Accueil > Thématiques > Sciences > "atelier L" "nouveaux concepts nouveaux outils pour la transformation (...) > Journée du 3 février 2007 : Réseaux, théories, critiques et pratiques

Des interactions entre les membres d’un réseau à visée de transformation sociale :

moyens de construire une culture commune du changement

dimanche 18 mars 2007, par Yves Peuziat

Plutôt que de reprendre les éléments épars de ma contribution au débat qui a suivie les interventions de la journée du 3 février, je me propose, ici, de revenir sur la question du rôle des acteurs et des modalités des interactions sociales dans la construction de réseaux porteurs de changement. Je m’appuierai, pour cela, sur mes engagements autant professionnels (enseignant, formateur d’enseignant, acteurs de recherches en Sciences de l’éducation) que militants (membre d’un Conseil de quartier, animateur d’une association de proximité) et utiliserai, selon les opportunités, les outils proposés par H. Bersini dans son livre « Des réseaux et des Sciences » dont Janine Guespin fait état dans sa contribution, pour interroger la dynamique de ces réseaux et plus largement des systèmes complexes.

Les groupes en formation : des réseaux fonctionnels individuels-globaux organisés

Toutefois, je commencerai par apporter du neuf !

S’interroger sur la dynamique des réseaux porteurs potentiels de changements croise obligatoirement la problématique de l’apprentissage ; j’entends par là, la capacité à apprendre, à s’approprier des connaissances nouvelles dans des situations où domine la complexité afin d’être en capacité d’agir, à la fois, individuellement et collectivement. Cet élément nouveau versé au débat sur les réseaux et leur potentialité de transformation s’appuie sur l’apport des Sciences de l’Education au cours du 20ème siècle.

Les « entreprises apprenantes » : des réseaux

Les Sciences de l’Education, au cours de ce dernier siècle ont été, en effet, marquées par des influences nouvelles visant à mettre au cœur de la formation, « l’apprenant » : élève, étudiant et plus largement individu en formation. Les débats, ayant accompagné l’édification de la nouvelle loi d’orientation pour l’école, « Loi sur l’avenir de l’école » votée en 2005, ont montré l’importance politique de cette question du fait de la potentialité de transformation de la société par le dépassement des inégalités sociales qu’elle porte. Ces courants qualifiés de constructivistes mettent au centre de la procédure d’apprentissage l’activité de « l’apprenant ».

Des activités, seules, de manipulations de connaissances permettent l’acquisition de savoirs par leur propre construction par l’enfant. Cette approche caractérise le courant « constructiviste » qui s’ancre dans les travaux de l’américain J. Dewey (1859-1952), du suisse J.Piaget (1896-1980 et du français A. Freinet (1896-1966). Ce courant s’est enrichi, ensuite, par des approches qualifiées de « socio constructivistes » relevant l’importance des échanges, des interactions, des coopérations, des co-élaborations entre individus dans les activités constructrices de savoirs. Le soviétique L. Vygotski (1896-1934) est à la base de cette évolution de la pensée « constructiviste » en soutenant l’idée que le développement intellectuel relève davantage d’un processus collectif qu’individuel.

Avec ces avancées scientifiques, en relevant le défi des modèles exclusivement cognitivistes de la tradition pédagogique, la classe, le groupe en formation peut être comparé à un réseau. Une situation de groupe qui permet de construire ensemble les objets de savoirs et n’est plus seulement un regroupement d’individus simples récepteurs de ces objets. Un réseau dont l’enseignant ou le formateur est à la fois le garant et l’animateur de la dynamique et de la métadynamique .

La problématique individu/collectif au centre de l’apprentissage en réseau

L’objectif de ce réseau est bien sûr de produire du changement : celui conduisant à terme à l’émancipation de chaque individu accédant au savoir. Mais ceci à deux conditions que le pédagogue doit absolument prendre en compte :
- 1/ que les conceptions initiales des apprenants sur l’objet en cours d’apprentissage soient prises en compte, conditions pour que la construction, le changement à venir fasse sens. Un sens repérable par l’apprenant, lui-même, capable, alors, d’identifier les impasses (les obstacles) cognitives de son savoir et de les dépasser.
- 2 / que ces conceptions initiales ou alternatives soient déconstruites pour faire place aux nouveaux corpus de savoir. Exprimée ainsi une progressivité semble apparaître : la déconstruction d’abord, la reconstruction ensuite. Concrètement, dans l’action pédagogique ceci n’est bien sûr pas le cas. Ces deux moments se déroulent ensemble car, seules, les interactions qui s’exercent entre eux garantissent leur accomplissement final. Une partie de l’enjeu éducatif d’une approche « socio constructiviste » réside alors, dans la construction de ces interactions au niveau de chaque individu (intra individuelle) dans un cadre d’interactions collectives (inter personnelles) entre tous les individus. La classe, réseau, devient un espace dialectique d’appropriation collective de savoirs maîtrisés, à terme, par chacun.

Il m’apparaît ainsi que, pour ce qui nous intéresse de la potentialité de transformation sociale portée par les réseaux, il est indispensable d’avoir à l’esprit cette dynamique d’interactions capable de produire du neuf, en proposant un rapport entre l’individuel et le collectif question que certains d’entre nous notait l’impérieuse nécessité de réfléchir dans une situation d’individualisation accentuée de la société.

Les groupes en formation : des réseaux organisés

Reste que le réseau que constitue un groupe en formation possède a priori un cadre de fonctionnement et des objectifs clairs qui sont ceux des savoirs mis à l’apprentissage. Ce n’est pas le cas des réseaux qui nous intéressent, qui, s’ils se construisent sur une problématique commune, j’entends par là un questionnement commun dans le cadre de valeurs proches, ne partagent pas forcément les réponses à certaines questions ainsi que toutes les modalités pour y parvenir.

La question qui se pose alors, si nous voulons réfléchir les réseaux à l’aune des pratiques et des cadres de formation est de savoir si, respectivement, celles-ci et ceux-ci peuvent contribuer à la pérennité et l’efficacité potentielle du réseau en terme de transformation sociale.

Pour questionner et apporter quelques réponses ouvertes à cette question, après mes investissements professionnels, je vais prendre appui sur mes engagements plus militants, dont celui de membre d’un Conseil de quartier que je pense pouvoir être considéré, en l’état actuel de la situation, que j’analyserais, comme un réseau.

Des réseaux pour construire la transformation sociale : une opérationnalité instable ?

(L’exemple d’un conseil de quartier)

Le conseil de quartier : un réseau fonctionnel global distribué

Février 2002, la loi « Démocratie de proximité » impose aux communes de plus de 80 000 habitants de mettre en place des instances nouvelles : les Conseils de quartier.
Que dit la loi : « Dans les communes de 80 000 habitants et plus, le conseil municipal fixe le périmètre de chacun des quartiers constituant la commune. Chacun d’eux est doté d’un conseil de quartier dont le conseil municipal fixe la dénomination, la composition et les modalités de fonctionnement. Les conseils de quartier peuvent être consultés par le maire et peuvent lui faire des propositions sur toute question concernant le quartier ou la ville. Le maire peut les associer à l’élaboration, à la mise en oeuvre et à l’évaluation des actions intéressant le quartier, en particulier celles menées au titre de la politique de la ville. »

La loi de 2002, très peu contraignante pour les élus quant aux modalités d’association de ces instances aux décisions publiques, a permis toutefois une nouvelle forme d’irruption des citoyens dans le champ des décisions publiques. La militance pour une démocratie participative à visée délibérative trouvait là une possibilité de s’exprimer et de construire des possibles dans un cadre politique souvent vierge de pratiques et de compétences citoyennes, politiques et administrative en la matière.

A Rouen, la décision d’ouvrir ces conseils de quartier à tous les citoyens qui le souhaitaient sans limitation de nombre, libres de s’organiser avec seulement la contrainte d’une rencontre régulière avec des élus permet de penser cette toute nouvelle instance comme un réseau dont . les nombreux citoyens d’horizons et d’histoires sociales très divers, deux ou trois élus, des personnels administratifs en charge du service permettant la vie de cette instance sont les nœuds. Selon la typologie proposé par H. Bersini et rappelée par Janine Guespin il s’agirait d’un réseau à finalité globale . L’absence de présidence, dans le cas précis de mon expérience, à la tête de cette instance, permet de plus de positionner se réseau dans la figure « distribuée ». Une situation qui selon les termes de Janine Guespin, reprenant H. Bersini, permet « l’émergence de propriétés non prévues suite à la dynamique du réseau ».

La question à se poser est donc celle de cette émergence. Y-a-t-il eu, dans ce cas précis du Conseil de quartier, une quelconque émergence ? Neuf ans après leur mise en place ma réponse de militant d’une participation active des citoyens dans les processus délibératifs est positive. Cette émergence, identifiée, en particulier, lors d’un atelier d’échanges de l’université de la Démocratie Locale à Rouen (rencontre annuelle des Conseils de quartier de la Ville de Rouen), est la volonté exprimée fortement, je veux dire par tous les citoyens impliqués dans ces structures, de voir mise en place de réelles démarches de concertation les associant aux projets proposés par la Ville ou portés par eux même véritablement en amont de la réalisation de ceux-ci. L’expression formalisée de ces processus souhaités peut varier selon les uns et les autres mais, tous considèrent au bout de ces quelques années, être en capacité de comprendre le détail comme la globalité d’un projet pour participer à sa construction, en association avec les élus et les services techniques ou administratifs, dans le cadre d’un intérêt général. Celui-ci n’est donc plus perçu uniquement comme étant du ressort des élus. Cette émergence était-elle prévisible ? Rien n’est moins sûr, à mon avis pour deux raisons : 1/ le poids de la force centripète délégataire du système représentatif opposé à toute ouverture « participative » dès le début ; 2/ le profil des inscrits dans ces conseils de quartier : la majorité d’entre eux, peu politisés, ne maîtrisait pas, en effet ce concept socialement émergent de participation, il y a 6 ans.

D’autre émergences, propres à chaque projet travaillé pourraient être aussi relevées, je n’en retiendrai qu’une assez encourageante me semble-t-il pour une perspective de transformation sociale, c’est la nécessité de prendre en compte la problématique humaine comme moyen de se sortir des impasses techniques, financières ou économiques des projets étudiés.
Mais ces émergences sont fragiles, des situations précises montrent que les attitudes face à des projets municipaux construit avec un ersatz de concertation sont peu protestataires...l’autorité représentative des élus reprenant le dessus.

Les conditions de l’émergence de nouvelles représentations

Ce descriptif opéré d’un réseau émergent impliquant des citoyens et portant, en puissance, une possibilité de transformation sociale, il est alors possible de s’interroger sur le parcours, le processus et les conditions ayant permis d’atteindre ce but. Une étude fine, relevant de la recherche, s’appuyant en particulier sur des interviews, et l’analyse des comptes rendus des réunions apporterait sur ce point une réponse solide. Les moyens me manque pour la mener et ce que je vais apporter ne sont donc que des constats un peu empirique, dont certains peuvent rencontrer la sémantique de la science des réseaux. Pour aller plus loin et être plus précis, si certains le souhaitent, je peux illustrer concrètement, à partir de situations vécues, chacun de ces constats.

1er constat : Pour qu’il y ait émergence il est nécessaire qu’une certaine connectivité et robustesse du réseau soit construite. Cette étape est fondamentale. Elle est à la fois un préalable et un moment permanent. Elle consiste, finalement, en la construction d’une culture commune, à savoir de connaissances communes sur les modalités d’une participation effective et efficace de chacun des membres. Elle se réalise sur le terrain du concret des projets étudiés. Elle relève d’un apprentissage de type « socio constructiviste » et doit prendre en compte les représentations fortes, m’étant perçues souvent comme indépassables, des citoyens sur le fonctionnement démocratique. Elle demande du temps et de nombreuses rencontres. Elle demande la présence « bienveillante » d’un animateur conscient des enjeux politiques de telles démarches participatives. J’entends par là, la capacité de cet animateur à occuper une position distanciée tout en étant, personnellement, continuellement préoccupé par l’objectif à atteindre qui pourrait être considéré comme émergence potentielle. C’est le cas d’un enseignant s’inscrivant dans une démarche constructiviste. Cette démarche relève donc d’une nouvelle éducation populaire.

2ème constat : La dynamique et la métadynamique du réseau doivent continuellement être alimentées par le développement d’attitudes prospectives, avec des objectifs opérationnels clairs suscitant de nouvelles interactions et de nouveaux investissements. Là encore ce point nécessite un animateur « bienveillant », c’est-à-dire incapable de repérer les potentialités dans toutes les propositions formulées en vue de construire l’objectif. A l’expérience, seules les situations concrètes travaillées permettent d’entretenir cette dynamique et métadynamique. L’approche socioconstructiviste est encore à l’ordre du jour : les interactions permettant les déconstructions constructions de nouvelles représentations permettent à chacun de rester au sein du réseau pour ce que celui-ci lui apporte de nouveau tout en construisant des possibles en terme d’actions et donc de pertinence du réseau. Les compétences des uns et des autres doivent être identifiées, chacun devant se trouver pleinement acteur de la démarche.

3ème constat : la structuration du réseau est conditionnée par sa dynamique et sa métadynamique. L’incertitude participe donc de la démarche. La réactivité de l’animateur « bienveillant » sur cette question de structuration est primordiale. Sa « bienveillance » s’exprime ici en sa capacité de proposer une structuration tout en marchant. Elle permet la stabilisation du système, son ancrage temporaire, sa lisibilité. Elle sécurise les membres tout en ne paraissant pas figée car construite dans une démarche de projet dynamique. Elle doit prendre en compte le facteur temps.

4ème constat : l’émergence attendue est incertaine, fragile et continuellement remise en question dans des situations nouvelles de terrain favorables à la résurgence des représentations jamais totalement déconstruites dans un cadre social et politique non porteur. La proposition de la mise en place d’un projet sur un modèle non participatif, s’il rencontre quelques protestations, est vite acceptée du fait, me semble-t-il, du souhait de chacun de connaître le projet et d’y apporter son commentaire...et là il ne sera plus question de construction sauf lorsque de vives oppositions se font jour.

Les limites de la stabilité du réseau conseil de quartier

Ce 4ème constat, outre la difficulté du réseau à soutenir et à garantir une posture émergente, porte en filigrane la fragilité de celui-ci et les limites de sa stabilité. Là aussi mon expérience de conseiller de quartier me permet d’avancer quelques perturbations pouvant modifier la dynamique d’un réseau


1ère perturbation
 : la rentrée en dissonance d’un membre du réseau. Plusieurs exemples jalonnent l’histoire de ma participation à ce conseil de quartier riche d’une diversité d’individus, et tous relèvent, me semble-t-il, de postures de certains membres du réseau non inscrit dans la dynamique en cours ou laissant apparaître un souhait, parfois sans fondement, de détourner à leur profit la dynamique ou la métadynamique. Il s’agit de postures d’autorité sans légitimité, de postures non inscrites dans la dynamique socio-constructiviste en cours - se manifestant par une non prise en compte de la construction en commun d’une interrogation sur un projet par exemple - de postures personnelles relatives au réseau à l’extérieur de celui-ci (exemple : intervention dans la presse, rencontre individuelle d’un élu...)


2ème perturbation
 : l’incapacité à dépasser des oppositions et à entrevoir des possibles. Il s’agit ici d’une perturbation entre plusieurs membres du groupe relative aux interactions entre eux qui deviennent oppositionnelles (je suis pour, je suis contre) et non plus portées par la prospectives et la recherche d’une solution.

3ème perturbation : l’irruption au sein de la construction du réseau, d’éléments extérieurs non en accord avec la métadynamique globale. L’exemple de la presse peut-être retenue : les journalistes peu soucieux de comprendre la construction à l’œuvre par le réseau, et sa spécificité, ont ainsi à plusieurs reprises créés à partir des papiers qu’ils avaient écrits de nombreuses tensions au sein du Conseil de quartier en renvoyant sur certains sujets chacun à ses représentations


4ème perturbation
 : le choix de structurer le réseau en dehors de sa dynamique et de sa métadynamique. Ce point me semble très important. Le changement d’élu en charge de la démocratie Locale en 2005 et le départ de la responsable du service « Démocratie Locale » chargé du suivi des Conseils de quartier remplacée par une personne issue de la communication et de l’organisation administrative s’est traduit par une réorganisation totale des Conseils de quartier avec mise en place, a priori, de groupes de travail sans rapport direct avec des projets de terrain. L’objectif était de proposer une structuration et une organisation permettant aux Conseillers de différents quartiers de se rencontrer et de construire des propositions à porter à la Municipalité. Cette structuration déconnectée de toutes dynamiques relative aux projets auxquelles pouvaient être associés les Conseillers de quartier, a été à l’origine d’une déstabilisation du réseau. Les membres de celui-ci étant sollicités dans différents espaces dont les objectifs n’étaient pas les mêmes.

Penser le développement des réseaux pour permettre une transformation sociale apparaît donc comme un possible. Il me semble pour cela, à l’aune de mes engagements professionnels et militants que doit être pris en compte l’édification, au sein du réseau, d’une culture commune à visée constructive. Cette culture me semble devoir se construire en s’appuyant sur les connaissances apportées par les Sciences de l’éducation au cours du 20ème siècle sur les modalités d’apprentissage ainsi que sur des travaux sur la Prospective tels ceux menés au sein de la DATAR dans les années 70 relatifs aux scénarios, scénarios exploratoires ou prospectifs. Deux pistes de lecture à ce sujet :

http://www.diact.gouv.fr/datar_site/datar_prospective.nsf/Frameset_Actus?readform&ID=CLAP-6BLD43&
P.-A. Julien, P. Lamonde, D. Latouche (1975). "La méthode des scénarios, une réflexion sur la démarche et la théorie de la prospective." In Travaux et Recherche de Prospective, coll. Schéma général d’aménagement de la France n° 59. Paris :La documentation française.


Yves Peuziat

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