globe, une véritable idéologie du réseau s’est formée. Elle réactive un « vieux » dispositif imagier. L’histoire de la notion de réseau met en lumière sa double référence à l’organisme et à la technique . D’un côté, les pensées du corps, notamment la médecine, ont longtemps trouvé dans les formes réticulées des structures explicatives du fonctionnement complexe du vivant et du cerveau en particulier, déjà qualifié de « réseau merveilleux » par le médecin romain Galien, et d’un autre, les pratiques et l’ingénierie du réticulaire offrent un réservoir d’images et de représentations réactivées à l’occasion de chaque grande mutation technique.

L’utopie technologique du réseau

Un imaginaire du Destin et du futur a toujours été associé aux techniques du réticulé. L’idéologie contemporaine du réseau s’alimente encore à la source de métaphores et de mythes établis avec le développement des techniques artisanales du tissage. N’oublions pas que l’étymologie latine du terme réseau - retis - renvoie aux rets, aux filets et aux fils entrelacés. Comme l’a montré Gilbert Durand, dans la plupart des civilisations, « Les instruments et les produits du tissage et du filage sont universellement symboliques du devenir » . Il y a une intimité symbolique entre le réseau et le destin. Dans sa fabrication, le réseau-filet, résultat d’un mouvement alternatif continu de va et vient, répétitif et circulaire, renvoie au temps et au « fil du temps ». Dans les mythologies, tissage et temps sont associés : en Grèce, les Moires, soeurs des Heures, sont des fileuses. A Rome, les trois Parques sont la réplique des trois Moires grecques. Déesses du Destin, elles aussi sont des fileuses qui symbolisent la naissance, le mariage et la mort.

Cette mythologie associant technique et gestion du temps et du futur est reprise et revisitée avec la révolution industrielle et l’invention des macro-systèmes techniques territoriaux : le chemin de fer, le télégraphe, puis l’électricité et le téléphone. Le mythe moderne du réseau producteur de transformation sociale, est alors formé dans une inflation de discours et de fictions littéraires. Désormais, tout nouveau réseau technique sera le signe annonciateur du changement social. Ce mythe moderne qui lie réseau technique et futur social a été formulé au XIXème siècle par le saint-simonisme, développé dans la littérature, puis prolongé par le courant anarchiste de Proudhon à Kropotkine, fixant les marqueurs d’une techno-utopie du réseau.

Les ingénieurs, les industriels et les banquiers saint-simoniens ont développé un véritable culte religieux des nouveaux réseaux techniques, notamment des chemins de fer. Ces entrepreneurs s’instituent comme les prophètes et les acteurs de ce nouvel encerclement technique, industriel et financier de la planète. Ils s’y emploient durant un demi-siècle de 1825 à 1875, notamment sous le Second Empire, en développant les réseaux de chemins de fer, de la télégraphie électrique, les réseaux de crédit et de formation.

Dans son célèbre article-manifeste, « Le Système de la Méditerranée » publié dans Le Globe du 12 février 1832, un des leaders du mouvement, Michel Chevalier construit une véritable symbolique du réseau. Le passage de la domination des hommes à leur association ne pourra se réaliser qu’avec le développement des réseaux de communication, par la communion et la communication de l’Orient et de l’Occident. Le « système général » de la Méditerranée qu’imagine Chevalier fait de chaque grand port un lieu d’interconnexion de réseaux imbriqués entre terre, mer et eaux intérieures. « La Méditerranée a été une arène, un champ clos où, durant trente siècles, l’Orient et l’Occident se sont livré des batailles. Désormais la Méditerranée doit être comme un vaste forum sur tous les points duquel communieront les peuples jusqu’ici divisés ». Le réseau permet de « passer » et de « dépasser » la lutte de l’Orient et de l’Occident : il unit les deux, la chair et l’esprit, la femme et l’homme. L’opérateur symbolique de cette fusion est le réseau, lieu de transsubstantiation entre le corps et l’esprit. Les réseaux techniques deviennent ainsi les symboles de la transformation sociale. Le « Système de la Méditerranée » cache les réseaux comme choses (liens techniques) et les dévoile comme symboles (liens sociaux) : « Dans l’ordre matériel, le chemin de fer est le symbole le plus parfait de l’association universelle. Les chemins de fer changeront les conditions de l’existence humaine (...) L’introduction sur une grande échelle, des chemins de fer sur les continents, et des bateaux à vapeur sur les mers, sera une révolution non seulement industrielle, mais politique. » Dans cette affirmation, se loge un des principaux thèmes de la symbolique contemporaine des réseaux : le macro-réseau technique territorial porte en lui la promesse du changement social. Michel Chevalier ira même jusqu’à écrire les phrases fondatrices de l’idéologie du réseau : « Améliorer la communication, c’est travailler à la liberté réelle, positive et pratique....c’est faire de l’égalité et de la démocratie. Des moyens de transport perfectionnés ont pour effet de réduire les distances non seulement d’un point à un autre, mais également d’une classe à une autre » . Il devient dès lors possible de faire l’économie de la transformation sociale. Les saint-simoniens ont déchargé l’utopie sociale de son fardeau, en transférant la promesse du changement social sur l’utopie technologique réticulaire.

A la suite des saint-simoniens, Proudhon et Kropotkine vont jusqu’à instaurer un clivage politique selon l’architecture des réseaux de communication, opposant la centralité étatique à l’égalité décentralisatrice. Ils décèlent dans la structure même du réseau, un choix de société : un réseau centralisé signifie une société centralisée et réciproquement. Cela signifie que le réseau technique et la société se définissent réciproquement par la similitude de leurs structures.

Avec la double intervention saint-simonienne et proudhonienne, les termes du débat sur les réseaux sont durablement fixés et deviennent de véritables « marqueurs » du mythe moderne : celui de la transformation opérée par le réseau technique. Le mythe s’impose et se réactive à l’occasion de l’émergence de chaque grande innovation réticulaire, annonçant une nouvelle révolution sociale et économique. Ce « techno-messianisme » prend la forme d’une utopie technologique du réseau ordonnée par quatre « marqueurs » : 1) Le réseau annonce une révolution technique et donc sociale. Il serait « révolutionnaire » par nature ; 2) Les réseaux seraient aussi porteurs de paix et de cohésion sociale et territoriale, car ils relient la planète et retisse la société ; 3) Le réseau apporte aussi la prospérité, le progrès, de nouvelles activités, voire une « nouvelle économie » ; 4) Le réseau inscrit un choix de société ou de politique dans son architecture même.

Comme tout dispositif imagier, chacun de ces marqueurs est réversible : les bienfaits du réseau technique peuvent être retournés en leur contraire, en autant de menaces d’une société du contrôle, sur le modèle orwellien. La figure du réseau est toujours prête à s’inverser : de la circulation à la surveillance, ou de la surveillance à la circulation.

La rétiologie ou idéologie du réseau

De cette intense période du dix-neuvième siècle qui monta les fictions autour des réseaux techniques, nous avons recueilli un « techno-messianisme » selon le mot de Georges Balandier, mais aussi une « technologie de l’esprit » . C’est leur combinaison qui a produit une puissante idéologie du réseau que nous nommons du néologisme « rétiologie ». La rétiologie contemporaine articule deux composantes : d’une part, une techno-utopie qui célèbre chaque innovation réticulaire comme une féerie annonciatrice d’un « nouveau monde » et d’autre part, un procédé canonique de raisonnement utilisé comme un passe-partout. Tel est le double processus contemporain de dilapidation symbolique et théorique de la notion et de la figure du réseau.

La technologie de l’esprit est l’expression de la dispersion théorique d’un concept flou qui rendant compte de tout, a perdu sa substance. Le réseau est réduit à la structure cachée d’un système, architecture formalisable faite de liens ou relations entrecroisés entre des pôles, c’est-à-dire d’interconnexions. La structure réticulaire des groupes, des organisations et des sociétés, tend à devenir la clef universelle d’explication du fonctionnement d’un système complexe. Le réseau est une structure ordonnée cachée, censée rendre compte du comportement d’un système visible. Une énumération à la Prévert des emplois de la notion dans les divers champs disciplinaires suffirait à elle seule, à jeter le doute sur la cohérence et la consistance de la notion de réseau. L’excès de ses emplois peut ainsi être considéré comme une preuve de sa forte efficacité idéologique.

Appuyée sur les quatre marqueurs de la fiction réticulaire, la rétiologie ne cesse d’annoncer la société future (ou « post ») déjà en œuvre dans la construction des réseaux techniques et l’imaginaire qu’ils véhiculent. La rétiologie constitue un ensemble de discours et une imagerie, de « pratiques théorisées » des réseaux ; elle prétend même constituer une discipline. Elle a déjà ses « rétiologues » et se donne pour objet de définir ce passage vers le futur promis qui s’opèrerait selon deux voies principales : soit par fluidification et digitalisation généralisée du tout social, par exemple dans le cyberspace, soit par retissage planétaire, par exemple dans « la société en réseaux » de Castells. Ces deux faces de la rétiologie - « fluide » et « solide » - appellent en creux au rétablissement du lien social par les vertus liantes et régénérantes des réseaux techniques. Qu’elle soit fiction littéraire cyberspatiale ou analyse socio-économique de la société en réseaux, la rétiologie ne cesse d’annoncer la révolution des - et par les - réseaux.

La rétiologie contemporaine recycle et porte dans le futur, une vieille imagerie du réticulé, lourde d’une longue histoire. Elle produit et reproduit de vieux futurs. La figure fétichisée du réseau, objet de la « nouvelle techno-dévotion » , évoque toujours le passage, sous deux formes principales : la transition vers un autre état à venir, ou la mise en mouvement immédiate. En effet, tantôt le réseau désigne une société future retissée par les réseaux, tantôt il s’identifie au mouvement considéré en lui-même, dans lequel les individus et la société sont constamment plongés.

La rétiologie manie ainsi deux formes du passage entendu comme une traversée vers un nouvel état ou comme une immersion immédiate dans les flux. Jean Baudrillard peut ainsi constater que « Nous sommes en réseau, nous sommes le réseau... Nous sommes immergés dedans. Notre présent se confond avec les flux des images et des signes... Nous sommes en temps réel » . Le mouvement est continu. Plus besoin d’opérer le changement social, il est vécu en permanence par la connexion ou dans le « branchement » technique. Ainsi cette mise en scène ultra-moderne du passage est-elle vécue dans les pratiques et les rites des lieux de passage et de commutation, que Marc Augé a nommés des « non-lieux » : portes et clefs d’accès, sas, portiques de passage ou portails de connexion, pour gérer les cérémonies quotidiennes d’entrées-sorties dans les réseaux.

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Pour enchanter l’enlacement généralisé des corps, des villes, de la société et la planète entière par les réseaux techniques d’énergie, de transport et de communication, la rétiologie contemporaine disperse la technologie de l’esprit réticulaire dans tous les discours et célèbre la réalisation de la techno-utopie dans les pratiques quotidiennes de circulation dans les réseaux et de connexion aux réseaux. Elle entrelace ainsi discours et images du réticulé pour rendre compte du « tissu social » contemporain et légitimer les propagandes industrielles en faveur du développement des réseaux techniques.
Si l’arbre a longtemps symbolisé l’enracinement, la hiérarchie et la verticalité religieuse en reliant terre et ciel, le réseau technique moderne est l’objet fétiche pour le culte contemporain du mouvement, du passage et de l’horizontalité reliant le présent et le futur. L’arbre relie bas et haut dans la stabilité et la verticalité, le réseau relie présent et avenir dans le mouvement et l’horizontalité. Tous deux dévoilent un invisible sacré : l’arbre indique l’au-delà, le réseau désigne le futur. Ce sont deux supports matériels - l’un naturel et l’autre artificiel - de récits fictifs et deux emblèmes pour penser et théâtraliser le passage du présent vers le futur, qu’il soit céleste ou terrestre.

Pierre MUSSO

Professeur à l’Université de Rennes 2

Article paru dans la revue Ecorev décembre 2006

UTOPIE ET IDEOLOGIE DES RESEAUX 2

Partout la figure et la notion de réseau s’imposent. Tout est réseau, voire « réseau de réseaux ». L’organisation de la vie quotidienne devient un usage voire un culte permanent de réseaux, une quête d’accès ou de connexion aux réseaux électriques et électroniques, de communication et d’information, aux réseaux urbains, de transports, etc., et une insertion dans leurs mailles qui recouvrent la planète entière. Il faut être branché, penser et s’organiser en réseaux. Cette injonction de mise en réseaux marque « l’âge de l’accès » selon Jérémy Rifkin. Il est devenu banal de constater cette omniprésence et cette omnipotence du Réseau dans la vie quotidienne, pour en souligner tantôt les bénéfices, tantôt les menaces. La ville devient « Réseaupolis » et la planète se fait « planète relationnelle », expliquaient il y a déjà dix ans, Catherine Distler et Albert Bressand et Manuel Castells annonce l’entrée dans « la société en réseaux » .

Simultanément à l’explosion des techniques réticulaires qui constituent l’infrastructure des sociétés hyper-industrialisées, la notion du réseau est omniprésente dans toutes les disciplines - de la biologie aux mathématiques, de la sociologie à la science politique ou des organisations - et prétend même définir les modalités de fonctionnement de la pensée avec les sciences cognitives et le connexionnisme. Le réseau, objet multidimensionnel et mot fétiche, est devenu une doxa pour la pensée contemporaine : notion passe-partout, outil d’analyse souvent utile, mais qui ne peut prétendre qu’à un statut de « méso-concept » dans le champ des sciences humaines et sociales.

Aujourd’hui, dès qu’une discipline traite du réseau, c’est pour évoquer sa substance d’être intermédiaire. L’« inter » est convoqué : intersection, interaction - notion fétiche de la cybernétique - interrelation en sociologie, intermédiation en économie, et plus généralement interconnexion. « L’inter », désigne l’entre-deux, c’est-à-dire la relation d’échange et la fonction de passage entre pôles. L’être du réseau est cet « entre-deux » ; sa substance est la relation. Il est à la fois ensemble de relations et de pôles reliés, d’où sa puissance analytique et évocatrice.

Avec le déploiement planétaire des réseaux d’information et de communication, de transports et d’énergie autour du globe, une véritable idéologie du réseau s’est formée. Elle réactive un « vieux » dispositif imagier. Comme j’ai essayé de le montrer dans ma « Critique des réseaux », une histoire de la notion de réseau mettrait en lumière sa double référence à l’organisme et à la technique . D’un côté, les pensées du corps, notamment la médecine, ont longtemps trouvé dans les formes réticulées des structures explicatives du fonctionnement complexe du vivant et du cerveau en particulier, déjà qualifié de « réseau merveilleux » par Galien, et d’un autre, les pratiques et l’ingénierie du réticulaire offrent un réservoir d’images et de représentations réactivées à l’occasion de chaque grande mutation technique.
Je présenterai d’abord la formation et le contenu de l’utopie technologique du réseau (I) avant de montrer ensuite, que sa combinaison avec une technologie de l’esprit du réseau produit une idéologie puissante que j’ai nommée une « rétiologie » (II)

I. L’UTOPIE TECHNOLOGIQUE DU RESEAU

Un imaginaire du Destin et du futur a toujours été associé aux techniques du réticulé. L’idéologie contemporaine du réseau s’alimente encore à la source de métaphores et de mythes qui ont été établis avec le développement des techniques artisanales du tissage. N’oublions pas que l’étymologie latine du terme réseau - retis - renvoie aux rets, aux filets et aux fils entrelacés. Comme l’a montré Gilbert Durand, dans la plupart des civilisations, « Les instruments et les produits du tissage et du filage sont universellement symboliques du devenir » . De l’Antiquité au dix-huitième siècle, en cohérence avec le « système technique » du textile fabriqué artisanalement, un ensemble structuré d’images a été construit. Dans sa fabrication, le réseau-filet, résultat d’un mouvement alternatif continu de va et vient, répétitif et circulaire, renvoie au temps et au « fil du temps ». Il y a une intimité symbolique entre le réseau et le destin. C’est pourquoi dans les mythologies, tissage et temps sont associés. Déjà dans la Bible, le « vêtement » était la promesse d’une gloire à venir, et indiquait le futur . En Grèce, la métaphysique du vêtement est celle du destin et les déesses de la Destinée, les Moires, soeurs des Heures, sont des fileuses. A Rome, les trois Parques sont la réplique des trois Moires grecques. Déesses du Destin, elles aussi sont des fileuses qui symbolisent la naissance, le mariage et la mort. Au Forum, ces trois Parques sont représentées par trois statues appelées les « Trois Destinées » ou les Tria Fata.

Le mythe moderne du réseau

Cette mythologie associant technique et gestion du temps et du futur est reprise et revisitée avec la révolution industrielle et l’invention des macro-systèmes techniques territoriaux : le chemin de fer, le télégraphe, puis l’électricité et le téléphone. Le mythe moderne du réseau producteur de transformation sociale est alors formé dans une inflation de discours et de fictions littéraires. Désormais, tout nouveau réseau technique sera le signe annonciateur du changement social. L’utopie technologique s’impose. Ce mythe moderne qui lie réseau technique et futur social a été formulé au XIXème siècle par le saint-simonisme, développé dans la littérature, puis prolongé par le courant anarchiste de Proudhon à Kropotkine, fixant les marqueurs d’une techno-utopie du réseau. Apparaît alors ce que Roger Caillois a nommé une « mythologie à l’état naissant » .
Dans son dernier ouvrage, Le Nouveau Christianisme, le philosophe Saint-Simon (1760-1825) se livre à une vaste opération symbolique de déménagement du sacré en promettant l’avènement pour « toute l’espèce humaine ... d’une seule religion » . Après la critique radicale de la religion et du clergé conduite notamment par les Lumières et la Révolution, il veut réinventer un lien social, un fondement moral de la société, une nouvelle religion laïque et scientifique. Ce nouveau christianisme est une religion de la communication et de ses réseaux. Son culte est celui de la construction de réseaux sur tout le territoire de la planète, sa fin est l’association universelle des hommes.
La religion saint-simonienne transporte le paradis dans le futur terrestre, mais du même coup le sacré qui était au-dessus des hommes est porté au-devant, dans le futur et dans le travail sur la Nature. Le réseau sert d’incarnation de ce double rapport au Futur et à la Nature : d’une part, il permet de passer du présent vécu au futur promis et d’autre part, il réalise ce passage grâce aux travaux de construction d’artefacts réticulaires transformant la planète et la société. Ainsi Saint-Simon contribue de façon décisive au « réenchantement industriel et scientifique du monde ».
Désormais le Futur tient lieu de référent, c’est-à-dire qu’il occupe la place du sacré pour la modernité industrielle. Le réseau est le messager d’un système à venir. Tel est le Nouveau Christianisme scientifico-industrialiste.

Comment se traduisit pratiquement cette nouvelle religion ? Quels furent ses officiants ?
Pour mettre en oeuvre cette doctrine, les saint-simoniens développent un véritable culte religieux des nouveaux réseaux territoriaux, notamment des chemins de fer. Par ces travaux d’intérêt public, la planète pourrait être reconfigurée comme un organisme idéal composé de réseaux artificiels la métamorphosant. Les ingénieurs et entrepreneurs saint-simoniens s’instituent comme les prophètes et les acteurs de ce nouvel encerclement technique, industriel et financier de la planète. Ils s’y emploient durant un demi-siècle de 1825 à 1875, notamment sous le Second Empire, en développant les réseaux de chemins de fer, de la télégraphie électrique, les réseaux de crédit et de formation.

Michel Chevalier, promoteur du mythe

Dans son célèbre article-manifeste, « Le Système de la Méditerranée » publié dans Le Globe du 12 février 1832, Chevalier (1806-1879) traduit la doctrine dans une symbolique du réseau. Le passage de la domination des hommes à leur association ne pourra se réaliser qu’avec le développement des réseaux de communication, par la communion et la communication de l’Orient et de l’Occident. Le « système général » de la Méditerranée qu’imagine Chevalier fait de chaque grand port un lieu d’interconnexion de réseaux imbriqués entre terre, mer et eaux intérieures. « La Méditerranée, écrit Chevalier, a été une arène, un champ clos où, durant trente siècles, l’Orient et l’Occident se sont livré des batailles. Désormais la Méditerranée doit être comme un vaste forum sur tous les points duquel communieront les peuples jusqu’ici divisés ». Le réseau permet de « passer » et de « dépasser » la lutte de l’Orient et de l’Occident : il unit les deux, la chair et l’esprit, la femme et l’homme. L’opérateur symbolique de cette fusion, sorte d’Eucharistie, est le réseau qui joue pour les fidèles du Nouveau Christianisme, un rôle équivalent à celui du Christ dans la religion traditionnelle, un lieu de transsubstantiation entre le corps et l’esprit.

Traduction matérielle de la doctrine, le projet de Chevalier devient le programme d’action de bon nombre de saint-simoniens, au début des années 1830. Il précise que les réseaux de communication ont été jusqu’ici l’affaire des seuls ingénieurs, alors que leur portée politique est décisive. Le réseau est plus qu’une technique, il devient l’opérateur symbolique et pratique de la religion saint-simonienne, permettant la communion Orient-Occident, prélude de l’association universelle pacifique. Les réseaux deviennent ainsi les symboles de la transformation sociale. Le « Système de la Méditerranée » cache les réseaux comme choses (liens techniques) et les dévoile comme symboles (liens sociaux) : « Dans l’ordre matériel, le chemin de fer est le symbole le plus parfait de l’association universelle. Les chemins de fer changeront les conditions de l’existence humaine (...) L’introduction sur une grande échelle, des chemins de fer sur les continents, et des bateaux à vapeur sur les mers, sera une révolution non seulement industrielle, mais politique. » Dans cette affirmation, se loge un des principaux thèmes de la symbolique contemporaine des réseaux de communication : le macro-réseau technique territorial porte en lui la promesse du changement social. Michel Chevalier ira même jusqu’à écrire les phrases fondatrices de l’idéologie du réseau : « Améliorer la communication, c’est travailler à la liberté réelle, positive et pratique....c’est faire de l’égalité et de la démocratie. Des moyens de transport perfectionnés ont pour effet de réduire les distances non seulement d’un point à un autre, mais également d’une classe à une autre » .

Il est dès lors possible de faire l’économie de la transformation sociale. Les saint-simoniens ont déchargé l’utopie sociale de son fardeau, en transférant la promesse du changement social sur l’utopie technologique réticulaire. Cette transmutation de la « demie utopie sociale » saint-simonienne selon la formule de Raymond Ruyer , en utopie technologique pleine et entière, est passée par la fétichisation des réseaux techniques. Recouvrir la planète de réseaux et féconder ainsi le corps de la Terre-femme, tel est le mythe moderne que fondent les ingénieurs saint-simoniens et que ne cessent de poursuivre de nos jours, les politiques de développement des réseaux.

Si les saint-simoniens ont été les premiers à penser les chemins de fer en termes de réseaux et à y voir une révolution politique et sociale, d’autres à leur suite comme Pierre Joseph Proudhon (1809-1865) ou Pierre Kropotkine (1842-1921), vont jusqu’à instaurer un clivage politique selon l’architecture des réseaux de communication, opposant la centralité étatique à l’égalité décentralisatrice. Proudhon décèle dans la structure même du réseau, un choix de société : un réseau centralisé signifie une société centralisée et réciproquement. Proudhon applique cette analyse aux chemins de fer et Kropotkine l’utilise pour les réseaux électriques. Cela signifie que le réseau technique et la société se définissent réciproquement par la similitude de leurs structures.

Les quatre marqueurs du mythe

Avec la double intervention saint-simonienne et proudhonienne, les termes du débat sur les réseaux sont durablement fixés et deviennent de véritables « marqueurs » du mythe moderne : celui de la transformation opérée par le réseau technique. Le mythe s’impose et se répète à l’occasion de l’émergence de chaque grande innovation réticulaire, annonçant une nouvelle révolution sociale et économique avec la naissance de l’électricité, du téléphone, de l’ordinateur, de la télématique ou d’internet. Ce « techno-messianisme » prend la forme d’une utopie technologique du réseau se répétant depuis le début du XIXème siècle jusqu’à aujourd’hui, selon quatre « marqueurs » :
1. Le réseau annonce une révolution technique et donc sociale. Il serait « révolutionnaire » par nature et transformerait directement la société : l’électricité, l’informatique, les télécommunications, les transports ou internet fabriqueraient, chacun à leur tour, de nouvelles sociétés. De la nouvelle politique économique de Lénine définie par les « soviets et l’électricité » aux « autoroutes de l’information » promues par le vice Président américain Al Gore pour annoncer « la nouvelle économie », les réseaux techniques apporteraient démocratie, transparence et égalité.

2. Les réseaux seraient aussi porteurs de paix et de cohésion sociale et territoriale, car ils relient la planète devenue « relationnelle » et retisse la « société en réseaux ». Chaque individu, activité ou objet doit « s’interconnecter » aux réseaux et se définir par les réseaux, à commencer par les sujets atomisés. Le rapport au territoire est modifié, temps plus court, distance réduite, grande vitesse. Le réseau anamorphose le territoire et devient l’outil privilégié pour aménager le territoire et l’espace urbain.

3. Le réseau apporte aussi la prospérité, le progrès de nouvelles activités, la multiplication des nouveaux services, une « nouvelle économie », etc. Il donne réponse à la crise, en assurant le développement et la prospérité économique. La meilleure preuve de sa modernité est qu’il se développe d‘abord en Amérique. Ce mythe du réseau permet de technologiser les choix d’économie politique.

4. Le réseau inscrit un choix de société ou de politique dans son architecture même. Dans son graphe, se lit une politique : monarchique, jacobine, centralisatrice ou l’inverse. Dans l’architecture réticulaire s’inscrivent des choix d’organisation de l’Etat, des entreprises ou des institutions : verticalisation contre horizontalité, centralisation contre décentralisation, etc. On peut lire et « voir » une politique dans le dessin du réseau. Là aussi, le réseau contribue à technologiser le politique.

Comme tout dispositif imagier, chacun de ces marqueurs est réversible : les bienfaits du réseau technique peuvent être retournés en leur contraire, en autant de menaces d’une société du contrôle, sur le modèle orwellien. En effet, le récit du réseau agrège un cortège d’images structurées par des binômes paradoxaux contrôle/circulation, vitesse/panne, séparation/liaison, binômes dans lequel le réseau est tantôt identifié à l’asphyxie et à la mort, tantôt assimilé à la vie. Selon le mode de fonctionnement du réseau, on est d’un côté ou de l’autre. La figure du réseau est toujours prête à s’inverser : de la circulation à la surveillance, ou de la surveillance à la circulation. Cette imagerie entourant les techniques et les technologies réticulaires, accompagne ou suscite les discours « visionnaires » sur le futur de la société en réseaux. Technolâtrie, « techno-imaginaire », « techno-messianisme », « techno-utopie », tous ces termes désignent ce fétichisme du réseau technique censé créer de nouveaux liens sociaux, de nouvelles communautés, voire une nouvelle société.

II. LA RETIOLOGIE OU IDEOLOGIE DU RESEAU

De cette intense période du dix-neuvième siècle qui monta les fictions autour des réseaux techniques, nous avons recueilli un « techno-messianisme », mais aussi une « technologie de l’esprit ». C’est leur combinaison qui a produit une puissante idéologie du réseau que nous avons nommée du néologisme « rétiologie », idéologie que nous examinerons dans cette seconde partie.
La rétiologie contemporaine combine donc deux composantes : d’une part, une techno-utopie qui célèbre chaque innovation réticulaire comme une féerie annonciatrice d’un « nouveau monde » et d’autre part, un concept vulgarisé en une technologie de l’esprit, c’est-à-dire un procédé canonique de raisonnement utilisé dans diverses disciplines comme un passe-partout. Tel est le double processus contemporain de dilapidation symbolique et théorique de la notion et de la figure du réseau. D’où son omniprésence et son omnipotence qui étaient notre constat de départ.

La technologie de l’esprit réticulaire

La technologie de l’esprit est l’expression de la dispersion théorique d’un concept flou, certes utile dans diverses disciplines - par exemple, dans la sociologie des réseaux - mais qui rendant compte de tout, perd sa substance. Ce qui est commun à tous ces emplois, c’est la réduction du réseau à la structure cachée d’un système, architecture formalisable faite de liens ou relations entrecroisés entre des pôles, c’est-à-dire d’interconnexions, comme le répète Manuel Castells : « un réseau est un ensemble de nœuds interconnectés » . La structure réticulaire des groupes, des organisations et des sociétés, tend à devenir la clef universelle d’explication du fonctionnement d’un système complexe. La réciproque est vraie : il suffirait de déceler ou d’imaginer une architecture en réseau dans, ou sous, un système complexe pour en déduire son mode de fonctionnement et sa dynamique. Le réseau est une structure ordonnée cachée, censée rendre compte du système, comme le montre son histoire qui a successivement permis d’interpréter les structures invisibles du corps, de la nature, puis de la société. En effet, l’hypothèse consubstantielle à toute pensée du réseau est de postuler un lien de causalité entre la structure invisible, sorte de « Dieu caché », et le comportement d’un système visible.

Une énumération à la Prévert des emplois de la notion dans les divers champs disciplinaires suffirait à elle seule, à jeter le doute sur la cohérence et la consistance de la notion de réseau. L’excès d’usages métaphoriques semble condamner la notion elle-même, comme si le trop-plein d’emplois "en extension" entraînait le vide "en compréhension", voire sa dilution. L’utilisation d’une notion peut aussi être considérée comme une preuve de son efficacité idéologique.

Dressons donc l’inventaire des restes contemporains de la notion de réseau. Sa mise à plat permet de distinguer plusieurs significations mêlées que nous avons ordonnées autour de deux formes générales : d’une part, une techno-utopie, ensemble de récits et de fictions associés aux réseaux techniques, et d’autre part, une technologie de l’esprit. Cette dualité est constitutive de la notion contemporaine désignant des liens entre des lieux. Le réseau ne peut être défini seulement par des relations, des liaisons ou des interconnexions, car il est toujours une mise en relation d’éléments, l’interconnexion de pôles en tension. Il relie ce qui a été préalablement isolé, séparé, éclaté ou atomisé.

Définition de la notion de réseau

Malgré la plasticité de la notion, nous ne renonçons pas à une définition du réseau en disant qu’il est « une structure d’interconnexion instable, composée d’éléments en interaction, et dont la variabilité obéit à quelque règle de fonctionnement ». On peut distinguer trois niveaux dans la définition que nous proposons. Premièrement, le réseau est une structure composée d’éléments en interaction, les sommets ou nœuds du réseau, liés entre eux par des chemins ou liaisons dans un espace à trois dimensions. Le cristal serait un « réseau à l’état pur ». Deuxièmement, le réseau est une structure d’interconnexion instable dans le temps, car la genèse d’un réseau et sa transition d’un réseau simple à un autre plus complexe, sont consubstantielles à sa définition. La structure de réseau inclut sa dynamique, la modification du réseau pouvant être considérée de façon déterministe ou aléatoire. Que l’on considère le développement d’un élément en un tout, ou d’un réseau en un réseau de réseaux, il s’agit toujours de penser une complexification auto-engendrée, voire « auto-organisée », par la dynamique interne du réseau. Troisièmement, la modification de la structure obéit à quelque règle de fonctionnement. Il est supposé que la variabilité de la structure réseautique respecte une norme, éventuellement modélisable, qui explique le fonctionnement du système structuré en réseau. On passe de la dynamique du réseau au comportement du système complexe, comme si le premier était l’invisible du second, donc son facteur explicatif. Ces trois aspects sont confondus dans la notion contemporaine de réseau. Grâce au réseau, tout est lien, transition et passage, jusqu’à confondre les niveaux qu’il relie : qu’il s’agisse de l’interaction entre éléments, de l’engendrement d’une structure par une autre, ou encore du fonctionnement d’un système complexe.

On peut en conclure que deux postulats sont implicitement fixés à l’utilisation systématique du modèle réticulaire, expliquant son succès : d’une part, la fixation d’un lien de causalité entre la structure réticulaire cachée d’un système complexe et son comportement, et d’autre part, l’éclatement et la décomposition de la totalité étudiée en éléments atomisés destinés à être interconnectés grâce au réseau. Un déterminisme de la structure et une téléologie du système encadrent la pensée du réseau : entre l’ordre invisible et la complexité visible.

Le réseau n’est ni le système, ni la structure, et encore moins le rhizome deleuzien. Le réseau est moins constitué que le système et la structure, mais il offre l’avantage de porter en lui la potentialité ou la promesse d’une interconnexion déployée sans limite, d’une extension quasi-virale sur le modèle de la métaphore corporelle et de sa régulation naturelle. Comme l’a montré Anne Cauquelin , le réseau ne cache rien d’autre que son architecture logique, alors que le rhizome voile un inconscient constitutif de la liaison. Le rhizome demeure de l’ordre de l’inconscient et ne peut être déplié, contrairement au réseau qui prétend à la rationalité.

La raison du réseau est d’autant plus forte qu’elle manie trois métaphores majeures en se présentant comme la transition vers une nouvelle société, un modèle d’autorégulation comparable à l’organisme, et en offrant une « rationalité graphique », car on peut toujours dessiner et formaliser mathématiquement un graphe en réseau. Tout se passe comme si la notion de réseau recélait trois niveaux d’interprétation : une temporalité du passage, une unité organique et une rationalité graphique. Ce triptyque donne force idéologique à la notion et structure les discours récurrents qui accompagnent les innovations réticulées.

La rétiologie contemporaine

Appuyée sur les marqueurs de la fiction réticulaire, la rétiologie ne cesse d’annoncer la société future - la société « post » - déjà en œuvre dans la construction des réseaux techniques, l’imaginaire et les pratiques qu’ils suscitent. Lyotard a revivifié ce récit rétiologique, annonçant paradoxalement la fin des grands méta-discours, alors qu’il célébrait l’émergence des réseaux électroniques caractéristiques de la condition post-moderne. La rétiologie constitue un ensemble de discours et une imagerie, de « pratiques théorisées » des réseaux ; elle prétend même constituer une discipline. Elle a déjà ses « rétiologues » - de Lyotard à Pierre Lévy et Manuel Castells en passant par Nicholas Negroponte, Derrick de Kerkhove ou Joel de Rosnay - et se donne pour objet de définir ce passage vers le futur promis qui s’opèrerait selon deux voies principales : soit par fluidification et digitalisation généralisée des corps, des organisations et du tout social, par exemple dans le cyberspace, soit par retissage planétaire, par exemple dans « la société en réseaux » de Castells. Ces deux faces de la rétiologie - « fluide » et « solide » - appellent en creux au rétablissement du lien social par les vertus liantes et régénérantes des réseaux techniques. Qu’elle soit fiction littéraire cyberspatiale ou analyse socio-économique de la société en réseaux, la rétiologie ne cesse d’annoncer la « révolution des - et par les - réseaux ».

La rétiologie contemporaine recycle et porte dans le futur, une vieille imagerie du réticulé, lourde d’une longue histoire que nous avons évoquée. Elle produit et reproduit de vieux futurs. La figure fétichisée du réseau, objet de la « nouvelle techno-dévotion » selon le mot de Georges Balandier , évoque toujours le « passage », sous deux formes principales : la transition vers un autre état à venir, ou la mise en mouvement immédiate. En effet, tantôt le réseau désigne une société future retissée par les réseaux, tantôt il s’identifie au mouvement considéré en lui-même, dans lequel les individus et la société sont constamment pris.

La rétiologie manie « un double corps du réseau », comme changement promis ou vécu. L’idéologie du réseau inclut deux formes du passage entendu comme une traversée vers un nouvel état ou comme une immersion immédiate dans les flux. De même que Roland Recht a défini la cathédrale gothique comme un « théâtre de mémoire » , on peut dire du réseau qu’il est « un théâtre du passage ». Cette théâtralisation du passage social opéré par la technique offre deux mises en scène : celle du « réseau-pont » où le passage est inscrit dans un schème ternaire conduisant de la situation actuelle à l’état futur via les réseaux, et celle du « réseau-flux », où le passage se vit en permanence sur le mode de l’immersion dans une société réticulée, en mouvement perpétuel.

Sur le premier versant, le « réseau-pont » fascine, parce qu’il fait du présent un état intermédiaire orienté vers le Futur, grâce aux vertus du progressisme technologique. Symbole du passage, le réseau technique est censé porter cette foi en l’avenir, sur le modèle d’une cathédrale laïque et post-moderne. Les réseaux actuels de télécommunication et de transport n’autorisent-ils pas en permanence la transgression des frontières physiques de l’espace et du temps : passages dans le virtuel, l’immatériel, le futur, l’ailleurs, le lointain, toujours plus vite et toujours plus loin.

Sur le second versant, le « réseau-flux » permet l’immersion quotidienne dans une société fluidifiée, en perpétuel mouvement. Jean Baudrillard peut ainsi constater que « Nous sommes en réseau, nous sommes le réseau... Nous sommes immergés dedans. Notre présent se confond avec les flux des images et des signes... Nous sommes en temps réel » . Le réseau-flux fait circuler, nous transmute en « passants », toujours plongés dans des flux (d’informations, d’images, de sons, de données...). Le mouvement est continu. Plus besoin d’opérer le changement social, il est vécu en permanence par la connexion ou dans le « branchement » technique. Ainsi cette mise en scène ultra-moderne du passage est-elle vécue dans les pratiques et les rites des lieux de passage et de commutation, que Marc Augé a nommés des « non-lieux » : portes et clefs d’accès, sas, portiques de passage ou portails de connexion, pour gérer les cérémonies quotidiennes d’entrées-sorties dans les réseaux.

Conclusion

Pour enchanter l’enlacement généralisé des corps, des villes, de la société et la planète entière par les réseaux techniques d’énergie, de transport et de communication, la rétiologie contemporaine disperse la technologie de l’esprit réticulaire dans tous les discours et célèbre la réalisation de la techno-utopie dans les pratiques quotidiennes de circulation dans les réseaux et de connexion aux réseaux. Elle entrelace ainsi discours et images du réticulé pour rendre compte du « tissu social » contemporain et légitimer les propagandes industrielles en faveur du développement des réseaux techniques.

Si l’arbre a longtemps symbolisé l’enracinement, la hiérarchie et la verticalité religieuse en reliant terre et ciel , le réseau technique moderne est l’objet fétiche pour le culte contemporain du mouvement, du passage et de l’horizontalité reliant le présent et le futur. Si l’arbre n’est logiquement qu’un cas particulier de réseau, il est symboliquement son image inversée.

L’arbre relie le monde souterrain invisible des racines, le monde terrestre visible et le monde céleste vers lequel il se prolonge, attiré par la lumière. Le réseau relie les structures invisibles de la société, le monde visible présent et le futur qu’il annonce et vers lequel il met en mouvement. L’arbre relie bas et haut dans la stabilité et la verticalité, le réseau relie présent et avenir dans le mouvement et l’horizontalité. Tous deux dévoilent un invisible sacré : l’arbre indique l’au-delà, le réseau désigne le futur. Ce sont deux supports matériels - l’un naturel et l’autre artificiel - de récits fictifs et d’utopies ; deux emblèmes aussi pour penser et théâtraliser le passage du présent vers le futur, qu’il soit céleste ou terrestre.

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Pierre MUSSO
Professeur à l’Université Rennes

Texte d’une intervention présentée aux Rencontres de Mâcon en juin 2005

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