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Relations entre structure d’un réseau, efficacité et démocratie

mardi 19 juin 2007, par Janine Guespin

Lors de la journée du 3 février, réseaux théories et pratiques, sont apparues un certain nombre de contradictions, voire de paradoxes, qui me paraissent révéler, en creux, les problèmes que l’étude précise des réseaux devrait aider à résoudre, et qui sont probablement plus ou moins présents dans tout réseau.

• D’entrée de jeu, une tension majeure me paraît provenir de l’opposition entre une culture organisationnelle centralisatrice, qui n’arrive pas vraiment à imaginer un fonctionnement autre que centralisé, avec un secrétariat, un bureau, un collectif d’Initiative nationale, que sais-je, et une aspiration très forte à un fonctionnement non centralisé, mais non explicité (que je caractérise donc de mythique), qui aurait toutes les vertus, ou tout au moins n’aurait pas les défauts de l’organisation centralisée. Ce qui m’a frappée c’est la totale méconnaissance de l’existence de structures très diverses de réseaux, conduisant à des propriétés non moins diverses. Autrement dit, ce que j’appelle le mythe du réseau s’établit sur une absence de connaissances sur les réseaux. Selon ce mythe, le réseau est par essence démocratique, quelle que soit sa structure. Voici par exemple comment Karine Gantin (qui a précisément cherché à analyser ce qui se passe) le caractérise (c’est moi qui souligne)

• Appartenance collective déclarée à une communauté changeante, égalitaire et extensive

• Mode de travail quotidien voulu privilégié d’interactions fortes et multiples, de coopération participative non hiérarchisée

Face à ce qui est à la fois méconnaissance et aspiration forte, il me semble que l’étude précise des réseaux et de leurs propriétés est absolument nécessaire. On peut procéder de deux manières.

D’une part, on peut (il faut) faire l’analyse de réseaux de militance existants, en recherchant si leur structure est ou non toujours la même, et si elle (ou elles) correspond(ent) à celles des réseaux étudiés par les scientifiques des réseaux (ce qui permettrait de bénéficier des résultats de ces études).

Ici je me propose de procéder à l’inverse, et tenter de répertorier les propriétés des types de structures de réseau scientifiquement connus qui correspondent le mieux aux aspirations des acteurs contemporains. Quelles sont les propriétés que l’on souhaite, et quels sont les types de réseaux susceptibles de présenter ces propriétés.

I- Les propriétés généralement souhaitées et attribuées (de façon parfois mythique) à ‘la’ forme réseau.

1 Démocratie et égalité.

Les membres du réseau doivent être égaux. Tous peuvent accéder de la même façon à l’information ce qui est relativement facile avec Internet (à condition qu’ils soient connectés). Tous ont les mêmes droits de prendre part aux décisions. Et tous ont les mêmes droits/faculté/possibilités de proposer, de diriger.

2) Fonctionnement de bas en haut.

C’est autre chose. L’idée est que les décisions vont ‘émerger’ du fonctionnement global décentralisé du réseau. Cela se base sur une analogie avec les réseaux distribués émergents connus dans la nature, par exemple le cerveau, le système immunitaire, etc...Cela correspond à l’irruption d’une volonté de redonner toute leur place aux individus, et correspond aussi peut être au mythe inverse selon lequel les ‘appareils’ sont par nature dotés de tous les défauts. Cela correspond à la forme que l’on imagine comme la plus parfaite de démocratie. (nous verrons qu’il n’en est rien).

3) fonctionnement robuste

c’est-à-dire pérenne dans le temps, et adaptation optimale aux buts que s’est donné le réseau, à son efficacité maximale. (c’est d’ailleurs là que l’on trouve les contradictions les plus fortes entre l’aspiration au réseau et une forme de pragmatisme centralisateur).

II - Y a-t-il des réseaux qui correspondent par nature à toutes ces propriétés ?

Je ne sais pas. Je ne connais évidemment pas tous les réseaux possibles. Je me propose d’examiner la manière dont ces propriétés sont réalisées dans un type de réseaux très courants et assez bien étudiés, les réseaux à connecteurs, encore appelés ‘indépendants d’échelle’.

1) Que sont les réseaux à connecteurs ou indépendants d’échelle ?

Cette forme particulière de réseau se rencontre un peu partout. Elle a été découverte récemment (en 2000) par l’étude du Web, et elle a été retrouvée depuis dans un très grand nombre de réseaux, tant sociaux que biologiques. Elle semble apparaître dans les cas de réseaux mettant en jeu un très grand nombre de participants, et correspondre à une efficacité et adaptativité maximale. Dans ces réseaux, le nombre de connections par nœud est très variable. Il y a un petit nombre de nœuds qui présentent un très grand nombre de connections (les connecteurs ou hubs), et un très grand nombre de nœuds qui présentent peu de (voir une) connection(s). Entre les deux, plus le nombre de connections est grand, plus le nombre de nœuds est faible, et on obtient une droite si on représente en coordonnées log/log le nombre de nœuds en fonction du nombre de connections (d’où la dénomination aussi employée de réseaux en loi de puissance).

Typiquement c’est la structure du réseau mondial des aéroports. Il existe un petit nombre d’aéroports géants, internationaux, qui desservent des aéroports nationaux plus petits, qui desservent des aéroports nationaux encore plus petits, parfois reliés à un seul de ces aéroports moyens. Les gros aéroports ne sont pas forcément tous reliés entre eux. On les appelle aussi indépendants d’échelle, parce que, dans les grands réseaux, à chaque niveau, chaque connecteur intermédiaire reproduit la structure des connecteurs aux autres échelles. A première vue, un réseau hiérarchique, avec un connecteur central et des connecteurs intermédiaires pourrait sembler un cas particulier des réseaux indépendants d’échelle. Le schéma ci-dessous permet le mieux de comprendre les propriétés fondamentalement différentes de ces deux types de réseau.

2) Quelles sont les propriétés des réseaux à connecteurs ?

a. Il y a toujours plusieurs manières de passer d’un nœud à l’autre. Autrement dit, aucun connecteur n’est le passage obligé pour aller d’un nœud à l’autre. Cela entraîne une grande robustesse puisque la disparition d’un connecteur n’entraîne pas la disparition du réseau (si un aéroport est bloqué, on peut généralement tout de même arriver où on veut).

b. Le nombre de connections permettant de passer d’un nœud quelconque à l’autre est relativement faible. C’est une propriété, partagée par de nombreux types de réseaux, que l’on appelle ‘petit monde’. On peut voir que le résultat ne permet pas à chaque passager d’aller le plus vite possible d’un point à l’autre (ce qui nécessiterait que tous les aéroports soient reliés à tous les autres, et qui, évidemment serait une absurdité économique et écologique), mais que c’est le meilleur compromis entre efficacité et réalisme (beaucoup plus efficace qu’un système centralisé, comme la SNCF au milieu du siècle dernier).

c. Tous les noeuds ne sont pas ‘égaux’. Cette affirmation peut être nuancée dans la mesure où, si on extrapole maintenant à un éventuel réseau militant, tous les participants (nœuds) ont accès à l’information, peuvent communiquer entre eux, et peuvent participer aux décisions, tout dépend du rôle effectif des connecteurs.

Trois structures de réseaux

d) Quel est leur mode de fonctionnement, leur dynamique ? J’ignore si tous les réseaux de ce type ont le même mode de fonctionnement. Ceux que je connais sont assez semblables. Il n’y a pas de fonctionnement centralisé (sauf s’il se faisait un consortium des plus gros connecteurs ?). Les ‘décisions’ (quelles connections développer, lesquelles ralentir ou supprimer pour les aéroports par exemple) ne peuvent pas se prendre dans chaque aéroport indépendamment car elles n’auraient aucune chance d’aboutir à une politique ‘rentable’. Elles ne se prennent pas non plus dans un centre qui n’existe pas. Elles ‘émergent’ du fonctionnement de l’ensemble, c’est-à-dire du flux des voyageurs qui passent tel ou tel aéroport. Ainsi, dans ce cas, ce sont les ‘lois du marché’ qui entraînent les décisions de favoriser ou de ralentir, voire de fermer telle ou telle connexion, c’est à dire le résultat du fonctionnement de l’ensemble. Le but du jeu étant fixé : gagner le plus d’argent pour chacun des aéroports, les décisions, en principe, sont les mieux adaptées au but, car elles résultent de l’expérience du fonctionnement global. (On peut d’ailleurs obtenir par simulation sur ordinateurs, à partir des lois simples ci-dessus, le type de répartition des connections que l’on observe dans la réalité).

On peut voir dans cet exemple une contradiction entre fonctionnement émergent et fonctionnement démocratique. Puisque la décision se prend par suite du fonctionnement global, les acteurs ne peuvent qu’en prendre acte ? C’est en fait la base du libéralisme. ‘La main invisible du marché’ gère’ mieux que les individus qui ne peuvent que se soumettre à sa grande sagesse.

Mais on peut aussi considérer que ce résultat s’apparente à un fonctionnement au consensus où finit par émerger, au cours du fonctionnement, la solution ‘optimale’ compte tenu des relations de chaque acteur avec les autres. (Il s’agit très évidemment là d’un thème à creuser, qui me parait particulièrement important dans le cas du réseau Frantz Fanon où les participants appartiennent à des cultures si différentes, et sont issus d’histoires très conflictuelles).

3) Y a t il d’autres structures de réseaux qui présentent les mêmes propriétés d’efficacité mais sont plus démocratiques ?

Les réseaux à connecteurs sont apparus ‘spontanément’ dans des systèmes caractérisés par le grand nombre de nœuds, où les exigences de démocratie n’existent pas, mais où les exigences d’efficacité et de robustesse sont prévalents. (Les systèmes biologiques par exemple, le système nerveux humain en est l’exemple le plus complexe). Dans les réseaux militants on est toujours confronté à la contradiction entre l‘efficacité, qui semble réclamer une certaine centralité, mais bloque l’émergence, et la démocratie, qui voudrait que tous les nœuds aient les mêmes propriétés.

a. Les réseaux à agrégats (cf figure, réseaux où un nombre faible de connections joint des groupes de nœuds pleinement connectés) sont évidemment susceptibles d’être plus démocratiques. Ils devraient permettre également un fonctionnement émergent par consensus. Sont ils efficaces lorsque le nombre de nœuds augmente ?

A priori, l’organisation des Forums Sociaux ressemble à un réseau à agrégats, chaque organisation représentant un agrégat (encore que la structure de chaque organisation ne soit pas toujours celle d’un véritable agrégat où tous les membres sont connectés) relié aux autres agrégats lors des forums sociaux par un représentant égal aux autres en principe. Mais on voit se constituer, dans chaque pays, pour les Forums Sociaux, une sorte de « jet-aristocratie » militante ; ce sont toujours les mêmes qui participent aux forums dans les autres pays. Ils se connaissent bien et sont devenus très efficaces. Sont-ils devenus des ‘connecteurs’, et la structure du réseau des FSM, FSE a-t-elle changé ? (Mais, répercutent-ils autour d’eux, ce qu’ils ont fait, prennent-ils les avis des participants moins connectés ? veillent-ils à la démocratie, et les membres de leurs associations respectives exigent-ils ce retour et cette démocratie ? A terme, n’est ce pas une dérive qui fera perdre l’efficacité acquise en les coupant des organisations qu’ils sont censés représenter ?)

b. Des garde fous contre les dérives autoritaires, délégataires ou centralisatrices ? Ces dérives, on l’a vu, ne sont pas obligatoirement dues à la volonté hégémonique de quelques-uns. A l’origine elles peuvent provenir (et proviennent je crois le plus souvent) de la recherche du moindre coût (éviter les déplacements trop fréquents), de l’efficacité maximale (éviter de répéter tout le temps la même chose). Y a-t-il des modes d’organisation en réseau qui soient meilleures que d’autres ? Le travail consistant à étudier les formes et fonctionnements du plus grand nombre possible de réseaux de militance est incontournable pour pouvoir répondre à cette question.

Conclusions provisoires.

Dans l’état actuel de mes connaissances, la structure en réseau à connecteurs est celle qui tend spontanément à s’imposer comme la plus efficace lorsqu’il y a un grand nombre d’acteurs en jeu. Elle est plus démocratique et plus efficace que la structure centralisée, mais n’est pas du tout immune contre la dérive autoritaire et la formation d’une petite ‘caste’ de connecteurs qui ne connectent plus grand chose, mais qui se substituent et dirigent. Cela peut entraîner une tension entre les besoins de démocratie et ceux d’efficacité. La structure cependant exige un fonctionnement par consensus, car ces connecteurs n’entendent pas déléguer leur rôle. Elle est donc en tout état de cause ‘meilleure’ que la structure centralisée (encore que les décisions au consensus peuvent aussi être cause de blocage voire de paralysie). Pour le reste, il faut rester vigilants quant au fonctionnement, ce qui nécessite de savoir exactement ce qu’on veut et ce que l’on fait.

Question : est-elle adaptable à l’organisation d’un réseau militant ?

L’étude de réseaux militants existants permettra-t-elle de mettre en évidence des structures mieux adaptées, à la fois efficaces et démocratiques ? Ou les exigences de fonctionnement démocratique et d‘efficacité nécessitent-elles une veille constante, semblable à ce que fait la sélection naturelle pour les réseaux biologiques ?

Qui dit veille constante, dit aussi réflexion méthodologique sur l’organisation, type de réflexion à laquelle les organisations françaises sont peu portées. (cf. l’enlisement du séminaire ‘le forum social réfléchit sur lui même‘ organisé par plusieurs organisations dont espaces Marx). Les outils conceptuels que tente de forger l’atelier L devraient faciliter cette tâche.

Janine Guespin

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