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23/01/07 : Frantz Fanon psychiatre et penseur de la libération humaine, universaliste complet

jeudi 7 juin 2007

Bernard DORAY (psychiatre, CEDRATE (France)

Nous partirons du texte sur la ville du colon et la ville du colonisé qui figure dans Les damnés de la terre. J’ai demandé à Victor Permal de nous lire ce texte profond :

« La ville du colon est une ville en dur, toute de pierre et de fer. C’est une ville illuminée, asphaltée, où les poubelles regorgent toujours de restes inconnus, jamais vus, même pas rêvés. Les pieds du colon ne sont jamais aperçus, sauf peut-être dans la mer, mais on n’est jamais assez proche d’eux. Des pieds protégés par des chaussures solides alors que les rues de leurs villes sont nettes, lisses, sans trous, sans cailloux.... La ville du colonisé [...] est un lieu mal famé, peuplé d’hommes mal famés. On y naît n’importe où, n’importe comment. On y meurt n’importe où, de n’importe quoi. C’est un monde sans intervalles, les hommes y sont les uns sur les autres, les cases les unes sur les autres. [...] La ville du colonisé est une ville accroupie, une ville à genoux, une ville vautrée. C’est une ville de nègres, une ville de bicots. [...]

Le monde colonial est un monde manichéiste.

« Parfois, ce manichéisme va jusqu’au bout de sa logique et déshumanise le colonisé, il l’animalise. Et, de fait, le langage du colon, quand il parle du colonisé, est un langage zoologique. On fait allusion aux mouvements de reptation du jaune [...], au pullulement, au grouillement, aux gesticulations. Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire. »

Je vous proposerai plusieurs remarques sur ce texte qui appartient pour partie à la pensée clinique du psychiatre Frantz Fanon.

Dans ce texte, les choses parlent pour les humains : les chaussures et les routes asphaltées parlent pour la position du « pied noir » du colon qui possède le territoire mais ne se mélange pas à sa terre.

La ville du colonisé exprime la fatalité de la déshumanisation des habitants, c’est un lieu mal famé, peuplé d’hommes mal famés comme s’il ne pouvait y avoir aucun écart entre la condition et la position subjective de la personne.

C’est une ville humiliée et les hommes y sont salis par ce qui est le plus précieux : la terre.

* Chez F. Fanon la pathologie est liée au mot collectif.

C’était, c’est toujours exceptionnel dans la pensée psychiatrique. Il emploie ces mots : une « pathologie atmosphérique », c’est l’attitude qu’il adopte à propos des traumatismes de la guerre. Il décrit des traumatismes de guerre liés à des situations très particulières, mais il insiste tout autant sur la sourde pathologie d’ambiance que sur le traumatisme lié à tel ou tel événement.

Il faut le rappeler car à notre époque, le traumatisme bien identifié a acquis une sorte de monopole quand il s’agit de décrire les souffrances liées à des guerres ou des catastrophes. On cherche l’événement particulier qui aurait pu ne pas arriver mais qui est arrivé et qui est la cause essentielle de la maladie traumatique.

* Cette manière de ramener la souffrance psychique à un événement particulier de la guerre, à un traumatisme ou à une suite d’évènements traumatiques bien identifiés, rassure les autorités, mais elle aboutit à camoufler l’ampleur des dégâts. Encore aujourd’hui, en France, l’autorité médicale militaire la plus reconnue propose de considérer que sur 1,5 million d’hommes français revenus de la guerre d’Algérie, 150 000 auraient été concernés par le traumatisme dont seulement 1/3, soit 50 000, auraient été réellement touchés.

Cette vision d’expert, liée à l’idée de compensation financière sur les traumatismes, nous laisse perplexes devant l’hypothèse inquiétante que 97% de ces hommes qui ont participé à la guerre d’Algérie, l’auraient traversée sans en avoir été particulièrement affectés.

A l’inverse, Fanon décrit des situations diverses engendrées par l’atmosphère de la guerre. Ce sont deux jeunes Algériens qui assassinent froidement leur copain français parce que « les Européens voulaient tuer tous les Algériens » et parce que « les Européens ne vont jamais en prison ».

C’est une jeune femme française, angoissée, qui développe une montagne de haine et de mépris pour son père haut fonctionnaire, responsable d’une répression féroce dans une vaste zone rurale et assassiné.

Frantz Fanon passe ainsi en revue, à la fin des Damnés de la terre, des situations qu’il a peu retravaillées en raison de sa maladie. Mais, sous cette forme un peu brute, cela nous amène à la question : qu’y a-t-il de commun entre, d’un côté, la description des deux villes, celle du colonisé et celle du colonialiste, et d’un autre côté, les éléments de l’analyse clinique, avec cette constellation de cas, de petites histoires qu’il rapporte.

Cette question peut être abordée à partir de la critique par Fanon de l’Ecole psychiatrique d’Alger et en voyant comment il s’en démarque.

Le professeur Porot a fondé cette école, dont la triste originalité est d’avoir été une psychiatrie ouvertement raciste : c’était, en particulier, la thèse du primitivisme maghrébin.

La vie de l’indigène maghrébin serait dominée par des pulsions venues des parties basses du système nerveux central (diencéphale) mal contrôlées par le cortex cérébral, preuve en était que le cortex cérébral du Maghrébin était moins épais que celui des Européens.

Il apparaît alors naturel, au psychiatre colonialiste, que ce fonctionnement presque animal du cerveau se traduise par une activité psychique dominée par les instincts. Et, de ce point de vue (colonialiste), le colonisé a la ville que la constitution anatomique de son cerveau mérite. Vous riez, mais ce sont des thèses écrites, ce sont des travaux scientifiques. Il ne faut pas dire que « ce n’est pas de la science ». En tous cas, Fanon ne dit pas que ceux qui ont publié dans la presse scientifique ces choses-là ne sont pas des scientifiques. Mais cela montre alors les limites de l’expertise scientifique et les aveuglements scandaleux dont elle peut être capable dans certaines conditions.

Fanon, contemporain de cela, ne conteste pas que dans la population des Algériens colonisés le nombre de crimes ait été élevé, surtout avant le début de la guerre de libération. Mais, il y voit le fait que le colonialisme engendre de la pathologie.

Dans Les Damnés de la terre, il ne perd pas de temps à critiquer la pauvreté, l’absurdité des théories proposées par ces hommes de science. Il va à l’essentiel.

Remarque : actuellement, une certaine utilisation de la science et, en particulier, de la science de la psyché, nous préoccupe. Ainsi, le fait que les théories de l’école d’Alger appartiennent maintenant à l’histoire des idées et ne soient pas considérées comme une sorte de crime contre la pensée humaine, mais comme une idée psychopathologique africaine, simplement significative de cette époque.

Nous pensons qu’il faut s’insurger contre cette banalisation d’autant plus que ces formes d’entreprise de détournement de la science ont une certaine actualité en France.

Notre grand institut de recherche médicale, l’INSERM, qui a expulsé la psychanalyse depuis plusieurs années de toute la recherche en santé mentale, a publié un rapport qui a ému suffisamment pour que 180 000 professionnels de l’enfance signent une protestation. C’est un rapport qui propose, notamment : de suivre des cohortes d’enfants « hyperactifs », afin de voir s’ils ne sont pas délinquants de demain, et qui recommande de faire sur eux des études génétiques pour établir dans quelle mesure les classes sociales supposées dangereuses le sont par nature..

Nous pensons qu’il y a là une dérive de la science qui se prête à construire, en laboratoire les nouvelles « classes dangereuses ».

Nous avons fait un texte qui élargit le problème et parle de la controverse de Valladolid, discussion pour savoir si les Indiens, qu’on venait de découvrir, avaient ou non une âme, discussion qui a duré longtemps et qui a utilisé, à l’époque, de nombreuses preuves expérimentales pour aboutir au fait que, n’étant pas des humains comme nous, ils pouvaient être utilisés comme esclaves.

Le texte part de là et d’un personnage, John Colin Carothers, directeur de l’hôpital psychiatrique de Nairobi (années 50) qui avait écrit sous la responsabilité de l’OMS un rapport qui rendait compte de la bizarrerie des Africains pendant la révolte des Mau Mau et qui avait pour commande de comprendre leur comportement. Et, il concluait comme le Pr. Porot à la faiblesse de l’encéphale des Africains, si ce n’est qu’il localisait le défaut de tous les Africains « noirs », par la faiblesse de leurs lobes frontaux. C’est l’équivalent, expliquait-il, d’un Européen lobotomisé (publication en 1950 !)

Mais, revenons à Fanon.

Lui, va donc à l’essentiel. Il parle d’une maladie de la colonisation. De ce fait, il ne récuse pas la question de la criminalité de cette population, mais il en fait un argument pour dire, qu’évidemment, il y a plus de criminalité mais que, statistiquement, dans une population qui est soumise à une énorme pression psychologique, il est fatal qu’il y ait plus de gens qui manifestent leur colère sous une forme extrême, pas forcément en ayant le bon adversaire.

Sortir de la maladie du colonialisme, en guérir, c’est, explique Fanon, une affaire qui concerne le révolutionnaire conséquent avec son projet.

Sortir de cette situation, c’est se libérer, mais pas seulement. Citons Les damnés de la terre :

« Lorsque dans la pratique révolutionnaire, pendant la guerre de libération, on aborde, devant les cadres et les militants, la question de la criminalité algérienne, quand on expose le nombre moyen de crimes, de délits, de vols de la période précédant la révolution, quand on explique que la physionomie d’un crime, la fréquence des délits sont fonction des rapports existant entre les hommes et les femmes, entre les hommes et l’Etat, quand chacun comprend cela, alors on assiste à vue d’œil à la dislocation de la notion de l’Algérien ou du Nord-Africain criminel par vocation, notion intériorisée par les Algériens. Cette notion était fichée dans l’inconscient de l’Algérien parce que : « nous sommes coléreux, bagarreurs, mauvais, c’est comme ça. »

Si on arrive à dépasser cette espèce de naturalisation du caractère, coléreux voire dangereux, alors on peut dire que la révolution progresse. »

Maintenant, peut-on aller plus loin pour toucher à l’essence des névroses de la colonisation ? Y a-t-il un déclencheur essentiel à ces formes de souffrances pathologiques ?

Frantz Fanon a rencontré cette essence de la colonisation, ses effets pathologiques, dès le début de son œuvre avec Peau noire, masques blancs , en réagissant au livre d’Octave Mannoni Psychologie de la colonisation qui affirmait que partout où les Européens fondent des colonies, on pouvait dire qu’ils étaient attendus ou désirés dans l’inconscient des victimes.

A cela Fanon opposait que, depuis la conquête militaire française, « le Malgache n’existait plus » , ce qu’Alice Cherki complètera : « le Malgache n’existe plus qu’avec l’ Européen. Le blanc, en arrivant à Madagascar, a bouleversé les horizons, les mécanismes psychologiques et les relations d’altérité. L’altérité pour le noir, c’est à dire l’autre, ce n’est plus un noir mais le blanc qui s’intercale dans toutes les relations. En revanche, l’altérité pour le blanc est toujours un autre blanc et non le noir. Le noir n’est qu’un lieu de projection. C’est de cette dissymétrie aliénante que Fanon propose de sortir dans Peau noire, masques blancs, écrit à l’âge de 25 ans. »

Je pense avoir souligné la pertinence de cette approche, dans un séminaire tenu à Kigali, en 2000, en m’appuyant sur le livre de Josias Semujanga : Les récits fondateurs du génocide rwandais [1] . Il s’agit ici de l’approche, par Frantz Fanon, de ce qu’on peut appeler les violences symboliques : des violences qui, en l’occurrence, pénètrent en profondeur la société jusqu’aux relations d’ individu à individu. Le livre de Semujanga remonte à l’arrivée des Belges, à la catholicisation à outrance réalisée en une dizaine d’années.

Autrefois, le Rwanda était un royaume très organisé où chaque acte important unissait les 3 ethnies et il a suffi d’un arrêté administratif [2] pour couper cette organisation et donner le pouvoir à une ethnie. Après, plus rien ne représente de manière valide la totalité du pays et c’est l’émiettement social.

A cela, il faut ajouter les Pères blancs devenus, pour les catholicisés, des équivalents de l’Ancêtre. Or, quand on lit ce que ces religieux écrivaient à propos de ceux qui les avaient pris pour Ancêtres, on comprend la dissymétrie aliénante, manière extrêmement aliénante, de ce rapport. Car, pour les Pères blancs, les Africains étaient des sous-hommes.

Dernier point important, la façon dont Fanon, psychiatre, aborde la question du moment révolutionnaire, le moment de la vraie guérison. Encore une citation des Damnés de la terre :

« La période d’oppression est douloureuse mais, le combat, en réhabilitant l’homme opprimé développe un processus de réintégration qui est extrêmement fécond et décisif. Le combat victorieux d’un peuple ne consacre pas seulement le triomphe de ses droits, il procure à ce peuple densité, cohérence, homogénéité. Car le colonialisme n’a pas fait que dépersonnaliser le colonisé, cette dépersonnalisation est ressentie sur le plan collectif, au niveau des structures sociales. Le peuple colonisé se trouve alors réduit à un ensemble d’individus qui ne tirent leur fondement que de la présence du colonisateur. »

On a dit que Fanon montre que le mal fondamental de la colonisation est que la notion d’altérité est biaisée et que la relation d’altérité légitime dans la colonie passe par le blanc, que ce soit les relations entre les noirs et les blancs ou les relations entre noirs.

Mais, dans le moment révolutionnaire, s’opère un renversement de la perspective. C’est le moment de la prise de conscience. Le colonisé répudie ce tiers abuseur, celui qui fait l’intermédiaire. Il s’en décolle et constitue volontairement un espace éventuellement ouvert à une forme d’universalité sans précédent.

Lors du précédent séminaire, on a dit que Fanon parlait du respect des paysans pour la terre, même si leurs villes étaient terreuses.

En 2001, on a vu des indigènes se dresser en portant la couleur de la terre comme bannière. C’est La marche de la dignité indigène et de la couleur de la terre, marche de 4000 km au Mexique, jusqu’au centre du pouvoir politique, à la capitale, pour faire reconnaître les droits des indigènes.

C’est un processus qui est parti du Chiapas et ce qui paraît important, c’est l’espace que les insurgés du Chiapas se donnent par rapport au monde. Ces peuples, qui n’existaient pas sur les cartes scolaires, se sont montrés dans leur capacité d’initiative le jour de la mise en place de l’Alena, le 1 er janvier 1994, en prenant pacifiquement quatre villes du Chiapas. Le grand acte suivant, réalisé deux ans après, a été de convoquer la rencontre intergalactique, c’est à dire une rencontre ouverte au monde entier. Et cela me plait de le rappeler ici, car d’une certaine manière, cette rencontre fut l’ancêtre du Forum Social Mondial.

Intervenant représentant un mouvement de psychiatrisés "survivants de la psychiatrie"

J’appartiens à un groupe de 10 personnes d’Europe et d’Afrique présents malgré les difficultés financières à surmonter. Nous sommes émus de voir qu’un psychiatre aborde aussi les questions de cette façon qui respecte notre dignité.

Autre intervenante

Est-ce que Fanon a généré un stéréotype du blanc quand il a essayé de chasser l’image de domination du blanc dans l’esprit du colonisé pour en sortir ?

Bernard DORAY

Il faut sortir des stéréotypes. Il faut sortir d’une image fausse qui réduit l’autre à quelques traits parce qu’il s’habille de telle manière, parce qu’il parle de telle façon... Ce qui est émouvant dans ces documents cliniques c’est que l’on voit un homme qui se comporte en médecin humaniste avant tout.

A la fin des Damnés de la terre, il a laissé des observations presque brutes et on voit que Fanon qui était engagé dans la guerre de libération, qui a pris des risques importants, en même temps, soigne un policier qui est malade du travail de torture qu’il est amené à faire. Fanon a mis, apparemment, une condition, c’est que s’il le guérissait, il s’engage à démissionner.

Victor PERMAL (Cercle Frantz Fanon, Martinique)

C’est aussi écrit dans Peau noire, masques blancs, avant que Fanon ait une expérience de pratique psychiatrique. Dans ce livre, il montre :

• ce qu’est le complexe de supériorité

• ce qu’est le complexe d’infériorité.

Il va sortir de deux problèmes.

Le premier, l’essentialisme, la réflexion de l’Europe sur l’essence de l’homme.

Le deuxième, c’est celui de savoir comment on va asseoir la civilisation, c’est à dire la chrétienté. Comment cette chrétienté va installer ses valeurs partout où elle ira ?

C’est une description à la fois du blanc et du monde blanc.

Intervenant

Quelle était la position de Fanon par rapport aux médications ?

Bernard DORAY

C’est l’époque du tout début des neuroleptiques. Il prescrivait des médicaments. Il s’intéressait à la psychanalyse, il était curieux et devait donc s’intéresser aux médicaments.

Idriss TERRANTI (médecin psychiatre en Algérie)

J’ai travaillé douze ans, à Blida, dans l’hôpital où Fanon a pratiqué. Pourquoi n’y trouve-t-on pas de documents de Fanon ?

Ce que je sais, c’est qu’en Algérie même, là où Fanon a été un responsable de la révolution algérienne avec rang de ministre, tout a été fait pour qu’il soit oublié.

C’est notre actualité tragique (le terrorisme) qui nous a fait relire FRANTZ FANON.

Cette lecture, nous a fait découvrir toute la richesse de sa pensée, mise à l’écart pendant quelques décennies, et surtout sa brûlante actualité au point de se poser la question sur sa mise à l’écart du champ politique et psychiatrique.

La première originalité qui a attiré notre attention c’est l’unité intime de sa pratique clinique et de sa praxis révolutionnaire, les deux champs se fécondant mutuellement.

Pour Fanon, l’engagement politique se confond naturellement avec son engagement professionnel car sa pratique clinique situe l’homme non comme une « essence abstraite », mais
l’homme en situation, dans un contexte mis en place par l’histoire, selon l’expression de Victor Permal, cité par O.Douville ("Approche clinique du sujet", in VST n°89/2006 p130).

Pour Fanon, « l’homme est ce par quoi la société parvient à l’être » (Peau noire, masques blancs). Ses références, à des niveaux de lecture et à des champs épistémologiques différents, ne sont pas un éclectisme de bon aloi mais la façon vivante de saisir cette complexité qu’est l’homme. Seul le contexte nous permet de faire une lecture en prise sur la vie, et les conflits intra-psychiques ne peuvent se comprendre qu’avec cet éclairage évitant ainsi des lectures réifiantes car faites pour d’autres contextes.

Fanon était psychiatre et révolutionnaire. La psychiatrie a été pour lui le moyen d’être en révolution permanente, parce qu’il a été psychiatre « désaliéniste » au sens de mise à nu de toutes les mystifications aliénantes chez les individus, les groupes et les institutions.

Ce concept de désaliénation traverse, de part en part, son œuvre psychiatrique et politique.

C’est à mon sens le socle à partir duquel se déploient tous ses combats toujours renouvelés et appelés à un dépassement (voir à ce sujet l’excellent article que lui consacre O. Douville dans VST n° 89-2006).

Percevoir ce par quoi l’homme devient étranger à lui-même, au point de perdre le sentiment d’une existence en propre, telle est la sensibilité de Fanon. De la transformation d’un rapport humain (rapport de travail) à une relation de choses, bref « l’aliénation selon Marx », à l’aliénation mentale et culturelle, il y a un continuum dont Fanon ne se départira jamais, sans toutefois confondre les niveaux sociologiques et psychopathologiques.

Il a mis en évidence le rôle fondamental du langage dans la production de l’aliénation.

La première aliénation est celle du langage, du savoir, des préjugés, de l’idéologie qui nous soumet à son implacable logique. Les violences les plus extrêmes sont également celles qui sont construites sur des discours qui aboutissent à la déshumanisation de l’autre et permettent ainsi d’inscrire son élimination ou son asservissement dans l’ordre moral. C’est ainsi qu’un bon esclave peut comprendre et mesurer sa chance d’avoir un bon maître et lui exprimer toute sa reconnaissance.

La conquête coloniale, s’est faite avec une férocité inouïe. Si elle a abouti à l’écrasement momentané des velléités de résistance et de révolte par des représailles systématiques et monstrueuses, elle ne consacre le triomphe du colonisateur que lorsque l’indigène s’identifie à lui et aspire à lui ressembler (le complexe de la lactification) ou prétend à une image en miroir symétrique de celui-ci (la négritude).

Et cela, les paysans algériens le savaient. Le repli identitaire sur les valeurs gelées de la tradition, dans l’atmosphère de mythe et de magie, n’a pas seulement, comme le souligne Fanon, valeur cathartique, mais aussi valeur de refuge contre l’aliénation.

C’est ainsi que pendant des décennies les Algériens ont évité d’envoyer leurs enfants dans les rares écoles pouvant les accueillir. S’ils se sont résolu à les y envoyer, c’est parce que l’école pouvait améliorer leur sort matériel et surtout celui de leurs enfants. Mais ils prenaient toujours la précaution de l’inscrire à l’école coranique ou à la medersa (école libre et mixte, mise en place pendant la période coloniale par le réformateur algérien, A. Ben Badis, ayant pour but l’enseignement moderne de la langue arabe).

Les pères, grands-pères et grands-mères ne manquaient jamais d’avertir leurs enfants : « tout ce que vous apprenez à l’école, il faut vous en méfier ». La conquête du savoir ne doit pas « amener ceux qui la faisaient à épouser les normes de ceux qui les avaient opprimés, à passer dans leur camp ». (J.Ladessous, VST 89/2006 p28)

La longue et terrible période de la conquête coloniale en Algérie (plus de 70 ans) n’est pas venue à bout de toutes les résistances.

Le peuple algérien, disloqué, exproprié, affamé, exsangue, assistait dans un silence assourdissant aux réjouissances du centenaire de la colonisation et : « du pic où le village est perché, dans les contreforts du Djurdjura, des vieillards et des plus jeunes accroupis dans leur burnous troué, silencieux et songeurs, regardent en bas dans la plaine grasse scintiller les lumières, là sont les fermes des colons, là, c’est la bonne terre ».

La seule question, posée aux militants nationalistes par les paysans, était : c’est pour quand ?!

L’aliénation est le triomphe suprême du colonialiste sur le colonisé même si la décolonisation est aussi un travail de libération des conditions matérielles de la servitude.

Celle-ci, la décolonisation, doit naturellement se prolonger par un travail de démystification qui éviterait l’enlisement car, à chaque détour, surgit un nœud qu’il faudra dénouer. Chaque énoncé, du fait même qu’il s’énonce, désigne par contraste ce qu’il omet, et c’est quand les contrastes ne sont pas perçus que l’énoncé se transforme en parole aliénante. Les idées et actions les plus généreuses peuvent ainsi dégénérer en de féroces dictatures.

Le travail de désaliénation est donc une œuvre permanente de tous les instants. C’est à mon sens l’apport majeur de la psychiatrie à la praxis révolutionnaire de Fanon.

La pratique psychiatrique, telle qu’elle a été pratiquée par Fanon, est justement une vigilance de tous les instants pour dévoiler les processus par lesquels les êtres se réifient et la complexité du vivant se réduit à des « fétiches » qui se déclinent en des diagnostics : codifications, échelles, théories qui se substituent à la réalité et à l’expérience sensible de la relation à l’autre.

Bien entendu ce n’est pas la psychiatrie par elle-même qui aboutit à ces questionnements, mais une certaine pratique, celle qui est en quête de tout ce qui pourrait altérer l’expérience sensible et authentique d’un sujet pour lui permettre d’y échapper et de reprendre le cours de son évolution, vers toujours plus de liberté.

C’est cette expérience psychiatrique qui lui a permis de s’engager dans l’action révolutionnaire sans succomber aux piéges de l’enfermement idéologique et dogmatique et sans se faire d’’illusions sur les évolutions de certains processus révolutionnaires (y compris de la révolution algérienne), de rester lucide.

Mais cette lucidité est loin d’entraîner l’immobilisme. Elle permet de savoir à chaque fois ce qui reste encore à faire et les remises en question à opérer. C’est tout le sens du passage consacré à la mésaventure de la conscience nationale dans Les damnés de la terre.

Cette démarche l’a animé durant toute son expérience psychiatrique à Blida de 1953 à 1956 en tant que praticien. Elle a fait, dans cet asile, l’effet d’une véritable révolution thérapeutique qui permettait aux individus (malades et personnels) de redevenir sujets de leur propre histoire. L’accueil qui lui a été réservé par les autochtones était dû aussi au fait que cette thérapeutique des individus, en référence au groupe et à sa culture, se déroulait au sein d’un grand travail « thérapeutique au sens fanonien » à l’échelle de la société, travail de construction politique des conditions et instrument de libération radicale du colonialisme.

Cette expérience de travail psychiatrique institutionnel se devait également d’être menée jusqu’au bout en pleine Algérie coloniale pour en montrer également toutes les limites :

1-le système colonial est pourvoyeur de souffrances mentales massives et systématiques

2- Toute tentative de prise en charge dans les conditions du système n’est qu’illusion.

« Dans différents travaux scientifiques, nous avons, depuis 1954, attiré l’attention des psychiatres français et internationaux sur la difficulté qu’il y avait à « guérir » correctement un colonisé, c’est à dire le rendre homogène, de part en part, à un milieu social de type colonial. Parce qu’il est une négation systématisée de l’autre, une décision forcenée de refuser à l’autre tout attribut d’humanité .... »(Peau noire, masques blancs).

L’engagement auprès de la révolution algérienne qui venait de se déclencher est la conséquence logique de son travail, l’aboutissement d’un long travail de désaliénation entamé depuis les questionnements douloureux de Peau noire, masques blancs.

Ce travail reste, bien entendu, d’actualité, et cette actualité revêt un caractère critique sur tous les plans (santé, économie, politique, écologie ...) en raison de l’intensité des contradictions entre les logiques de profit du néolibéralisme et les besoins et aspirations des populations. Les mystifications atteignent également des sommets dans la volonté de masquer les rapports inégalitaires et de pillage.

La décolonisation reste à faire dans la plupart des anciens pays colonisés. Le maintien des liens néo-coloniaux est l’une des causes des affrontements majeurs de notre époque. La grande majorité des dirigeants et des pouvoirs des anciennes colonies ont gardé des liens économiques privilégiés avec les anciennes puissances coloniales, au détriment de leurs pays et de leurs peuples (exemple de l’Algérie, pays extrêmement riche qui ne peut accéder au développement car maintenu dans une économie de rente avec l’appui de réseaux politiques économiques et militaires, l’ancienne puissance occupante bénéficiant du transfert des capitaux issus du pétrole).

Pour en revenir aux mots et aux mythes aliénants, je ne peux qu’être sidéré par le sort qui est fait au peuple palestinien sans que cela interpelle la capacité d’indignation des opinions publiques occidentales tétanisées par cette épée de Damoclès qu’est l’accusation d’antisémitisme.

L’image du petit David (Israël et l’Amérique) assiégé par le méchant Goliath (les Palestiniens et les pays arabes limitrophes), légitimant les ripostes génocidaires, est tellement grotesque qu’on se demande par quels moyens elle agit encore. Comme dans toutes les colonies, les représailles doivent donner la mesure de ce que valent les uns et les autres. On envahit un pays, on le détruit entièrement, on massacre des milliers de gens pour un prisonnier ! Comment dans tout cela aucune voix n’ose parler de COLONISATION, car il s’agit bien de l’occupation d’un territoire par la force, de l’expulsion d’une grande partie de ses habitants, et l’enfermement de ceux qui restent dans un ghetto ?

Ce passage est empreint de passion mais l’indignation me saisit à chaque fois que la question est évoquée en raison de l’ignoble indifférence, tissée autour de lui, par tout un système d’information mondial au service d’Israël.

Aliénation suprême, et triomphe d’Israël et des Etats Unis quand ils arrivent à susciter et organiser l’arrivée au pouvoir de ceux qui leur permettraient de perpétuer les logiques d’affrontements et de diabolisation de l’autre, choisissant ainsi les lieux d’affrontements les plus à même de perpétuer les rapports de domination. C’est le sens de la mise en avant, par les idéologues de l’ultralibéralisme, des notions telles la "guerre des civilisations", ou la "guerre des religions".

Intervenante OUGANDAISE avec son bébé

Notre mouvement des psychiatrisés qui sont des survivants de la psychiatrie se demande si, dans la profession des psychiatres, on a conscience du fait que cet excès de médications a souvent des effets secondaires tels que cela peut parfois mener à la paralysie ou au handicap physique.

Le gouvernement ougandais met l’accent sur des médicaments réputés bon marché qui ne sont pas toujours de bonne qualité et qui ont des effets secondaires mutilants, alors que d’autres, beaucoup plus chers, ont des effets secondaires moindres. Dans beaucoup de cas, dans les villages, il n’y a pas d’argent pour les médicaments...

Bernard DORAY

Le rapport avec le néolibéralisme est :

• que les institutions publiques sont de plus en plus appauvries (expliquant que des médicaments à effet retard qui pourraient être utiles en cas d’éloignement des centres de soin, ne sont pas utilisés en Afrique, à cause du manque de moyens),

• que la crise du capitalisme est aussi une crise de surproduction. Si l’instrument existe pour fabriquer des médicaments, la pression est très forte pour qu’on écoule ces médicaments à tout prix.

Le combat que vous menez nous touche car, chez nous, dans la vieille Europe, il y a eu ces combats, devenus des combats très institutionnels en lien avec les ministères, les lobbies de la psychiatrie et qui ont perdu de leur mordant.

Idriss TERRANTI

Pour être clairs, nous n’allons pas discuter de l’utilité ou non des médicaments dans la psychiatrie.

Le problème est que la souffrance psychique est en prise sur les liens de l’individu et de sa communauté et le travail là-dessus est déterminant quand bien même il faudrait ensuite des médicaments.

C’est ce que les néo-libéraux voudraient que l’on enlève. Pour eux, la souffrance psychique ce sont des codes, des diagnostics et des médicaments pour traiter.

Intervenant du groupe des psychiatrisés

Tout à fait d’accord sur l’étroitesse d’esprit de cette approche.

Femme OUGANDAISE

Un des problèmes, dans les sociétés africaines, en admettant même que l’on ait les médicaments, c’est la question de la réinsertion dans la société. Il faut toute une approche psycho-sociale et quand on ne l’a pas, on est rejeté même après avoir été soigné.

Intervenante

Quels liens entre la situation récente en Algérie (pour pouvoir tuer, il faut ne plus reconnaître l’autre comme être humain), la résurgence du fondamentalisme et le néolibéralisme ?

S’il y a une connexion, comment met-elle la psychologie individuelle en lien avec le tout ?

Idriss TERRANTI

C’est une des questions que j’ai appelé les mythes actuels. Cette connexion est un des mythes de notre monde moderne qui aboutit au mythe de la guerre des religions et de la guerre des civilisations.

L’intégrisme est le pendant du néolibéralisme et ceux qui s’intéressent à la question savent que les néo-libéraux, les logiques néo-libérales ont tout fait pour que dans les pays émergents s’installent au pouvoir des intégristes parce que les intégristes, et ces combats mythiques, arrangent très bien les néo-libéraux car il permette de parler de tout sauf de l’essentiel.

Serge GUICHARD (Espaces Marx/Transform, France)

Les 4 séminaires déjà tenus nous confirment que quelque chose d’important s’est passé.

Notre idée est de constituer, dans le cadre du Forum Social, un réseau internet qui continue de travailler ces questions : rapport de l’individu au groupe, théorie du choc des civilisations.

Nous voulons aussi mettre en avant quelque chose qui n’est malheureusement pas que symbolique, mais une réalité : la construction de murs.

Nous sommes dans un monde où les médias et d’autres se sont glorifiés de la chute du mur de Berlin, mais depuis, ce monde construit d’autres murs :mur de Jérusalem et de la Palestine, murs entre les Etats-Unis et le Mexique, entre l’Afrique et l’Europe, entre la Corée du Nord et la Corée du sud.

Que se passe-t-il dans ce monde qui se prétend globalisé et en même temps construit des murs ?

Quand nous avons mis ces séminaires sur pied, avec des amis du secrétariat du Forum africain nous avions des analyses économiques sur la construction des murs, nous avions des analyses sur la circulation des marchandises, il nous fallait plus d’analyses sur les subjectivités. Comment ça fonctionne, pourquoi ça fonctionne et comment s’y opposer ?

Si ces questions vous intéressent, vous êtes invités à participer au réseau.

Nous proposerons un appel de Nairobi qui sera déjà discuté entre nous mais qui sera aussi proposé à tous ceux qui se seront inscrits sur le réseau, pour avoir leur avis avant d’en faire un texte définitif.

Déjà plus de 50 pays sont représentés par des personnes inscrites.

D’ores et déjà, nous avons un site web. Il est assuré, en France, par une association, « Espaces Marx », mais il faut qu’il prenne son autonomie. Vous pouvez déjà y trouver des textes et nous y mettrons les séminaires de Nairobi.

Notes

[1Josias Semujanga, Récits fondateurs du drame rwandais, discours social, idéologies et stéréotypes, L’harmattan, 1998

[2La « Loi Mortehan », 1926

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