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Quelques questions à propos du réseau Frantz Fanon

mardi 19 juin 2007, par Janine Guespin

(questions ayant émergé lors de la réunion du groupe’atelier L Frantz Fanon’ du 04-04-07).

NB : ce texte contribue par ailleurs également au groupe de travail spécifique sur le réseau Frantz Fanon mis en place dans le cadre de l’atelier L "Nouveaux concepts, nouveaux outils pour la transformation sociale".

1) Les buts du Réseau Frantz Fanon.

L’appel de Nairobi dit « 
....L’espace Frantz Fanon souhaite produire par ses interventions internationales multiples en réseau, une dynamique nouvelle pour un processus de désaliénation mentale, en analysant celles-ci du coté du colon et du colonisé,...

...la construction d’un autre monde, implique de bâtir ensemble de nouvelles subjectivités universalistes.

La question que l’on peut se poser est de savoir si

1) les « nouvelles subjectivités » à construire sont déjà connues (issues directement des œuvres de Frantz Fanon, ou issues d’un travail de mise en commun univoque des conceptions que l’on peut en tirer), et que la dynamique nouvelle à produire est destinée à populariser pour qu’elle devienne majoritaire.

Ou 2) au contraire, si ces nouvelles subjectivités doivent sans cesse se construire, émerger au niveau global, universaliste, dans une dynamique qui a pour double effet de les produire et de les faire partager. Le choix du pluriel pour ‘subjectivités’ semble déjà une réponse en ce sens.

Cette question peut être posée d’une autre manière à partir de « bâtir ensemble ». Cette expression renvoie à la métaphore de la construction de la maison, qui présuppose un plan unique, un architecte, un maître d’ouvrage. Cette métaphore est elle la bonne dans le cas du réseau Frantz Fanon ?

Là encore, l’utilisation du pluriel est presque un oxymoron. Bâtir ensemble plusieurs choses qui seront différentes les unes des autres ? Il me semble que l’expression correcte est ‘faire émerger collectivement des subjectivités nouvelles’. Mais le terme ‘émerger’ est encore très flou, précisément parce qu’il renvoie à des systèmes complexes. Et un des buts de l’atelier L serait sans doute de préciser le(s) sens de ce terme à travers ses emplois et ses réalisations ;

Dans le premier cas, il faut réussir à formaliser ce qu’il y a de commun dans les conceptions (ou les lectures) de Fanon des différents acteurs du réseau, et se donner les moyens de le populariser (le bâtir). Dans le deuxième cas, il faut se donner les moyens de faire émerger ces nouvelles subjectivités, non par une addition (ou une soustraction) des conceptions présentes (ce qui reviendrait au cas précédent), mais par une confrontation d’où devrait émerger des nouveaux (partiellement nouveaux, évidemment).

Mais aussi il faut être prêt à l’échec ou au fait que ce qui émergera ne nous plaira pas forcément.

2) L’organisation du réseau qui correspond à ces deux conceptions peut elle être la même ?

Dans le premier cas, il faut aboutir à un consensus entre des opinions préétablies ou nouvelles, consensus qui demandera in fine un arbitrage. Le réseau doit donc comprendre une structure qui effectuera cet arbitrage. Cette structure doit donc être représentative de tous les membres du réseau, mais avoir une prééminence sur tous, ses décisions, si démocratiquement obtenues soient elles, devront avoir ‘force de loi’. Elle nécessite donc un certain degré de centralité, une coordination forte avec une structure habilitée à trancher, à décider. Cette structure aura une composition déterminée et un lieu (même s’il tourne) commun. Il y aura un seul site internet. Cela demandera de très bien travailler les rapports entre les ‘acteurs’ (j’entends ici les organisations partie prenantes), et l’instance centrale. Le problème du degré d’autonomie des acteurs devra faire l’objet d’un débat précis et préalable. (Et l’on peut supposer qu’il restera constamment une pomme de discorde potentielle).

Une telle structure est elle compatible avec l’émergence continue de ces subjectivités nouvelles ? Il faut en effet une structure qui permette aux différentes idées de se confronter, mais aussi de ‘vivre leur vie’, à leur rythme. Il faut à la fois être capables de laisser coexister des attitudes et des positions différentes, et de les coordonner en leur donnant l’occasion de se confronter. Une structure centralisée peut elle être, par volontarisme, capable de réaliser cet objectif ?

Or il existe des structures qui conduisent par nature à ce comportement. Elles correspondent à des réseaux que l’on appelle fonctionnels émergents, c’est-à-dire que le fonctionnement du réseau lui-même est la cause de l’émergence de ces nouvelles subjectivités et de la dynamique de leur diffusion. Il existe plusieurs types de structure de tels réseaux. A l’extrême un réseau complètement décentralisé où tous les acteurs sont reliés à tous les autres et communiquent directement entre eux (Ce que les sociologues appellent un clique, je crois). Mais il est évident qu’un tel réseau devient vite complètement inefficace si le nombre d’acteurs est un tant soi peu élevé, comme c’est déjà les cas pour le réseau Frantz Fanon.

Un type de réseau, qui existe dans de nombreux cas ‘naturels’, et pourrait, avec des aménagements adéquats correspondre à cette deuxième vision du but du réseau Frantz Fanon, est ce que les scientifiques appellent un ‘réseau à connecteurs’. Chaque acteur (organisation de ‘base’) est autonome. Il entretient avec les autres acteurs du réseau un nombre d’autant plus grand de relations qu’il est plus actif, et plus pertinent par rapport aux buts du réseau. Cela parait une tautologie, mais c’est de l’activité que naissent les relations et non l’inverse. De plus, c’est susceptible de changer au cours du temps. Les acteurs qui se trouvent avoir un très grand nombre de relations sont des ‘connecteurs’. Ils jouent un rôle important dans l’un ou l’autre domaine des activités du réseau. Mais ce rôle ne dure qu’autant que leur activité reste reconnue comme utile par les autres acteurs. La structure du réseau dépend donc de son fonctionnement.

Ainsi on peut imaginer que certains connecteurs aient une activité continentale, d’autre une activité lors des forums, d’autre une activité plus théorique...d’autres enfin, une activité épisodique à telle ou telle occasion ?

Le plus simple pour illustrer ce type de fonctionnement, ce sont les sites web. Il peut y en avoir plusieurs, en fonction des langues, mais ils sont tous interconnectés. Il est clair que les francophones auront tendance à lire les sites en français et les anglophones, ceux en anglais, et un site en arable ne devrait il pas voir le jour ? Comment l’organiser ? L’idéal serait que tous ceux qui veulent faire un site Frantz Fanon (ou une page Frantz Fanon dans leur site web) le fassent, et se citent mutuellement, et souvent traduisent les articles des autres sites qu’ils souhaitent etc... et puis, on verra progressivement quels sont ceux qui auront un rôle réel. (Mais attention, le rôle d’un site n’est pas forcément équivalent au nombre de visiteurs...).

Comment se coordonne un tel réseau ? On peut imaginer plusieurs modes de coordination.

Il peut y avoir un comité ‘central’ de coordination. Avec le grand risque que ce comité, (surtout s’il est permanent) par souci d’efficacité ou par dérive humaine (de volonté de pouvoir) prenne petit à petit un rôle de décideur et supprime le fonctionnement en réseau émergent, donc in fine l’émergence et la diffusion de ces nouvelles subjectivités.

Inversement il peut se faire des coordinations par initiative. Un acteur initie quelque chose (l’espace FF au FSM par exemple, ou un colloque de psychiatres ou un travail avec...), et invite tous les acteurs intéressés, directement et par la voie des connecteurs. Chaque initiative aura son organisateur, et son comité d’organisation, regroupant les autres acteurs selon un mode qui ne sera pas obligatoirement toujours le même...

Ce qui caractérise un tel réseau, c’est non seulement qu’il permet l’émergence d’initiatives et d’idées nouvelles, mais aussi qu’il s’auto-organise. Les connecteurs les plus actifs deviennent plus importants et recrutent de nouveaux acteurs, ceux dont l’activité baisse voient leurs connections diminuer, les connecteurs varient au cours du temps, pour l’efficacité et la créativité maximale. Parallèlement, les idées minoritaires, ne sont pas étouffées, puisque tout acteur a toujours, tant qu’il adhère au réseau au moins la possibilité de s’exprimer dans un site web, voir d’en créer un relié à tous les autres. Elles peuvent donc continuer à se confronter aux autres, ce qui est, il faut le répéter, la condition de l’émergence du nouveau.

Personne n’a la maîtrise d’un tel réseau, personne ne peut gérer son devenir, et il se peut que ce soit très bien, ou pas.

Un problème évident est l’échelle de temps. Elle n’est pas forcément la même partout. De plus, vu l’autonomie des acteurs, leur efficacité pour créer la dynamique globale dépendra aussi de leur propre mode d’organisation. (réseau de réseaux).

Ce peut être très déconcertant pour nos habitudes, mais peut on travailler sur la subjectivité globale de façon centralisée ?

Janine Guespin

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