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Universalité et actualité de Frantz Fanon : Ouverture de l’Espace Frantz Fanon 21/01/07

vendredi 25 mai 2007

L’ouverture est faite par Samir AMIN qui dénonce l’absence de démocratie dans les relations Nord/Sud et la domination mondiale des Etats-Unis de Bush.

Serge GUICHARD (Espaces Marx/Transform)

Bonjour et merci de votre présence.

En raison des circonstances matérielles, le Forum des Alternatives, partenaire de l’Espace Frantz Fanon, et l’Espace Frantz Fanon ont décidé de tenir en commun cette séance d’ouverture.

Nous tenons à remercier chaleureusement les amis Kenyans.

Ce 7ème Forum Social Mondial, à Nairobi, veut relever le défi d’être « encore plus lié aux actions concrètes pour la construction de « l’autre monde possible », dans le cadre des objectifs explicités dans la Charte de Principes du Forum : « Le Forum Social Mondial est un lieu ouvert de rencontres pour l’approfondissement de la réflexion, le débat démocratique d’idées, l’élaboration de propositions, le libre échange d’expériences et l’articulation pour des actions efficaces ».

Pourquoi cet Espace ? Pourquoi un Espace Frantz Fanon, un projet de réseau Frantz Fanon ?

L’initiative en revient à deux amis du conseil africain du FSM, P. K. Murthy et Demba Moussa.

Cette proposition venait à point.

Elle s’inscrivait en continuité du FSM de Bamako.

A Bamako, et plus généralement en Afrique, la revendication pour des partenariats réels, exempts du poids des dominations et des représentations négatives, hiérarchisées, condescendantes, issues du colonialisme et faisant perdurer celui-ci, s’est exprimée avec force.
Pour construire un autre monde, il faut se désengluer de tout ce qui reproduit des rapports dominants-dominés, rapports dans lesquels les tenants du libéralisme puisent, non seulement une bonne part de leurs auto-justifications, de leur « bonne conscience », mais dans lesquels ils ancrent des stratégies d’exclusions, ségrégationnistes, comme celle du « choc des civilisations ».

Au Forum Social d’Athènes, un séminaire, organisé sur ce thème a révélé à quel point nous devons poursuivre ce débat sur ces questions désormais stratégiques.

Enfin, pour nous, Français, quelques mois après les révoltes des banlieues, cette proposition correspondait à un besoin nouveau, émergeant dans la société française.
A Paris, Espaces-Marx et Transform-Europe ont organisé un colloque sur « émancipations humaines » qui a mis à nu l’urgence de débattre de l’universalisme aujourd’hui, de critiquer réellement une conception eurocentrée, empreinte de colonialisme. Il faut décoloniser les esprits pour ouvrir de réelles perspectives émancipatrices.

C’est dans cet esprit que nous nous intéresserons fortement aux mouvements sociaux d’Amérique latine qui ont travaillé sur de nouvelles cohérences entre identité, action sociale et alternative au libéralisme.

Le discours d’investiture de Morales, en Bolivie, s’intitule : « Pour en finir avec L’ETAT COLONIAL ».
Il pose des questions : comment en finir avec la colonisation ? Comment construire une souveraineté populaire réelle qui s’articule sur la dignité des peuples, la dignité de leurs cultures, la dignité des individus, la démocratie et l’anti-libéralisme ?

Ce sont des sources de travail et de réflexion pour l’ensemble du monde social.

Evidemment la réflexion de nos amis des peuples des Caraïbes sera essentielle. Le cercle Frantz Fanon a une longue histoire. Je suis certain que nous allons nous en enrichir.

De même nos amis algériens, du Forum Social Algérien, seront particulièrement sollicités.

Une proposition d’Appel de Nairobi a été faite, elle sera soumise au débat. Elle pourrait constituer la « charte » du réseau, nous en déciderons, ou pas, ensemble.

Il s’agit de questions urgentes dans notre monde où se construisent de nouveaux murs, physiques et symboliques, où se réactivent les vieux soubassements de ces murs de ségrégation, de divisions, d’exclusions : murs de barbelés et de béton entre les USA et le Mexique, entre l’Europe et l’Afrique, entre pays du Moyen Orient, murs d’incompréhension voire d’hostilité entre couches sociales, entre peuples et continents.

Totalement au service des puissances financières, les grands organismes internationaux type OMC, AGCS, FMI contribuent à pressurer l’Afrique et tous les peuples, de tous les continents, au nom des dogmes de l’économie libérale et des profits des multinationales, sous couvert de « bonne gouvernance ».

- Qu’en est-il alors du colonialisme ?

- Sommes nous confrontés à une simple inertie de l’histoire ou y a t-il une actualité de la gestion coloniale de la planète ?

- Pourquoi cette question est-elle si prégnante, dans tant de pays, tant d’années après la décolonisation ?

- Pourquoi les rapports internationaux sont-ils encore dominés par ces hiérarchisations que nous jugeons pourtant d’un autre âge ?

- Pourquoi ce regain des thèses racistes ?

Lors de la présentation du FSM-Nairobi, à Paris, le lundi 26 juin, les représentants du Conseil Africain du FSM rappelaient que "l’Afrique est l’un des visages du monde. En ce sens c’est notre visage à tous... "Tous les enjeux y sont présents, le FSM doit les considérer tous, sans trier, et sans démarche de compassion, ni de charité."

La figure de Frantz Fanon est une matrice éminemment d’actualité pour le lien, l’opportunité de cette visibilité et de ce partage, en nous interrogeant sur l’actualité.

Mais, pour développer ce point, je laisserai la parole à Victor Permal du Cercle Frantz Fanon Martinique.

Nous avons prévu plusieurs séminaires, des ateliers de lecture, des rencontres, vous en avez le programme imprimé. Nous espérons apporter ainsi notre pierre au FSM.

J’ajoute que nous avons travaillé dans la collégialité, la transparence. Avec une assise en France mais en pleine co-responsabilité, en autogestion, comme cela nous a été demandé par le Conseil Africain du FSM. Nous n’avons eu de cesse d’élargir les partenariats, sans exclusive, à tous les continents. Nous espérons que ce FSM sera l’occasion d’aller beaucoup plus loin.

Merci donc à toutes et tous, bon FSM, bons séminaires et succès à l’Espace Frantz Fanon.

Victor PERMAL (Cercle Frantz Fanon Martinique)

Bonjour à tous.

Merci à ceux et celles qui ont pris l’initiative de la « création d’un Espace Frantz FANON » dans le cadre de ce Forum Social Mondial.

Je suis heureux de me trouver en terre d’Afrique car, tout comme Frantz Fanon :

- j’ai des ascendances indiennes,
- des ascendances africaines,
- je suis né et je vis en Martinique.

Je suis heureux, ici, de parler de l’un d’entre nous colonisés dans la Caraïbe et de la Caraïbe. Frantz Fanon est né le 20 juillet 1925 à Trinité, commune du littoral atlantique de la Martinique.

Le Forum Social Mondial est une occasion de mise en relation de personnes qui luttent contre la « dictature du libéralisme » et qui veulent contribuer à faire naître un monde nouveau.

« Je réclame qu’on tienne compte de mon activité négatrice en tant que je poursuis autre chose que la vie, en tant que je lutte pour la naissance d’un monde humain, c’est à dire d’un monde de reconnaissances réciproques » (Peau noire, masques blancs).

Des Africains, captés, capturés, achetés, vendus, se sont retrouvés propriété de maîtres en Martinique. Dominés, exploités, écrasés, comme le furent plus tard des Indiens. C’est ce rapport dominants-dominés, ce rapport d’exploitation qui va produire des individus particuliers. Frantz Fanon est une production de la société martiniquaise. C’est à partir de cette réalité existentielle qu’il va se construire comme homme et livrer un premier ouvrage : Peau noire, masques blancs.

« Je veux vraiment amener mon frère, Noir ou Blanc, à secouer le plus énergiquement la lamentable livrée édifiée par des siècles d’incompréhension. »

Il est intéressant de voir comment la société martiniquaise produit des hommes et des femmes qui préfigurent peut-être ce que l’Humanité devrait être : un peuple multiculturel, s’originant dans des civilisations absolument différentes.

Aussi me semble-t-il intéressant de s’adresser à Frantz Fanon pour nos luttes d’aujourd’hui.

Alimenter notre pensée.

Traquer les aliénations.

Donner du sens à nos luttes.

Pour cela, je vous propose de cheminer avec Frantz Fanon.

Qui était-il ?

Quel est son héritage ?

Première idée...

Le plus important, c’est la descente aux enfers de Fanon. Il descend au plus profond de lui-même pour se poser non pas la question de l’identité, mais la question : « qu’est-ce qu’être un homme ? »

Il ira jusqu’à dire : « Le noir n’est pas un homme, le noir est un homme noir ».

« Le nègre n’est pas. Pas plus que le blanc.
Tous deux ont à écarter des voix inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs afin que naissent une authentique communication...il y a pour la liberté un effort de désaliénation.
 »

C’est la problématique essentielle qui n’intéresse pas plus les nègres que les non-nègres, mais les hommes, à partir du moment où ils acceptent de se poser la question : c’est quoi être un homme ?

Première leçon : considérer son expérience personnelle, interroger cette expérience, lâcher l’homme que l’on est et construire des solidarités prenant en compte ce que l’on est :

« MOI, l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose

Que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est à dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. »

C’est l’essentiel de Peau noire, masques blancs. Dans l’introduction, Fanon écrit : « Pourquoi écrire cet ouvrage ? Personne ne m’en a prié. »

Il n’écrit pas sous une pression.

Deuxième idée (même œuvre) :

« Je ne suis pas prisonnier de l’Histoire. Je ne dois pas y chercher le sens de ma destinée.

Je dois me rappeler à tout instant que le véritable saut consiste à introduire de l’invention dans l’existence ».

« Dussé-je en nourrir le ressentiment des frères de couleur, le noir n’est pas un homme, c’est un homme noir. Ce problème est d’importance. Tenacement, nous allons interroger les 2 métaphysiques et nous verrons qu’elles sont fortement et fréquemment..... Nous n’aurons aucune pitié pour les anciens gouverneurs, pour les anciens missionnaires. Pour nous, celui qui adore les nègres est aussi malade que celui qui les exècre. Inversement, le blanc qui veut blanchir sa race est aussi malheureux que celui qui prêche la haine des blancs. »

Il faudrait étudier tous les mots de Fanon, ils sont tranchants, incisifs et tous sont importants car il les choisit.

« Je suis nègre et des tonnes de chaînes, des orages de coups, des fleuves de crachats ruissellent sur mes épaules, mais je n’ai pas le droit de me laisser ancrer, je n’ai pas le droit d’admettre la moindre parcelle d’aide dans mon existence, je n’ai pas le droit de ma laisser engluer par les déterminismes du passé. »

Il n’accepte ni la fatalité, ni d’être déterminé.

En conclusion : « O mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge. »

Helmi SHARAWI (Egypte)

Je vais parler en anglais même si mon anglais n’est pas bon. Je vais faire de mon mieux. Je m’appelle Helmi Sharawi. Je suis né en Angleterre, mais il y a longtemps que je milite dans le mouvement de libération au Caire. J’ai pris part à la conférence afro-asiatique du Caire en 1958, peu de temps après Bandoeng. Les participants venaient d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Le Caire est devenu un des lieux importants du mouvement de libération suite à cette première conférence de solidarité. Après, l’année suivante, il y a eu la conférence de solidarité des peuples d’Afrique à Accra. Fanon n’avait pas participé à la Conférence du Caire, mais il a contribué par l’intermédiaire des Algériens avec les gens du Caire pour qu’ait lieu cette conférence à Accra.

Pour la première fois à Accra, j’aimerais le souligner, Fanon s’engageait dans le mouvement international pour la libération des peuples. Bien entendu, il faisait déjà partie de la Révolution du peuple algérien et de la lutte armée, qui pour les Egyptiens, était la continuation de la lutte des Mau Mau, et plus tard des luttes en Afrique du Sud, et ensuite au Yémen du Sud.

Je savais par mes collègues que lorsque Fanon est arrivé à Accra, Nkrumah mettait l’accent sur la non violence, sur la lutte pacifique. C’était le slogan dominant. C’est aussi la première chose que Fanon a attaquée à l’ouverture de la conférence. Ill a forcé le gouvernement du Ghana à changer tout cela et à traiter de la lutte armée. Je me souviens que j’avais 22 ans à l’époque, nous pensions alors que l’Afrique se libérerait grâce à une lutte non violente, pacifique. C’est ce que pensait Mboya au Kenya où nous sommes maintenant. Et c’était aussi le cas en Afrique du Sud et, plus tard, dans le monde arabe. Mais la question se posait maintenant : allions-nous libérer le peuple grâce à une véritable lutte armée du peuple ou par une lutte politique non violente. Vous voyez maintenant comment cela se réalise en Palestine par exemple. C’est une leçon de Fanon pour le monde arabe.

La seconde leçon que nous pourrions étudier ensemble concerne le rôle de la femme dans la révolution. Nous avons eu ce débat dans le monde arabe et cela continue. Fanon a écrit sur la libération de la femme grâce à la révolution en Algérie. Il a écrit à ce sujet dans son livre, la Sociologie de la Révolution. Ce livre a été traduit cinq ans après la Révolution algérienne. Fanon y a écrit que la femme algérienne au foyer pourrait se libérer, quitter le voile. Pendant la période coloniale, le peuple algérien, l’Algérien et l’Algérienne, étaient considérés simplement comme musulmans. Ils n’étaient pas vu comme Arabes ou Africains mais seulement comme musulmans par les Français. Dans leur esprit, cela voulait dire des gens conservateurs, isolés de la modernité. Les modernes, c’étaient les francophones, ceux qui avaient l’identité française.

Pour Fanon, la femme en Algérie pouvait retirer son voile et se joindre aux révolutionnaires, alors que paraître en ville, sans son voile, était considéré, dans nos milieux, comme une véritable honte. La femme algérienne a bouleversé nos traditions, notre histoire et nos coutumes. Elle a participé avec force à la Révolution. Nous avons alors commencé à considérer, dans le monde arabe, que la libération de la femme allait de pair avec la libération de la nation, du pays, du peuple. J’ai beaucoup écrit à ce sujet.

Nous nous sommes aussi beaucoup penchés sur la question de la réforme agraire et de l’organisation des paysans. Vous savez que dans le monde arabe, la question de la libération nationale est très liée au rôle des militaires nationalistes. Nasser lui-même était un militaire nationaliste. Cela a mené à la formation d’une bourgeoisie nationale. Or, les militaires nationalistes, ainsi que la nouvelle élite occidentalisée, et les vestiges des féodalismes au Moyen-Orient et dans le monde arabe étaient hostiles au mouvement des paysans. Avec Fanon, on mettait au premier rang les droits des paysans et les droits des femmes dans la Révolution. C’était difficile à faire accepter et ce l’est encore ! Nous continuons à étudier la pensée de Fanon dans le monde arabe et elle est toujours d’actualité.

Merci de votre attention.

P K MURTHY, participant du FSM, co-réalisateur de l’Espace Frantz Fanon.

Frantz Fanon est universel : ce n’est pas un Français, un Martiniquais, un Africain. Il est à tous.

Si en tant qu’Indien, j’ai compris Frantz Fanon, ce n’est pas parce qu’il a contribué à la guerre d’Algérie, qu’il a parlé de la question du racisme mais parce qu’il a abordé de nouvelles questions traversant le racisme.

En Inde, il y a le système des castes. Entre castes et « races », il n’y a aucune différence. C’est pourquoi Fanon est autant aux Indiens qu’aux autres peuples. Ses livres, ses analyses parlent de l’être humain. Ce qu’il dit est aussi vrai pour un Africain que pour un Indien, ce n’est donc pas déterminé par la couleur.

J’aurais pu rester en Europe dans les années 60 mais Fanon m’a donné cette conviction d’être Indien et d’appartenir à mon peuple. Pourquoi s’installer ailleurs ?

Fanon a fait son possible pour que les peuples d’Afrique, d’Asie, des pays dits sous-développés (Amérique latine) ne poursuivent pas des luttes qui aillent au-delà du siècle, mais poursuivent la réalité pour le changer, le transformer. C’est possible et réalisable.

En Asie, Fanon est lu dans tous les lycées pour qu’on se reconnaisse, que les générations revisitent son œuvre et qu’on revisite ce qu’on est. En Inde, le livre le plus lu est Les damnés de la terre.

Présent en France lors des émeutes des banlieues, j’ai constaté que Fanon est aussi présent aujourd’hui qu’hier. Dans le contexte international actuel il est nécessaire de relire Fanon. Il est du passé, du présent. Pour le présent et l’avenir, il a des propositions.

Amady Aly DIENG (étudiant africain, qui a connu Ben Barka et Fanon, sous le nom de Dr Omar).

Fanon a été l’un des rares hommes politiques qui ait marqué ma génération d’étudiants. Ses livres étaient lus et commentés.

A cette époque, le journal de Sékou Touré publiait des pages de Fanon. Ses livres marquaient parce que pour la première fois, on appelait les Africains à sortir du marais où ils pataugeaient.

Il était important de s’intéresser à la structure sociale de l’Algérie et de faire une théorie concernant les paysans d’un pays à structure capitaliste.

Il a intéressé mais quand il a théorisé, on l’a traité de prétentieux tout comme A. Cabral. Chacun d’eux partait d’une expérience différente pour théoriser. Fanon d’une paysannerie d’agriculture capitaliste, Cabral de la petite bourgeoisie mais aussi de la paysannerie qui n’était pas dans un système d’agriculture capitaliste.

Les deux ont apporté, chacun dans leur domaine.

Fanon était presque un prophète, en caractérisant, dès cette époque, les bourgeoisies africaines qui étaient déjà « compradore » Il n’avait pas tous les éléments, mais il voyait déjà tous les linéaments de cette bourgeoisie.

Il a beaucoup aidé les étudiants à sortir des sentiers battus d’un marxisme vulgaire, simplificateur où on croyait que la seule lutte des classes épousait la réalité sociale.

Négligeant même la psychologie des problèmes autres que les problèmes économiques, il a alerté, averti d’un ton grave. Quand on lit Les damnés de la terre, son dernier ouvrage, on sent qu’il veut laisser un message nous invitant à innover dans le cadre du marxisme.

Il a croisé le fer avec Engels, ce qui était rare pour les Africains. Il a été innovateur et invitait à l’être, à être audacieux.

En conclusion : « Faisons peau neuve ! »

Idriss TERRANTI (psychiatre algérien à Constantine)

Que puis-je dire, moi, psychiatre algérien ayant découvert la psychiatrie à la fin des années soixante-dix, au moment où il n’y avait que deux services de formation en Algérie ?

Le moins que l’on puisse dire de cette époque, c’est que le souffle de Fanon n’a pas animé la pratique psychiatrique algérienne post-indépendance, du moins en ce qui concerne les centres formateurs. Le manuel de psychiatrie de Porot était encore utilisé par les étudiants en spécialité et le système de santé mentale était dans la continuité du dispositif mis en place lors de la période coloniale.

A Blida, quelques jeunes psychiatres algériens, nouvellement formés, ont essayé, au début des années 80, de mettre en œuvre une expérience alternative au système asilaire de l’époque, non sans rencontrer des difficultés et des résistances de toutes sortes qui ont lourdement retardé l’essor d’une psychiatrie plus humaniste. Malgré ces difficultés, certaines expériences de travail psychiatrique axées sur le secteur ont pu se maintenir et même se développer ces dernières années grâce à l’endurance de quelques praticiens [1]. Toutefois, nous pouvons dire que malgré cela il a fallu attendre longtemps pour que l’esprit de Frantz Fanon ressurgisse à Blida. La première manifestation scientifique consacrée à Fanon, dans l’enceinte même de l’hôpital qui l’a accueilli en 1953 et où il a mis en application ses conceptions du travail psychiatrique, s’est déroulée en 1999 !

Ma connaissance de Fanon se limitait à celle du révolutionnaire engagé dans la lutte anti-coloniale. Et, si sa conception de la violence révolutionnaire nous enthousiasmait à l’époque (nous étions de la génération qui a gardé les stigmates de la domination coloniale et de la guerre de libération nationale), notre grille de lecture de militants marxistes nous tenait à distance de sa vision quant à la conduite du processus révolutionnaire.

Quant à ses traces à l’hôpital psychiatrique, elles étaient visibles par :

-  La présence par des réalisations concrètes, telles que le café maure, la mosquée, et le stade construit avec la participation des malades. [2]

-  La présence, jusqu’au début des années quatre-vingt, des personnels l’ayant côtoyé et travaillé avec lui. Peu nombreux certes, car les « indigènes » ne pouvaient pas accéder facilement à la fonction d’infirmier. Tous ont été profondément marqués par ce personnage novateur, extrêmement respectueux, introduisant de nouvelles relations de travail.

De son activité clinique, bizarrement, aucune trace n’a pu être retrouvée dans les archives et dossiers de l’hôpital en dehors de quelques compte-rendus cliniques portés sur le registre de la loi et d’un exemplaire d’un périodique interne « notre journal », signalés par le Pr Ridouh dans le synopsis du film dédie à Fanon [3]. En douze années d’activité à l’hôpital, je n’ai à aucun moment rencontré un document de ce genre. La question de ses archives reste posée.

En fin de compte, la guerre et l’indépendance de l’Algérie ont provoqué de profondes modifications dans les institutions de soin, en particulier, le départ massif du personnel soignant. L’hôpital de Blida se retrouvait avec quelques aides-soignants promus infirmiers, quelques rares infirmiers, 2 ou 3 médecins psychiatres pour une population de près de 1200 malades. La situation n’était pas meilleure dans les autres régions d’Algérie (il n’y avait à l’indépendance de l’Algérie que deux psychiatres algériens).

Submergés par l’ampleur de la demande et les conséquences de la guerre, ces derniers remirent en place sans se poser de questions le système de soin tel qu’il avait été conçu par la psychiatrie coloniale. Peu à peu, l’hôpital de Joinville, devenu hôpital FRANTZ FANON, reprenait son fonctionnement asilaire.

Fanon a été un désaliéniste dans sa praxis révolutionnaire, dans sa pratique de médecin. C’est l’apport de Fanon à la santé mentale et c’est son apport à la psychiatrie.

Il dit : « si les prisons, si les contraintes physiques, si la colonisation par la force, la destruction et toutes les violences sont terribles, terrifiantes, elles le deviennent d’autant plus quand ce sont les mots qui les remplacent et quand elles sont prisonnières dans des mots et c’est le langage qui construit les aliénations les plus dures. »

Notes

[1Voir à cet effet Chakali M., Boutouchent M. : "de la pensée de Fanon au secteur in pratiques psychologiques" N°2-3/2003 INSP Alger p44-46. Et article de Chakali dans VST n°89/2006

[2J.Ladessous : Du soin à l’affranchissement in VST 89/2006 p25-29

[3Ridouh B., Zehzah M.A. : synopsis d’un film documentaire sur F. Fanon in pratiques Psychologiques, INSP Alger n°2-3/2003 p50-52

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