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21/01/07 : Où en est-on des relations de domination coloniale aujourd’hui ?

lundi 28 mai 2007, par K. Gantin

Où en est-on des relations coloniales aujourd’hui ? Ce titre d’un séminaire qui s’est déroulé lors du Forum Social Mondial (FSM), à Nairobi au Kenya en janvier 2007 dans le cadre de "l’Espace Frantz Fanon" pourrait bien être l’une des questions centrales qui a traversé tout le FSM lui-même... Rien de si étonnant pour un rassemblement altermondialiste et planétaire qui se donne pour ambition de faire le point sur les mouvements sociaux en cours : leurs analyses, leurs tentatives de convergences intercontinentales et surtout leurs luttes au quotidien dans leurs champs militants respectifs (santé, économie locale, agriculture, éducation, environnement, services publics...) Autant d’angles possibles pour approcher les résidus économiques, sociaux, humains, politiques, qui, imprégnant nos pratiques, nous proviennent d’une période coloniale antérieure.

La question des relations coloniales, en tout cas, frappait lors de ce FSM par son omniprésence. Le registre colonial était invoqué au détour de très nombreuses paroles échangées, donnant le sentiment parfois de faire, étrangement, paradigme global...

Le FSM 2007 il est vrai se déroulait en Afrique, où le rapport colonial est partout encore prégnant : l’analyse du pillage des ressources subies au détriment des populations focalise naturellement l’attention sur un partage mondial du pouvoir au profit d’un Nord hypocrite et amnésique ; au profit aussi des acteurs économiques transnationaux qui implantent leurs sièges dans les vieux pays riches et imposent l’ajustement structurel aux pays pauvres pour mieux les assiéger ; au profit enfin de dictatures certes locales cette fois, mais directs rejetons des révolutions inabouties pour les indépendances, et acteurs complices des régimes du Nord, qui les entretiennent.

Ce qui ressortait fortement par ailleurs des expressions individuelles était des subjectivités aujourd’hui elles-mêmes toujours mutilées par les rapports hier construits : "blancs-noirs" ; "colons-colonisés" ; Nord-Sud ; pays civilisés/ pays en développement ; rapports complexes entre citoyens partageant désormais la "nation Arc-en-ciel" post-Apartheid d’Afrique du Sud et sa mémoire ; relations violemment conflictuelles en Amérique latine entre un pouvoir majoritairement blanc capitaliste (issu de la colonisation passée) et des indiens économiquement, culturellement et socialement marginalisés (et qui comptent aujourd’hui parmi les principaux vecteurs des luttes sociales ébranlant voire bouleversant là-bas l’échiquier politique latino-américain) ; sans oublier l’Inde, où la lecture sur un mode colonialiste du système de castes devient un axe des luttes sociales (plus encore depuis que le FSM de Mumbai en 2005 y a favorisé de nouvelles visibilités et de nouvelles convergences militantes).

Comme une ligne téléphonique branchée sur un passé toujours actif dans le présent, sous forme tantôt de continuités tantôt de conséquences… Une ligne branchée sur le passé et qui aide à exprimer immédiatement les souffrances individuelles et identitaires, dont on commence enfin à comprendre qu’elles prennent racine loin en arrière, et qu’elles ne sont pas un détail mais un moteur de l’Histoire. Un Evo Morales devenu président de la Bolivie ne s’y trompe pas lorsqu’il parle de réformer "l’Etat colonial", utilise cette grille de lecture coloniale justement pour commenter son accession au pouvoir.

Sur le fond des discours cette fois au FSM 2007 : la présentation un peu partout, tantôt prosaïquement et au cas par cas, tantôt de façon théorique globale, des conséquences de la colonisation passée sur le présent, à de nombreux niveaux, économiques, sociaux, culturels, guerriers, nationaux, internationaux, transfrontaliers... Discours incantatoires ou analyses fouillées selon les cas, avec des leitmotivs toujours : Palestine et Israël, la politique impérialiste de Bush, les rapports entre les multinationales et les paysans du Sud, entre les firmes pharmaceutiques du Nord et les malades des pays pauvres, entre les grandes entreprises privatisées et les usagers réclamant des services publics... Bref, tantôt analyse voulue historique, tantôt caractérisation active du présent ! Certes, relever la persistance de traits culturels anciens ou d’une mémoire collective insistante n’implique pas qu’il faille forcément penser le présent à l’intérieur des mêmes schémas qu’hier...

Nous serions-nous soudain trompés d’époque, faute de savoir nous saisir de celle-ci autrement que par le biais des rancoeurs passées ? Ou bien faut-il y voir un signe des temps à ne pas négliger ? Peut-on, enfin, poser ces questions « abstraitement » sans regarder aussi les comportements des uns et des autres parmi les militants altermondialistes, chez lesquels aussi, bien souvent, en dépit des présupposés égalitaires rassembleurs (ce que la forme et le discours altermondialistes permettent parfaitement), des rapports explicites ou inconscients de domination et d’inégalité se font sentir, cyniquement parfois, et souvent aussi « malgré nous » ?

La matrice de pensée coloniale : le plus intéressant est finalement qu’elle s’exprime aujourd’hui fortement, en des paroles différentes d’hier encore, plus largement diffusées surtout. Elle se révèle non seulement ancienne, prégnante, mais comme en (ré)émergence hors d’inconscients individuels et collectifs sortant de leur léthargie, et qui à la fois se cherchent les mots de leur colère et se montrent créatifs de luttes nouvelles, sur cette base ou malgré elle : réactualisée, mais sur un mode inédit. Dans un contexte de transformation politique globale, la vieille matrice coloniale est utilisée pour l’analyse d’enjeux pourtant bien nouveaux : mondialisation économique et informationnelle accrue sur fond d’inégalités croissantes, luttes de pouvoir accentuées en vue de l’accaparement des ressources, mise en relief polémique des discriminations au sein de démocraties non abouties, bruits de bottes et bruissement de satellites-espions, querelles planétaires autour du concept d’universalisme (son appropriation, son contenu, la mise en compatilibité avec lui de la diversité des voix et expressions culturelles)... Dans tous ces aspects, les rapports de force et de domination en cours sont toujours colorés par un imaginaire colonial qui crie désormais son nom.

Sous la grille de lecture colonialiste, contre celle-ci, pourtant une proposition émerge déjà, opérationnelle à tous niveaux. Les mouvements sociaux à travers le monde, confortés par leurs réunions altermondialistes au fil des ans et les convergences de vue qu’elles produisent, sont en recherche d’une réflexion politique qui replace enfin l’humain, et ses droits, au centre de toute réflexion, de toute tentative d’émancipation, de toute volonté désaliénante. Invisible encore par sa jeunesse. Mise en danger aussi dès le départ, car la période est glissante. La guerre des civilisations n’est pas loin, nous y sommes déjà peut-être. Cette proposition politique montante en est d’autant plus pertinente et urgente à pousser, alors que la transformation du capitalisme transnational et financier amène celui-ci de plus en plus à se moquer des cadres bourgeois et démocratiques même imparfaits d’hier pour appeler à davantage de contrôle et de déshumanisation encore de ses vœux, prêt à faire de la démocratie bientôt un slogan « has-been » et prochainement qualifiable de « dangereux ».

L’idée d’un « espace Frantz Fanon » dans le FSM était d’autant plus pertinente. Parler de Frantz Fanon aujourd’hui, le relire surtout, ne signifie pas rendre un simple hommage à une grande figure passée. Relire l’époustouflant Fanon permet de confronter une oeuvre émancipatrice écrite dans l’urgence d’hier, à un présent se débattant dans un mauvais piège et qui s’attelle dans ce contexte à ses propres voies d’émancipation. Or, si l’émancipation est chaque fois un processus unique en contexte, elle est portée pourtant aussi par quelques règles simples et principes humains que seul le poète ou le visionnaire peut exprimer, auquel seul le poète et le visionnaire peuvent faire adhérer.

Il serait grave de prétendre que les discours irrépressibles faisant référence aujourd’hui à l’imaginaire colonial seraient "dangereux" et participeraient eux-mêmes simplement de la "guerre des civilisations".
Oser l’exploration de l’imaginaire colonial toujours à l’oeuvre est aussi une façon de chercher quelques clés de compréhension des dominations et impérialismes actuels, pour y trouver, en outre, des sorties. Approfondir encore l’analyse des ressorts de domination pour un approfondissement de la démocratie. Pour sortir paradoxalement enfin peut-être de l’époque "post-coloniale" que nous n’avons pas voulu aborder frontalement en temps voulu comme nous aurions dû. Car le bilan des colonisations passées est bel et bien urgent. Et il est à faire par tous. Et même si les mouvements sociaux sont les héritiers, ou en tout cas les dépositaires, des glorieuses luttes anticoloniales passées, aujourd’hui, déjà, ils s’attellent avec toutes les énergies disponibles à une nouvelle étape, celle d’une réinvention du monde en voie d’opérer sous le boisseau des rapports de domination et des conflits de tous ordres, dans un cadre de crises qui pousse à la créativité politique, à l’invention de formes sociales et de luttes nouvelles, à un recentrage sur des objectifs posés en termes de droits des individus et des peuples, de réappropriation de la lutte pour ces droits, de démocratie par en bas. Or, ce travail se fait d’abord au nom d’un universalisme humaniste insistant, et non pas du particularisme ni d’un esprit « revanchard » dont les conservateurs voudraient l’affubler pour le discréditer d’emblée. Et s’il se négocie localement en situation chaque fois parmi les contradictions et les risques internes plus ou moins grands de déviation autoritaire ou de récupération opportuniste, il est loin d’être perdu d’avance. Le priver du droit d’user du vocabulaire tiré du registre colonial au nom d’un rejet en bloc, c’est le priver de la possibilité de se créer une assise et une perspective solides, génératrice d’approfondissement démocratique, appuyée sur la mémoire et les besoins.

C’est dans ce contexte et pour permettre cette émergence qu’il nous faut travailler ensemble, pour savoir par exemple si le vocabulaire colonial d’hier est le même que celui à employer aujourd’hui à propos des impérialismes. Qu’il nous faut tenter de comprendre ce qui change en réalité dans les rapports de force dans un monde en transformation accélérée. Et en identifier les permanences. Connaître enfin le ménage qui reste à faire de la période antérieure. Pour pouvoir alors penser pleinement au présent, ensemble dans des fronts larges de transformation démocratique et de justice sociale. A chacun sa part de travail. "Balayer devant sa porte" en quelque sorte. Pas victimaires ni régressifs. Mais audacieux, ambitieux, et tournés vers une nouvelle étape. Chacun un peu plus réflexif sur soi, avant de s’intéresser à l’autre, avant de construire ensemble. Du local au global. Fanon nous y invite précisément par le contenu de son œuvre sans concession, encore sous-exploité. Comme l’a fait remarquer un intervenant kenyan durant le séminaire : "Nous devons le faire pour nous-mêmes."

Karine Gantin

Article paru dans la brochure de restitution de l’Espace Frantz Fanon au FSM 2007 publiée par Espaces Marx, Paris.

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