Accueil > Thématiques > Sciences > "atelier L" "nouveaux concepts nouveaux outils pour la transformation (...) > Journée du 3 février 2007 : Réseaux, théories, critiques et pratiques

Représentation et rôle des réseaux en sociologie

mardi 27 mars 2007, par Yvette Lucas

Cet exposé sera forcément un peu schématique car la question est très vaste. J’essaierai d’en dire l’essentiel tout en en montrant la diversité.

Les réseaux, ce n’est pas nouveau. On peut estimer que la technologie et les usages de l’informatique (notamment avec LE réseau universel : le Net) les a propulsés au premier plan, non sans créer un risque de confusion entre les supports et les contenus.

I. LES RESEAUX EN SOCIOLOGIE - LES RESEAUX SOCIAUX

I.1 Définition des réseaux sociaux

Associant des apports issus de l’anthropologie, de la psychologie sociale et de la sociologie interactionniste, l’analyse des réseaux sociaux consiste à étudier des relations entre acteurs et les réseaux constitués par l’agrégation de ces relations.

Le terme « social network » fait son apparition dans un -article de l’anthropologue britannique Barnes, en 1954.
La sociologie des réseaux sociaux qui a notamment été présentée et soutenue en France par Degenne et Forsé (1994) est caractérisée comme suit dans l’ouvrage éponyme de Pierre Mercklé : « Il s’agit fondamentalement d’un ensemble de méthodes, de concepts, de théories, de modèles et d’enquêtes, mis en œuvre en sociologie comme dans d’autres disciplines des sciences sociales (anthropologie, psychologie sociale, économie ...) qui consistent à prendre pour objets d’étude non pas les attributs des individus (âge, profession etc...) (- ou attributs des groupes- YL) mais les relations entre les individus (ou les groupes) et les régularités qu’elles présentent pour les décrire, rendre compte de leurs formations et de leurs transformations .

Le propos initial est de « restituer aux comportements individuels la complexité des systèmes de relations sociales dans lesquels ils prennent sens et auxquels ils donnent sens ».

I.2 Insertion des réseaux sociaux dans les grands courants de pensée en sociologie

La construction de la pensée sociologique évolue entre deux paradigmes théoriques :

Holisme (considération de l’ensemble) Vs. atomisme (décomposition en éléments simples)

En sociologie, ceci prend plus précisément la forme de
structuralisme Vs. individualisme méthodologique.

Entre les deux est apparu l’interactionnisme (accent sur les interactions - interactionnisme symbolique-Becker- Goffman- Strauss). On peut considérer l’analyse en termes de réseaux, c’est-à-dire considérant prioritairement les interrelations, comme un sous-ensemble de l’approche interactionniste.

I.3. Historique

Si on se place d’un point de vue historique, les grands développements et les étapes de l’analyse en termes de réseaux sociaux ont eu lieu depuis la 2é moitié du XXé siècle.

Elle a néanmoins eu des antécédents : Simmel (sociologie relationnelle) et surtout Jacob Moreno, inventeur de la sociométrie au début des années 30. Moreno : « le test sociométrique est un instrument qui étudie les structures sociales à la lumière des attractions et des répulsions qui se sont manifestées au sein d’un groupe ». Moreno invente également un instrument permettant d’en représenter facilement les résultats : le sociogramme.

figure 1. Un exemple de sociogramme

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Figure 1. Sociogramme.

Source : Mercklé P. Sociologie des réseaux sociaux p. 20

Le courant né avec notamment les travaux de Barnes et de White et qu’exposent longuement Degenne et Forsé est désigné sous le terme d’analyse structurale des réseaux . Les sociologues procèdent donc à une incessante mise en relation entre les réseaux et ce que les anglo-saxons désignent sous le vocable de « clusters », cercles (au sens de Simmel), organisations, groupes etc...

Avant d’aborder quelques développements récents qui s’efforcent de passer d’une démarche demeurée surtout descriptive à des tentatives d’explication plus poussées, je vais présenter, très brièvement, la méthode de l’analyse structurale des réseaux.

I.4 la quantification

L’analyse en terme de réseaux est marquée par le passage à la quantification.

Comment analyse-t-on les réseaux ?

Mercklé (Sociologie des réseaux sociaux) précise : « deux développements sont fondamentaux pour la méthodologie de l’analyse des réseaux :ceux de la théorie des graphes et ceux de l’application de l’algèbre linéaire aux données relationnelles ».

La théorie des graphes est familière aux mathématiciens qui l’ont progressivement appliquée à d’autres disciplines . « Son apport méthodologique est double : d’une part les graphes donnent une représentation graphique des réseaux de relations qui facilite leur visualisation et permet la mise en lumière d’un certain nombre de leurs propriétés structurales ; d’autre part, elle développe un riche corpus de concepts formels qui permettent de mesurer un certain nombre de relations entre les éléments ». (Mercklé, ibid.).
Un graphe se caractérise notamment par sa densité et sa connexité. Il permet en outre de mettre en évidence des relations matricielles, cf.Harrison White et ses associés. Selon Pierre Mercklé « les expressions comme réseau de relations, densité, clique, popularité, isolement, prestige etc. peuvent recevoir une définition mathématique opératoire, qui permet d’en construire des indicateurs, de les mesurer empiriquement et donc de tester des hypothèses ou de vérifier certaines propositions jusqu’alors peu vérifiables ».

Les sociologues qui pratiquent l’analyse des réseaux en exposent les propriétés en développant des exemples qui ont trouvé leur pertinence au cours de diverses investigations.

Un indicateur retenu est celui de réseau personnel vs réseau complet.

figure 2 Les réseaux personnels : étoiles des ego

Source Degenne A & Forsé M. Les réseaux sociaux p.33

On remarque que l’idée de réseau complet pose aux sociologues un certain nombre de problèmes. Pour les analyser on décompose les réseaux en sous-ensembles : décomposition qui peut avoir des effets réducteurs.
Parmi les propriétés mises en évidence, on retient en premier lieu la cohésion des groupes et la densité des liens, c’est un premier principe fondamental. Mais on peut aussi rapprocher les individus parce qu’ils ont les mêmes relations avec les autres sans être nécessairement liés entre eux. On parle alors d’équivalence, ce qui constitue un deuxième principe fondamental.

figure 3. Un exemple d’analyse de réseaux de relations informelles : les relations entre associations à Meylan

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Figure 3. Graphe de Meylan

le terme « clique » est tiré du langage des graphes : étant donné un graphe G, une clique est l’ensemble des sommets d’un sous-graphe complet de G.
Source Degenne &Forsé ibid. pp.95 &96

Le cas qui consiste à étudier simultanément plusieurs relations distinctes est la multiplexité : il permet de construire pour une même population plusieurs matrices distinctes proposant une combinatoire très riche qu’il faudra traiter statistiquement.

I.5 Domaines d’application

Une des principales applications de l’analyse structurale des réseaux sociaux est l’étude de la sociabilité. Citons Degenne et Forsé expliquent : Quel que soit le cas de figure, l’analyse des relations de sociabilité peut porter sur leurs formes, leurs fonctions et leurs contenus. Ces contenus ont eux-mêmes fait l’objet de plusieurs types d’études : ce qui relève de la transaction ou des échanges ; l’influence des statuts (positions identiques ou différentes au sein d’un réseau) ; le contrôle d’un ensemble relationnel. Ou même l’image d’un réseau, susceptible d’avoir des effets sur les relations, voire les stratégies des acteurs.

Dérivant de ces études de cas concrets quelques principes d’analyse que je n’ai pas le temps de développer ici sont exposés par Mercklé dans un chapitre intitulé « les groupes sociaux sous le regard de l’analyse structurale » : je citerai rapidement la logique de la densité, la logique de la connexité, la logique de l’intensité ; le passage de la transitivité à l’équilibre structural. Il aborde ensuite « les théories de l’équivalence structurale » on distingue es « catégories sociales en fonction de la similitude des relations que leurs membres entretiennent avec les autres. Par exemple, selon Degenne et Forsé la « catégorie » des cadres ne peut être constituée de façon pertinente que si l’on y regroupe les individus qui ont une relation similaire de commandement vis-à-vis d’autres individus.
On va même jusqu’à poser la question de savoir si l’équivalence structurale constitue une avancée sociologique : certains auteurs y trouveraient une délégitimation du « 2éme esprit du capitalisme » avec ses bureaucraties, ses Etats, sa bourgeoisie et ses classes sociales, et une légitimation d’un « 3éme esprit du capitalisme », réticulaire. Cette dernière hypothèse se fonde notamment sur l’explication fournie par White,Boorman et Breiger (1976) disant que « les analyses de réseau seraient adéquates pour décrire les sociétés contemporaines parce que le développement des activités de mise en réseau serait justement caractéristique de ces sociétés ».
Voilà peut-être de quoi justifier les développements de Forest sur le prophétisme communicationnel que je citerai à la fin e mon exposé.

I.6 Enrichissement ou tournants dans l’analyse des réseaux en sociologie

Les développements de l’analyse des réseaux ont conduit à de nouvelles étapes, qui se sont développées dans plusieurs directions et ont permis soit le renouvellement, soit la diversification de ce type d’analyse. C’est tout d’abord les approches apparues vers les années 70 qui relèvent de 2 types distincts :

- 1.la conception utilitariste liée à une nouveau type d’explication des comportements économiques utilisant la notion de capital social (Coleman, Granovetter,Burt 2001) . Bourdieu avait utilisé la notion de capital social, mais en insistant davantage sur l’aspect ressources que sur l’aspect liens. Coleman (1990) le distingue du capital humain en recourant à une image classique empruntée à la théorie des graphes « Le capital humain se situe dans les points et le capital social dans les lignes qui relient les points ». Les principaux développements ultérieurs (Granovetter, Burt, Nan Lin) s’inscrivent pleinement dans la perspective structurale. Leur point de départ est que par exemple dans la recherche d’information sur les emplois disponibles les relations interpersonnelles jouent un rôle essentiel. Dans un autre ensemble de travaux, Granovetter montre que « les institutions économiques n’apparaissent pas automatiquement en réponse aux besoins économiques . Elles sont plutôt construites par des individus dont l’activité est à la fois facilitée par la structure et les ressources disponibles des réseaux sociaux où ils s’inscrivent ». Sur la base de leurs analyses des caractéristiques structurales du réseau constitué entre un individu et ses relations, Granovetter établit la théorie de la « force des liens faibles » et Burt celle des « trous structuraux ». S’appuyant sur les théories de la transitivité et de l’équilibre structural, Granovetter fait l’hypothèse que plus le lien entre deux individus est fort, plus les ensembles que forment les relations respectives de chacun sont superposés. En d’autres termes, une information qui ne circulerait que par des liens forts risquerait de rester circonscrite à l’intérieur de cliques restreintes, ce sont au contraire les liens faibles qui lui permettent de circuler dans un réseau plus vaste, de clique en clique. Par conséquent ce sont les liens faibles qui procurent aux individus des informations qui ne sont pas disponibles dans leur cercle restreint. Plus tard Burt entend montrer la manière dont la structure d’un réseau offre des avantages compétitifs aux acteurs sociaux. Il part de l’idée que les acteurs sociaux ont à leur disposition trois sortes de capital : un capital financier, un capital humain et un capital social - ce dernier se trouvant dans ses relations avec les autres acteurs et les ressources auxquelles il peut ainsi accéder. Mais il ajoute que le capital réside aussi, pour l’acteur, dans la possibilité d’exploiter à son avantage les « trous structuraux » que présente le réseau autour de lui : « J’utilise le terme trou structural, précise t’il, pour désigner la séparation entre deux contacts non redondants. Des contacts non redondants sont connectés par un trou structural. Un trou structural est une relation de non-redondance entre deux contacts. (deux relations sont redondantes si elles sont en relation directe l’une avec l’autre ou si elles sont « structuralement équivalentes », et donc donnent accès aux mêmes ressources).L’ explication de Burt est aussi inspirée de la théorie de Caplow du « troisième larron » , celui qui est en relation avec deux acteurs qui ne sont pas en relation l’un avec l’autre.

- 2. une autre direction, c’est l’étude des réseaux socio-techniques (Latour, Callon) qui, sur la base de l’idée de symétrie élargie, propose une solution à la construction des faits scientifiques, en introduisant la nature, les objets techniques, les « non-humains » dans le jeu social. Avec une étude sur le système d’élevage des coquilles St Jacques dans la baie de St Brieuc, Callon propose l’étude d’un réseau hybride : c.à.d. qui peut inclure des humains et des non humains.

Des tentatives d‘intégration de ces deux approches, dont je parlerai ensuite ont conduit un certain nombre de chercheurs à développer une série de critiques, appuyées sur des études de terrain. Elles prendront place dans ma 2éme partie qui sera orientée vers la recherche de dynamiques.

II. RECHERCHE DE DYNAMIQUES

II.1La diffusion de l’innovation

On a vu jusqu’ici que l’approche sociologique en termes de réseaux conserve un caractère très statique. L’étude fine des réseaux, la quantification poussée mènent généralement, une fois qu’on a établi la structure des réseaux et la force des liens dont ils sont porteurs, à expliquer en quoi les réseaux influencent le fonctionnement des clusters, ou cercles (groupes, entreprises, groupements, voire institutions).

Si dynamique il y a, elle n’est pas (ou guère) intrinsèque aux réseaux mais liée à la dialectique des relations (Balandier) entre réseaux et cercles (pour reprendre l’expression proposée en son temps par Simmel).
Dans leur volume consacré à la méthodologie de l’analyse des réseaux sociaux Degenne et Forsé introduisent in fine un court chapitre intitulé Dynamiques. Une partie de ce chapitre est consacré à la diffusion des innovations, c’est-à-dire à des processus de changement social.

« Pour analyser la diffusion des innovations, on cherche à déterminer si un ensemble de décisions individuelles d’adopter ou de ne pas adopter une innovation finit pas se transformer en un mouvement collectif dont la logique repose sur les caractéristiques des relations entre individus. Dès la fin du XIXème siècle, Gabriel Tarde qui plaçait au centre des phénomènes sociaux l’imitation des hommes les uns par les autres percevait que les diffusions d’innovation prennent l’allure d’une courbe en S, correspondant à trois états empiriques fondamentaux : « lent progrès au début, progrès rapide et uniformément accéléré au milieu, enfin ralentissement croissant de ce progrès jusqu’à ce qu’il s’arrête ». Inexploitée durant un 1/2 siècle, l’étude de la diffusion des innovations s’est développée à partir des recherches menées aux Etats-Unis en 1942 par Ryan et Gross sur la diffusion du maïs hybride parmi des cultivateurs de l’Iowa.

Toutes les études menées par la suite ont confirmé qu’une innovation se diffusait toujours selon une courbe en S qui se trouve être la même que celle qui sert à modéliser la diffusion d’une maladie contagieuse. Les analyses récentes découpent la courbe en cinq étapes : de t0 à t1 l’innovation se diffuse lentement et ne touche qu’un petit nombre d’individus, ce sont les pionniers ; entre t1 et t2 le mouvement s’accélère, nous avons affaire aux innovateurs. A partir de t2 l’accélération va continuer jusqu’à la moitié de la population soit touchée, ce qui précède une phase de décélération, avec une majorité précoce de t2 à t3 et une majorité tardive de t3 à t4 , moment où il devient anormal de ne pas adopter la nouveauté ; le dernier groupe (t4 à t5) concerne les réfractaires. Bien entendu les gens ainsi classés varient pour chaque nouveauté et chaque population. La diffusion de l’information sur l’innovation suit elle-même une courbe en S. Sans entrer plus dans le détail, il faut constater des différences de statut ou de rôle social entre les pionniers, les innovateurs et les autres (à la fois différences et proximité suffisante). L’analyse fine peut renvoyer au capital social (plus important pour les « leaders »), aux jeux des acteurs, aux positions de pouvoir etc.

Figure 4. Diffusion d’une innovation : courbe en S

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Figure 4. 2e graphe de Meylan.

Source : Degenne & Forsé ibid. p.188

II.2 Une phase de critique et d’approfondissement

Même si la difficulté de pratiquer des études longitudinales pendant une assez longue durée limite l’analyse en termes de réseaux sociaux, nous disposons d’études de plus en plus nombreuses qui renouvellent la connaissance du domaine et qui, à l’épreuve de l’expérience, conduisent à de nouveaux questionnements, sources d’approfondissements.

II.2.1 D’où viennent les relations sociales ?

A la suite d’une étude menée sur les réseaux personnels dans la région de Toulouse, Michel Grossetti pose la question « D’où viennent les relations sociales ? ». Il rappelle le point de départ de Wellman et Berkowitz « l’analyse structurale montre que les catégories sociales (comme classes, races) et les groupes associés sont mieux mis en lumière et analysés en examinant les relations entre les acteurs sociaux. Plutôt que de définir des catégories a priori il est préférable de partir d’un ensemble de relations dont dérivent les configurations et les typologies es structures sociales ».

Sans contester les résultats intéressants ainsi obtenus, M.Grossetti remarque que l’on peut aussi assister à une sorte de réductionnisme où les familles, les organisations, les groupes ou les communautés sont réduites à une collection de relations. Il cherche donc comment se forment les relations personnelles et découvre à l’instar de Fisher la présence de familles, d’organisations, de groupes. Dans d’autres cas, comme le voisinage, on n’a affaire ni à un réseau, ni à une organisation. Les gens se rencontrent par l’intermédiaire d’amis ou de relations : réseaux et cercles ne sont pas très éloignés les uns des autres.

Selon Fisher les relations se construisent à travers 3 types de situations : 1. les relations émanent de « cercles ». 2. elles se contruisent autour d’intérêts communs 3. elles découlent d’autres relations , plus fortuites, plus occasionnelles et éventuellement de cercles temporaires.

Le tableau suivant (figure 5) montre les résultats obtenus par M.Grossetti dans son étude sur les réseaux personnels à Toulouse.

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Figure 5.
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Figure 6. Contexte relationnel.

On y voit l’importance de la famille et des organisations (au total 60 %), alors que celles passant par les réseaux (through) n’en constituent que le 1/4.
Source Grossetti M. Where Do The Social Relations Come From, Social Networks 2004

II.2.2 Interactions dynamiques : Dynamique des réseaux et des cercles - Encastrement et découplage

A partir de ces analyses, il conviendra de formuler une série d’hypothèses sur la dynamique des réseaux et des cercles. On trouve déjà l’idée d’encastrement (embeddedness) chez Granovetter : “ Les acteurs [individuels] n’agissent ni ne décident comme des atomes en dehors de tout contexte social, pas plus qu’ils n’adhèrent servilement à des destins écrits pour eux par l’intersection des catégories sociales auxquelles ils appartiennent. Leurs tentatives d’action intentionnelles sont plutôt encastrées dans le système concret des relations sociales ”. La notion d’encastrement désigne l’influence des relations sur les cercles.

Mais il faut aussi définir une notion réciproque pour désigner le processus d’autonomisation d’une relation par rapport à un cercle ou d’un cercle par rapport à un réseau. En 1992, Harrison White définissait le “ découplage ” (decoupling) comme “ (...) la réciproque de l’encastrement ” (p.32) dans une théorie générale fondée sur la tension entre des identités tentant de contrôler leur environnement. Dans cette théorie, le découplage est la constitution d’un ordre émergent des interactions, éventuellement appuyé sur des conventions. Nous ne pousserons pas plus loin l’analyse de ce projet qui pourra être abordé à un autre moment.

Bornons-nous à ajouter que encastrement et découplage sont des opérateurs d’échelle, c’est-à-dire qu’ils permettent de saisir le changement des niveaux d’action, d’un type d’acteur plus “ micro ” à un autre plus “ macro ”.

Ceci nous permet, toujours sans aller plus avant, de faire remarquer que le passage du micro au macro, ou inversement, a été aussi l’objet de nombreux développements et controverses dans l’analyse des réseaux sociaux.
Nous trouverons notre conclusion sur ce point dans la remarque suivante de M.Grossetti :

Le fait que les relations dérivent souvent des cercles montre deux choses. D’abord que l’on ne peut faire des relations l’atome unique de la vie sociale qu’en opérant un choix épistémologique aussi arbitraire que d’autres. Ensuite qu’il peut être utile de considérer, à côté des relations et en interaction permanente avec elles, un autre type de structure, irréductible à un réseau.

III. UNE QUESTION NOUVELLE EN SCIENCES SOCIALES : LA BIFURCATION

Préoccupés par les théories de la complexité, et par des notions telles que l’imprévisibilité, l’incertitude, le risque, le désordre, l’événement, la bifurcation, les conséquences des actions ou interactions, les irréversibilités, un certain nombre de chercheurs en science sociales ont entrepris une réflexion et mis en œuvre de nouvelles investigations pour les analyser et leur donner sens. Il est vrai que les sciences sociales recherchent surtout les causalités, les effets des structures, les régularités et les processus continus, et disposent jusqu’ici de peu de concepts et d’outils susceptibles d’aider à l’analyse de changements plus brusques et imprévisibles. Pourtant, les situations associant une faible prévisibilité et des conséquences importantes sont fréquentes dans la vie sociale et dans les études qui lui sont consacrées. C’est pourquoi, malgré la tendance dominante des sciences sociales à les ignorer, apparaissent quand même régulièrement des chercheurs qui tentent de leur donner un statut théorique. Les termes qui les désignent sont très variables (« turning points » de Hughes ou Abbott, « révolutions » de Kuhn, « événements » de Sewell, « bifurcations » de Balandier, etc.), de même que les termes périphériques (« irréversibilité », « imprévisibilité », « équilibres multiples », etc.). Nous avons choisi par commodité le terme de « bifurcation » pour désigner ces situations.

Un colloque réuni à Paris les 5 et 6 juin 2006 a ainsi pris pour thème Bifurcations et événements : pertinences et enjeux pour les sciences sociales.

Les communications ont abordé les différentes questions que le travail réalisé a permis d’identifier. Un premier type de questions concerne les notions théoriques utilisées, leur définition et le statut que l’on peut leur donner en sciences sociales. Parmi ces notions figurent l’imprévisibilité, l’incertitude, le risque, le désordre, l’événement, la bifurcation, les conséquences des actions ou interactions, les irréversibilités. Un deuxième type de questions concerne des problèmes de méthode : les échelles d’analyse, les découpages du temps et des ensembles sociaux, la construction des données, les méthodes d’analyse. Le troisième type de questions porte sur la posture épistémologique et en particulier sur le statut donné au récit, celui des acteurs ou celui qu’élabore l’analyste.

J’ai pour le moment retenu de ce colloque deux communications : celle de Jean-Pierre Dupuy, épistémologue, qui s’interroge « L’avenir bifurque t’il ? », et celle de Michel Grossetti, sociologue, « La bifurcation comme notion sociologique et opérateur d’échelles ».

Pour Michel Grossetti il convient d’essayer de construire un cadre d’analyse sociologique qui permette de traiter ces situations, désignées dans le texte par le terme « bifurcation », sans tomber dans la transposition métaphorique de notions issues des sciences de la nature (théories du « chaos » et autres approches « historiques ») ou le repli sur une sorte d’historicisme radical dans lequel la vie sociale apparaît comme une suite d’événements imprévisibles.

Elle peut rendre compte de révolutions scientifiques, de mutations politiques, de crises économiques, de reconfigurations d’organisations ainsi que les ruptures dans les trajectoires individuelles.

Dans un autre texte, l’auteur faisait remarquer que derrière ce terme de « bifurcation », il y a au moins deux modèles, ou plutôt deux métaphores un peu différentes : celle du carrefour routier et celle du changement d’état d’un système. Les travaux récents s’intéressent de préférence au second modèle.

Passant en revue un certain nombre d’études consacrées à ce sujet, il note que l’analyse passe toujours par la reconstruction d’une diversité d’évolutions possibles parmi lesquelles figure celle qui s’est effectivement produite. Autrement dit, c’est de l’histoire fiction, c’est-à-dire quelque chose que les historiens rejettent en général par souci de coller aux sources. Cette prudence est compréhensible mais elle débouche soit sur un déterminisme structurel dans lequel ce qui est arrivé devait arriver, soit sur un historicisme qui considèrera les événements comme incommensurables. On peut se demander si un telle méthode ne s’apparente pas à l’étude des scénarios, bien connus des économistes et des futurologues. Des travaux ultérieurs pourraient nous éclairer sur cette question.

Je mettrai l’accent, provisoirement, sur les problèmes méthodologiques soulevés par l’étude des bifurcations, qui n’interdit pas pour autant d’éviter de la mener :

« Mettre en évidence des bifurcations implique d’évaluer le changement macro (ce qui est relativement facile dans une approche rétrospective, plus difficile dans une perspective longitudinale), et surtout l’hétérogénéité des séquences « micro » du point de vue de leurs conséquences (des irréversibilités qu’elles engendrent). Ce dernier point est particulièrement délicat parce qu’il implique à son tour deux problèmes qui ne sont pas minces : la définition des séquences que l’on considère comme « micro » et l’évaluation des conséquences de ces séquences. Selon le mode de définition que l’on choisit pour les séquences « micro » (découpage plus ou moins fin du temps, spécialisation plus ou moins poussée des contextes, nombre d’acteurs considérés), l’analyse de l’hétérogénéité des séquences peut différer, un peu comme un paysage qui semble homogène à un niveau de précision d’une photographie, fait apparaître des contrastes à un autre niveau, puis à nouveau une homogénéité, etc. Quant à l’évaluation des conséquences, elle est à l’évidence dépendante de la problématique puisqu’il n’existe aucun critère intrinsèque pour cela. Une conséquence sera jugée négligeable pour une problématique donnée, mais décisive pour une autre problématique. Par exemple, pour une analyse des inégalités des chances dans le système éducatif, l’élévation générale des niveaux de formations n’est pas un changement significatif si elle ne s’accompagne pas d’une modification des inégalités entre les enfants d’origines différentes.
Par contre, dans une étude du fonctionnement des institutions d’enseignement supérieur, ce changement peut être jugé important.

Il n’y a donc pas de définition absolue et universelle des bifurcations. Celles-ci constituent simplement un outil parmi d’autres pour analyser et qualifier des situations de changement. »

Quant à l’intervention de J.P.Dupuy, c’est à une rupture d’ordre métaphysique qu’il nous convie. Pour faire vite, car cette orientation ne relève pas directement de la sociologie, l’auteur suggère que pour l’étude du futur on abandonne le temps de l’histoire et la méthode des scenarii, chère aux futurologues et qu’on adopte le temps du projet ( From Occurring Time to Projected Time) ce qui implique de passer d’une approche en termes d’itérations successives à une boucle.

Mais cette recherche de la formule d’un catastrophisme éclairé pose bien des questions et devrait être abordé dans un autre contexte que celui de la présente intervention.

Pour conclure je reviendrai un peu à mon point de départ : le réseau, notion très ancienne, éclate ou se trouve mis sur le devant de la scène avec l’apparition des réseaux modernes de communication. Néanmoins il faut éviter de mêler les différents aspects du problème. Une approche en termes de sciences de la communication serait à coup sûr différente. Dans les sciences sociales un des dangers est la confusion entre l’aspect physique et la dimension sociale des réseaux, les risques du débordement au delà du strict aspect technique : quand on parle de « société de l’information » , se réfère t’on à l’outil ou aux contenus qu’il véhicule ? Pierre Musso a évoqué certaines dérives. Le danger est abordé par David Forest dans son ouvrage : « Le prophétisme communicationnel- La société de l’information et ses futurs ». Il y analyse et dénonce ce qu’il nomme « la promesse messianique d’un monde nouveau animé par et pour la technique », en tentant d’éviter la facilité d’une dénonciation stérile et technophobe.
Mais ceci est une autre histoire.

BIBLIOGRAPHIE

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- DUPUY J.P. Is the Future Bifurcating ? Towards a new science of the future. Catastrophes et bifurcations. Colloque Bifurcations et événements : pertinences et enjeux pour les sciences sociales Juin 2006

- FOREST D. Le prophétisme communicationnel . La société de l’information et ses futurs. Syllepse 2004

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- GROSSETTI M. Réflexions sur la notion de réseau. Journées « Sciences, innovation technologique et sociétés » Grenoble, Mai 2005

- GROSSETTI M. L’imprévisibilité dans les parcours sociaux Cahiers Internationaux de Sociologie n° 120 pp. 5-28 -2006

- GROSSETTI M. La bifurcation comme notion sociologique et opérateur d’échelles - Colloque Bifurcations et événements : pertinences et enjeux pour les sciences sociales Juin 2006

- MERCKLE P. Sociologie des réseaux sociaux Paris La Découverte - Repères 2004

- ORLAN M. Analyse économique des conventions PUF Paris Quadrige, 2e éd. 2004

- WALLERSTEIN I. Le capitalisme a atteint ses limites historiques L’Humanité, 23avril 1997

Yvette Lucas

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