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A propos du cahier de charges proposé par Roger Martelli

samedi 11 mars 2006, par Armand Ajzenberg

Je trouve les propositions faites par Roger Martelli très intéressantes, et stimulantes. Les quatre séries de questions me semblent pertinentes.

Le point 1 relatif notamment au « mode de production » est pour moi le point de départ fondamental. Il s’agit pour l’essentiel d’analyse de l’existant et, aussi, de ce qui naît. Un mode de production s’installe, existe mais déjà un nouveau pointe qu’il
s’agit de découvrir. L’idée de mode de production relève en effet de la « découverte », aussi bien s’agissant de celui existant que de celui à venir. Un projet de société relève, lui , s’appuyant sur les résultats des découvertes de l’invention. S’il faut, certes, tirer les enseignements des alternatives passées (point 2), les points 3 et 4 relèvent bien, me semble-t-il, de l’invention d’un projet de société.

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Aux questions, il faut répondre. Je reviens sur l’idée de découverte, et donc d’analyse (dialectique), à propos de mode de production, concept qui me semble toujours pertinent. Un mode de production c’est essentiellement des forces productives et des rapports de production. Il est évident que ce que Marx a analysé (Critique de l’économie politique ou Capital), s’agissant des unes et des autres, ne correspond plus tout à fait à la situation actuelle. Il convient donc, partant de Marx, de découvrir ce qui a changé.

S’agissant des forces productives, les activités étudiées par Marx, et mises au premier plan ensuite par ceux qui s’en réclamaient, concernaient essentiellement le travail, la production et les lieux de production. S’en tenir longtemps à cette analyse n’a plus permis de comprendre l’élasticité du capitalisme au 20 ème siècle et sa capacité à se récupérer après chaque crise.

Il faut ajouter dans l’analyse des forces productives ce que Marx n’a pu connaître ou qu’il a omis : pour dire vite, les espaces et temps sociaux (urbain, informatif, loisirs, transports, vies privées et familiales). Ils sont devenus des
« biens » autour desquels se livrent de grandes luttes. Espaces et temps sociaux, s’ils restent le fondement de la valeur d’usage, sont entrés dans les valeurs d’échange (des
marchandises).

Ces luttes autour des espaces et temps sociaux, c’est-à-dire pour leur emploi et leur usage, ont conduit à une forme de lutte de classe (que n’avait pas prévu Marx) qui n’a plus comme sujet unique constitué la classe ouvrière. Forme nouvelle de lutte de classe qui n’exclut pas, pour autant, les formes traditionnelles de celle-ci mais, au contraire, les inclut.
S’en tenir aux formes traditionnelles de lutte de classe a peut-être conduit à l’état actuel de la classe ouvrière : une armée défaite. Les producteurs sont ainsi passés d’un statut préfigurant un avenir à celui de coût - comme n’importe quelle
matière première - qu’on peut externaliser, d’où la mise en concurrence par la soustraitance et les délocalisations.

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Reste la question du projet... et de la révolution. Si ce qui précède correspond à une réalité, l’urbain, la ville, comme espaces sociaux, deviennent des lieux centraux d’un projet de société.

« La révolution totale (économique, politique, culturelle) pourra, et elle seule, accomplir cette tâche historique : faire « l’urbain » - Ce n’est pas « l’urbain » qui fera la révolution. Quelque chose d’essentiel se passera (ou ne se passera pas) dans la production. Toutefois, la vie urbaine et surtout la lutte pour la ville et pour la société urbaine fourniront bientôt cadres et objectifs à plus d’une action révolutionnaire. Là encore il y aura (il y a déjà) déplacement. Sans une transformation de la rationalité dans la planification et dans l’aménagement du territoire, sans une autre gestion, la
production industrielle n’aura pas pour finalité les besoins sociaux de la société urbaine comme telle. Si la réalisation de la société urbaine implique un programme politique (concernant l’ensemble de la société), ce programme se constitue en
fonction de son but »...

« Empêcher la dégradation de la vie urbaine existante, inventer des formes nouvelles et leur permettre de se déployer, ces perspectives excèdent les possibilités de la société existante. Elles exigent un pouvoir efficace et véritablement démocratique : agissant dans l’intérêt du « peuple », c’est-à-dire pour remettre à ce peuple la responsabilité et la gestion de son œuvre. C’est seulement la ville - renouvelée, métamorphosée - qui peut devenir œuvre collective et commune. Et c’est seulement dans la ville renouvelée et métamorphosée que la vie de chacun peut devenir son œuvre, parce que la société urbaine se définit par la rencontre et le choix, la communication concrète et la fête. Autrement dit : l’usage (la valeur d’usage) d’une œuvre collective ».

Cette citation, on l’aura certainement compris, est d’Henri Lefebvre. S’il avait raison - le texte était de 1968 - les luttes pour la ville, pour une société urbaine, nouvelles formes de lutte de classe (qui implique des alliances de classe) , devraient fournir cadres et objectifs à bien des actions révolutionnaires. Dans une telle perspective, les luttes pour l’autogestion et la citoyenneté, dans la ville notamment, prennent alors toute leur importance comme axes essentiels d’un projet de société.

Armand Ajzenberg

7 décembre 2005

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