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Analyse dynamique de l’évolution du processus de recherche de candidatures unitaires au CIUN

méthodes et premiers résultats. Résumé de la réunion du 4 septembre

mercredi 26 septembre 2007, par Janine Guespin

Le 4 septembre à 18h, dans les locaux d’Espaces Marx, présentation par Janine Guespin des premiers résultats de son étude.

présentation et buts du travail

L’atelier de recherche intitulé, ’nouveaux concepts nouveaux outils pour la transformation sociale’, s’est donné pour tâche d’aborder les problèmes actuels en utilisant de nouveaux outils conceptuels qu’il forgera au fur et à mesure à partir des concepts issus des ‘sciences de la complexité’ et de la dialectique.

Il s’agit de comprendre les dynamiques en jeu, c’est à dire à la fois les processus, et les forces (autrement dit les interactions) qui les ont déterminés. Autant l’analyse politique dépend des options politiques de l’analyste, autant l’étude dynamique devrait se baser sur des critères suffisamment rigoureux et explicites, pour pouvoir être partagés par tous. Cela signifie, évidemment, que cette étude ne remplace pas l’analyse politique (les analyses politiques) mais vise à lui fournir des éléments d’une autre nature, qui mettent en évidence le rôle, parfois déterminant mais souvent imprévu ou méconnu par les acteurs, des interactions complexes qui ont obligatoirement lieu lors de luttes ou d‘actions collectives.

Ce qui s’est passé en 2006 lors de la recherche d’une
candidature antilibérale au sein du collectif qui s’est appelé le CIUN est un modèle utile pour contribuer à forger ces nouveaux outils dans la mesure où il s’agit d’un réseau relativement limitée dans le temps, et avec nombre d’acteurs assez peu élevé, ayant évolué avec une dynamique complexe (l’échec final, qui n’avait été voulu par personne, est typiquement ‘émergent’).

Dans un premier temps j’ai réalisé 17 interviews de membres du CIUN (qui représentent au mieux la diversité de l‘arc des sensibilités, avec quelques déficiences dues à des problèmes de calendrier), à partir de quelques questions, portant sur les divisions de la période et les bifurcations, sur les relations et interactions entre les acteurs du processus, et sur des questions de méthodes relatives à la composition des collectifs, à la méthode dite du ‘double consensus’ et aux candidatures.

En partant des concepts que peuvent fournir la dynamique des systèmes non linéaires et des réseaux (bifurcations, bassins d’attraction, dynamiques chaotiques, boucles de rétroaction), j’ai cherché à forger les outils conceptuels me permettant d’extraire de ces 17 analyses politiques, de premiers éléments d’analyse dynamique du processus.

résumé des premiers résultats

La conclusion de l’étude est que l’échec de cette tentative, si il est essentiellement politique, a été précipité et aggravé par l’absence de réflexion dynamique sur le processus même qui était en cours.

1) La méthode

a consisté à croiser le corpus formé de 17 interviews de membres du CIUN, mettant notamment en évidence les interactions au sein du CIUN et entre le CIUN et les Collectifs locaux, avec 3 familles de concepts scientifiques issus des sciences de la complexité, (étude de réseaux et de systèmes dynamiques non linéaires). Il s’agit de multistationnarité (bassins d’attractions), bifurcations, circuits de rétroaction positive, auxquels vient s’ajouter l’étude des réseaux.

Ces concepts ont été présentés lors des deux précédentes réunions de l’atelier L et ils sont décrits de façon accessible à tous dans le premier chapitre de l’ouvrage : Emergence, complexité et dialectique : sur les systèmes dynamiques non linéaires, Lucien Sève et coll. (Odile Jacob, 2005).

2) Utilisation comme métaphores des notions de bifurcations et multistationnarité.

On appellera bifurcation, par analogie avec les bifurcations dans les systèmes dynamiques non linéaires [1] un changement des conditions (internes ou externes) qui aura une conséquence sur la dynamique, donc sur la nature de l’état stationnaire atteint par le processus. On a pu montrer dans l’ouvrage cité ci-dessus que la bifurcation est une des formes du ‘saut qualitatif’ de la dialectique. L’exemple type est la ‘prise’ de la mayonnaise où le système passe de l’état liquide à l’état semi solide lorsque l’émulsion a atteint une valeur suffisante.

Le terme multistationnarité sera utilisé pour désigner le fait que plusieurs possibles sont prévisibles pour une dynamique donnée. Par exemple, lors d’un match, il y a deux possibles, l’une ou l’autre des équipes gagnera. Ce sont les ‘solutions’ de la dynamique du match. Par analogie toujours, on dira que les supporters de chacune des équipes se répartissent dans les deux bassins d’attractions correspondants. Il est rare que les supporters changent de camp. Lorsqu’ils ne sont pas d’accord avec le résultat du match et qu’ils envahissent le stade, il y a rupture de la dynamique.

L’exemple développé ici est la double bifurcation qui a présidé au choix de la méthode de désignation de la candidature commune.

Une première bifurcation a eu lieu lorsque la ‘votation citoyenne’ a été rejetée au profit du ‘double consensus’ par un choix très majoritaire et peu discuté. Un ‘consensus’ s’est fait autour de la notion de ‘double consensus’ qui n’a pas non plus été discutée et qui s’est avérée masquer une autre bifurcation, pourtant déterminante.

- D’un côté, on était dans une logique implicite de dynamique ‘multistationnaire’ avec des bassins d’attractions correspondant aux candidats différents. Le choix d’un seul candidat devait se faire pour les uns par vote dans les collectifs pour d’autres, par une sorte de bonne volonté du PCF qui aurait choisi un des autres candidats. Mais aucune de ces modalités n’avait l’accord de tous, donc aucune n’était susceptible d’être une solution. Cette logique ne pouvait conduire, d’un point de vue dynamique, qu’à la rupture (pas de solution).

- D’un autre côté une bifurcation pouvait faire passer de la logique du ‘choix’ entre des candidatures multiples à la logique du consensus avec un seul bassin d’attraction, celui d’une candidature commune, qui aurait dû émerger de la discussion. Vu la structure du système, cette bifurcation ne pouvait se réaliser qu’au niveau du CIUN, et être ensuite confirmée ou non par les collectifs locaux. Cela a commencée à être envisagé après l’échec de St Ouen, avec la candidature de F.Wurtz. Mais les conditions pour la bifurcation n’étaient pas encore suffisantes, elle ne s’est pas faite.

- La situation créée par l’ambiguïté qui masquait l’existence de deux dynamiques différentes, était absolument instable du point de vue dynamique, car les participants se trouvaient de part et d‘autre d’une bifurcation non reconnue et non maîtrisée. L’échec était la seule solution de cette dynamique.

Plusieurs autres bifurcations ont été mises en évidence. Certaines d’entre elles ont été suspectées par plusieurs interviewés. La mise en évidence des autres a nécessité l’analyse dynamique. La reconnaissance de ces bifurcations permet d’attirer l’attention sur des évènements déterminants pour la dynamique, mais parfois sous estimés sur le moment, car leur importance politique semble négligeable.

3) Utilisation, comme méthodes d’étude, des Réseaux et des Boucles de rétroaction positive.

On appelle réseau un ensemble formé par des éléments et les (ou certaines des) relations entre ces éléments. Lorsque ces relations sont dynamiques, l’existence de circuits de rétroaction [2] permet de prédire les comportements dynamiques possibles du réseau. (Il est suggéré que les circuits de rétroaction soient une des formes des contradictions dialectiques)

La représentation sous forme de graphe des interactions globales au sein du CIUN a permis de mettre en évidence la nature tout à fait particulière de la présence de représentants de partis en tant que tels, ce qui a permis de montrer que la signature par des partis en tant que tels représentait une bifurcation par rapport aux collectifs unitaires précédents, et de voir le fonctionnement particulier que cela impliquait.

Ce fonctionnement particulier a été positif pendant la phase constructive du fonctionnement, caractérisée par des boucles de rétroactions positives résultant d’interactions majoritairement positives entre toutes les composantes. Une idée est progressivement transformée par passage chez différentes personnes, et ces transformations successives font émerger un contenu plus riche que les propositions de départ. Deux textes ont ainsi été produits au consensus. (Il s’agit évidemment ici d’une représentation simplifiée qui masque d’une part la nécessité de différences pour arriver au consensus, et d’autre part le maintien de relations négatives volontairement mises en arrière plan par les participants).

Cette situation change radicalement avec le passage à la problématique des candidatures (bifurcation). Au départ, mais de façon implicite, on a regroupements des acteurs en partisans de telle ou telle candidature, ce qui fait qu’entre ces groupes, existent virtuellement des interactions négatives réciproques. Il y a donc des couples d’interactions négatives réciproques, ce qui correspond par définition à des circuits de rétroaction positive par double négation, ce qui devrait conduire à l’existence de multiples bassins d’attraction dont on a vu ci-dessus l’absence de solutions.

Mais le refus du PCF de discuter les candidatures au sein du CIUN et sa volonté de refuser l’exclusive contre MGB a soudé en un ‘camp’ l’ensemble des autres acteurs, et a masqué leur profonde diversité. Cela a créé progressivement (émergence) un circuit de rétroaction positive par double négation entre le PCF et l’ensemble des autres participants. Ce circuit dans un premier temps comprenait le refus de la candidature de MGB par tous les participants sauf les représentant du PCF (relation négative), et le refus de ce refus (relation négative) par le PCF. Il suffisait déjà pour prédire un risque de rupture non négligeable. Ce circuit positif s’est transformée politiquement en restant dynamiquement le même, lorsque la position du PCF a glissé de ‘refus du refus’ en ‘refus de toute autre candidature’ (sans qu’il me soit possible de dater cette modification). Ce circuit avait trois solutions dynamiquement possibles : la victoire du camp Buffet, celle du camp ‘anti Buffet’ (sachant que ce camp était très hétérogène et que sa victoire aurait reposé les mêmes problèmes), et troisième solution la rupture.

Plusieurs autres circuits de rétroaction positive ont renforcé le risque de rupture et la violence de celle-ci.
- La pétition ‘de Marseille’ et certaines tentatives publiques d’avertir le PCF du danger de rupture, ont été ressenties comme de l’anticommunisme par les communistes, et ont renforcé au sein du PCF les partisans de la candidature de MGB jusqu’au bout, renforçant les interactions négatives et donc l’inéluctabilité de la rupture.

- La stratégie consistant à retarder la discussion sur les candidatures pour ‘rendre ubuesque l’échec’, ne pouvait être efficace que dans une stratégie de consensus, où elle aurait renforcé la volonté de consensus. Dans une stratégie de rapports de force, elle renforçait chaque camp dans la certitude qu’il pourrait gagner (circuits positifs centrés sur chaque camp).

- Enfin, une forte dose d’auto conviction (circuit positif) ou d’auto aveuglement (circuit positif par double négation qui consiste à nier ce qui déplait), a empêché les participants les plus lucides d’interrompre le processus avant la rupture finale, qui a été ainsi d’autant plus brutale et catastrophique que les espoirs avaient été maintenus forts jusqu’au dernier moment.

La nature du corpus n’a pas permis de prendre en compte ce qui s’est passé dans les collectifs locaux, où l’intensité du désir d’unité a probablement aussi créé une dynamique qui a pesé lourd dans la violence de la rupture et ses effets à longue distance. Une compréhension complète du processus (en particulier de ce que pourrait ou devrait être la dynamique unitaire) exige une étude de la dynamique des collectifs locaux.
4) Intérêt et limites de l’analyse dynamique

La conclusion de l’étude est que l’échec de cette tentative, si il est essentiellement politique, a été précipité et aggravé par l’absence de réflexion dynamique sur le processus même qui était en cours.

Aurait il été possible d’y remédier grâce à une connaissance et une utilisation prospective des outils d’étude de la dynamique ?

Les différences entre analyse politique et analyse dynamique amènent à proposer la notion d’analyse dynamique prospective, dont on espère qu’elle pourrait aider à prévoir les possibles et donc à choisir politiquement, en meilleure connaissance de cause. Mais ceci nécessite que :

- L’ensemble des interactions soit pris en compte, ce qui oblige à penser en termes de dynamique non linéaire, de complexité.

- Les ambiguïtés et les non dits, ingrédients traditionnels principaux des rapports de force, soient minimisés voire éliminés.

Il est clair qu’il faut, pour qu’une analyse dynamique prospective soit possible, à la fois une connaissance des outils, et une volonté politique de les utiliser.

Janine Guespin-Michel

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La réunion du 4 septembre

a regroupé 23 participants, dont 8 des personnes interviewées et deux autres membres de l’ex CIUN.

La discussion a porté sur l’intérêt et l’utilité de la démarche, qui semble avoir suscité une assez large adhésion ; sur la signification et l’importance de certaines bifurcations (notamment celle de la signature de partis en tant que tels ou celle entre vote et consensus) ; sur la possibilité de se prémunir des effets de certaines boucles de rétroaction positive conduisant à l’effet contraire de celui recherché ; sur les conditions de l’analyse dynamique prospective avec la nécessité d’éviter les non dits, qui sont consubstantiels des rapports de force politiques (est ce possible ?) ; sur la nécessité d’étudier les collectifs locaux. Parfois elle a un peu glissé vers l’analyse politique, car il n’est pas toujours possible de maintenir une frontière étanche entre les deux. Et ce d’autant plus que, comme l’a souligné un intervenant, la décision même d’étudier la complexité des processus, qui est à la base de l’analyse dynamique, est politique.

Janine Guespin a souhaité, pour conclure que de multiples groupes d’étude de collectifs locaux voient le jour à travers la France. De telles études, si elles étaient réalisées par des groupes de travail constitués pas des acteurs impliqués dans ces collectifs contribueraient aussi à la diffusion et à l’appropriation des connaissances nécessaires.

Notes :

[1] Une bifurcation : Si l’on change un peu un paramètre qui contrôle un système dynamique linéaire, l’état stationnaire change généralement aussi un peu. Mais avec les systèmes non linéaires, à partir d’une valeur dite critique du paramètre, la solution stationnaire ancienne cesse d’être stable et le système évolue vers une (ou plusieurs) autre(s) solution(s) qui peu(ven)t être très différente(s). Il existe différents types de bifurcations qui reflètent la richesse de comportement qualitatif des systèmes dynamiques non linéaires. Dans certains cas, lorsqu’il y a plusieurs solutions possibles (multisationnarité) le ‘choix entre les solutions peut être aléatoire, ou au contraire peut être favorisé par des contraintes extérieures

[2] un circuit de rétroaction désigne un ensemble d’éléments d’un réseau bouclé sur lui-même. On dit le circuit positif si chaque élément in fine se favorise, soit en favorisant les éléments qui le favorisent (A favorise B qui favorise A) soit en défavorisant ceux qui le défavorisent (C défavorise D qui défavorise C, circuit positif par double négation). Le résultat dynamique de ce type d’interactions est deux possibles (multistationnarité), A et B présents ou absents, C ou D présent .

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