Accueil > Thématiques > Sciences > "atelier L" "nouveaux concepts nouveaux outils pour la transformation (...) > Journée du 3 février 2007 : Réseaux, théories, critiques et pratiques

Quelques mots sur le mot

mercredi 21 mars 2007, par René Mouriaux

Nous vivons dans une logosphère et comme l’indique le grec, logos signifie à la fois langage et raison. Il est donc essentiel de comprendre ce que parler veut dire.
Notre journée d’étude porte sur le vocable de « réseau ». Avant de nous lancer dans l’analyse de ses usages scientifiques et sociaux, arrêtons-nous un instant sur l’histoire de ses significations. Les mots ne sont jamais intemporels et idéologiquement neutres.

Simple esquisse, à l’inventaire inachevé, le propos s’en tiendra au seul vocable français sous l’égide duquel est organisée la journée. Jérôme Ségal compose un livre de 890 pages sur l’histoire de la notion scientifique d’information au XXe siècle (Syllepse, 2003) liée à réseau. Impossible de considérer systématiquement l’axe paradigmatique de réseau : système, treillis, arbre, lacis, circuit, filet, maillage, toile, net. En science politique et sociologie, conglomérat, écosystème, famille, sont utilisés en concurrence avec réseau d’organisations.

I. étymologie

Dérivé de - l’ancien français reiz
-  retz (filet)
- du latin retis, retiolus
au moyen du suffixe eau
Forme instable roisiau
raisiau
En concurrence avec reseuil
reseul
Encore chez Descartes, Traité de l’homme, 1634/édition latine, 1662-1664
Parlant du cerveau « tissu composé d’une certaine façon particulière », « Concevez sa superficie comme un réseuil ou lacis assez épais et pressé dont toutes les mailles sont de petits tuyaux », La Pléïade, p.844.

II. significations

Au minimum, RESEAU a, au début du XXIe siècle, onze grands sens :
- 1. filet destiné à capturer certains animaux
- 2. dentelle, tulle
- 3. ensemble de lignes, de bandes entrelacées
- 4. entrelacement de nerfs, de vaisseaux : connexions biologiques
- 5. ensemble de voies de communication
- 6. ensemble de lieux ou de personnes communiquant entre eux ou elles
- 7. chaîne de réactions chimiques
- 8. disposition des atomes dans un cristal
- 9. surface destinée à diffracter la lumière
- 10. trame d’une émulsion photographique
- 11. interconnexions informatiques

Au sens figuré, ou métaphysique, réseau désigne ce qui emprisonne l’homme
- la passion sur le plan intérieur
- les interdits sociaux, les conditionnements sur le plan externe

Georges Sand, la Comtesse de Rudolfstadt, 1844.

Gabriel Marcel, Journal, 1920, p.239 : « embarrassé ainsi dans un réseau de contradictions ».

III. étapes de l’évolution sémantique

Il s’agit d’un canevas, non d’une recherche achevée, même si nous disposons de repères importants avec une note d’André Guillaume pour le ministère de l’Equipement (pour la période 1760-1875) et du livre remarquable de Pierre Musso, Critique des réseaux, (PUF, 2003, 375 p.). L’axe spécifique de notre travail n’est pas l’étude du concept mais celle du lexique.

1. de 1180 à 1634 - textile, chasse, anatomie

-1180- Marie de France. Fables
resel, petit filet
-1125, Guillaume de Lorris, Roman de la rose,
raisiaux (ou roisiaux, selon les éditions) au vers 1965 : piège.

- Rabelais Tiers Livre « le retz merveilleux »
(la Pléïade, 1994, p.366)
lacis artériel
Quart Livre « le retz merveilleux comme un chanfrein »
(idem, p.608)
Rabelais qui lisait Galien dans le texte connaissait sa conception du cerveau-réseau.

2. 1634-1807 - l’expansion scientifique du terme

- René Descartes, De l’homme, 1834, cité in I.
Pensée qui se déploie après la publication du livre de William Harvey (Royal Collège, 1815) Exercitatio anatomica de motu cordis et sanguinis animalibus (1628).
Le thème de la circulation du sang a été enseigné par le médecin avant d’être consigné par écrit.

Descartes l’adopte et l’intègre dans une conception générale du corps comme mécanique animée.
Dans le livre De l’homme dont la publication est suspendue par crainte de connaître le sort de Galilée (publication en 1664).

Descartes insiste sur « la circulation perpétuelle » du sang (la Pléïade, p.811). Evocation d’horloge, de fontaine, d’orgue (p.807, 814-815, 841-842).

A coté de réseau, emploi de « filet » (p.816, 824, 826, 846).
Pascal

« Descartes, inutile et incertain » (Pensées 78)
Mathématiques, géométrie, physique : absence de recherche sur l’anatomie.
Problématique de l’imbrication totalité-parties (Pensées, n°72)

Leibniz

Le philosophe écrit en latin, en allemand, mais aussi en français. Penseur-ingénieur de la combinatoire pour emprunter à Michel Serres et Pierre Musso.
Pour étudier l’animal, combiner physique et médecine. Discours sur la métaphysique, Gallimard folio, 2004, p.189.

Vocabulaire  : tissure, machine des parties (id.)
structure
 : infinité de figures et de mouvements, série
Monadologie, id., pp 228-229.
 : corps « automate naturel », « machine divine » (id. p.236)
« flux perpétuel » (id. p.238).
Leibniz distingue comparatio - relation de convenance
connexio (en latin classique conexio, de conecto, attacher ensemble, relation de conjonction)
De Arte combinatoria (1666)

Ensemble de lignes - Rousseau, Emile, la Pléïade, p.431

Le passage du triptyque textile-chasse-anatomie à la désignation d’un ensemble de connexions s’amplifie au XVIIIe siècle.

La structure de l’Encyclopédie, avec son système de renvois (« se reporter aux articles »....) est elle-même réticulaire.

Le rêve de d’Alembert (1782), 70 pages.

Le mot »réseau » est utilisé 24 fois.

Mais aussi tissu, ordre, faisceau, substance, filamenteuse, réticulaire, écheveau ; filet, combinaison.

L’exemple de l’araignée, cher à Héraclite, intervient à plusieurs reprises.

L’originalité de Diderot, mise en évidence par Pierre Musso, réside dans l’application à la société, avec la distinction du réseau centralisé , « despotique » et du réseau polycentrique « anarchique » (édition folio, 1972, p.220) que Pierre-Joseph Proudhon poursuivra dans sa conception du fédéralisme et appliquera notamment aux chemins de fer.

Le terme de réseau prospère en zoologie, en anatomie, en cristallographie.

3. 1807-1905. l’expansion par l’industrialisation

Un des grands penseurs de la révolution industrielle en France, Claude-Henri de Saint-Simon, n’a pas seulement avancé une problématique, il a donné naissance à une école qui l’a mise en œuvre, en particulier dans la construction des chemins de fer et des canaux.

Si le mot réseau n’apparaît pas, « circulation », « tubes » sont fort utilisés. Saint-Simon insiste sur la solidarité des industriels. D’où « union », « coalition de leurs efforts ».

A l’image des « corps organisés », la science se développe sous forme d’arbre. 1808, Introduction aux travaux scientifiques du XIXe siècle, Œuvres complètes, t.VI, pp 108-109.

1852 - tissu cellulaire. Auguste Comte, Catéchisme positiviste
- réseau de chemin de fer. Attestation Victor Hugo, 1842
- réseau routier
- réseau maritime lignes régulières
- réseau hydrographique
- réseau télégraphique
- réseau électrique
- réseau téléphonique 1884 télécommunications 1904
mais aussi sociologie

François Guizot, Histoire de la civilisation, 1828, « ensemble de personnes, d’organismes, en relation pour agir ensemble »

Architecture (Chateaubriand)

4.1905-1948. troisième diversification sous l’empire de la guerre

1905 - seconde révolution copernicienne, la théorie de la relativité restreinte
1905 réseau de conduits ou de pipe-lines
1914 réseau de tranchées
réseau de barbelés
1922 réseau d’espionnage
1940 réseau de résistance

5. 1948 à 1978 de la cybernétique à l’informatique

Cybernatus (1948) de Norbert Wiener.
En français, le mot est apparu en 1834, forgé par André Marie Ampère pour désigner l’étude du gouvernement .

-1958 ZUP - réseau urbain
-1958 réseau de télévision
-1964 réseau de télécommunications
-1966 journées internationales d’études de la théorie des graphes
-1968 traduction d’Elton Mayo (cf Yvette Lucas), « réseau d’affinités »
-1969 René Pilon, Comprendre l’informatique
-1969 2e ed Henri Lefebvre, Logique formelle et logique dialectique,
nouvelle préface- l’arbre et le treillis

- 1970 Jacques Monod, le Hasard et la nécessité.
Ch. IV, Cybernétique microscopique.

6. depuis 1968, la société réseau

1978 Simon Nora, Alain Minc, l’informatisation de la société.

Glossaire : « A l’origine, la notion de réseau désigne l’ensemble des circuits reliant différentes stations terminales.

Termes associés : architecture de système, modem, temps réel, terminal, terminal intelligent, transmission, transmission numérique ». Seuil, p.153

-1982 fondation du « Réseau Relier »
siglaison RER
RFF
-1991 Médiologie, Régis Debray
-1995 entreprises réseau
-1998 Manuel Castells, La société en réseaux
-2003 Pierre Musso, Critique des réseaux
En décembre 2003 (numéro du 16), Libération consacre un supplément « 30 ans de mots » avec la collaboration du dictionnaire Robert. Parmi les 467 mots nouveaux recensés :
« RER » dans le pôle « Jetable »

« WEB, wap, toile, chat, routeur, site, cookie, proxy, site, courriel, mel, mail, faq, HTMI, portail, forum, internet, webman, cybercriminalité, moteur de recherche, hypermarché, navigateur, nétique, intranet, e.mail, start up, surfer, entreprenaute, double-clic, avatar, cyber, cliquable, modérateur, hypertextuel, arobase, hot-line, fracture numérique, haptique, ematique, héberger » dans le pôle internet.

-2004 David Forest, Le prophétisme communicationnel, critique de l’idéologie du réseau neutre, sans problème de rapport de pouvoir.
-2005 Hugues Bersini, Des réseaux et des sciences, avec un sous-titre trompeur « Biologie, information, sociologie : l’omniprésence des réseaux ».
Rien sur la sociologie.

- Un exemple d’emploi maîtrisé :
Les œuvres de Marx forment « un réseau ouvert (de catégories) dont la cohérence interne n’est en rien exclusive d’un inépuisable développement. » in Emergences, complexité et dialectique, Jacot, 2005, p.207.

Remarque finale

Un mot prend sa signification dans son contexte, dans son réseau. Mais il est aussi hanté, habité par tous ses usages. D’où la nécessité de, périodiquement, le définir au moment de son emploi. C’est le message de ces quelques mots, trop succincts, sur un mot. Maîtriser la polysémie du vocabulaire est un effort nécessaire à la réussite du tout échange, du tout dialogue.

Résumé de l’intervention de René Mouriaux

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