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A - SIX FRONTIERES D’EMANCIPATION

mardi 19 juin 2007

Le mouvement d’émancipation tente de construire autant que possible une humanité libérée des contraintes qui la brident inutilement, une humanité ou des communautés diverses et réunies croisent leurs richesses sans rapports de domination.

Les forces qui mettent cette alternative en Å“uvre travaillent àcréer, élargir et pérenniser des espaces d’autonomie débarrassés des rapports de pouvoirs. Elles substituent la libre association des humains aux hiérarchies, aux murs, aux antagonismes et aux violences qui contraignent la vie en société.

Ce n’est pas sur des terres vierges que s’établissent ces espaces d’autonomie et de libre association, mais dans un espace déjàoccupé par des formes historiques de contrainte et de hiérarchie. L’émancipation affronte ces contraintes et travaille àles réduire. Ces obstacles concrets contribuent àl’identifier :

-  L’émancipation est libertaire, parce qu’elle se heurte àdes États puissamment constitués qui assurent la protection armée d’un ordre injuste et qui entravent l’accès du grand nombre aux décisions effectives par lesquelles se constitue, s’organise et s’oriente la vie collective.

-  L’émancipation est égalitaire, parce qu’on n’est jamais libre dans un rapport de domination quelle que soit la place qu’on y occupe et que pour cette raison l’inégalité des conditions et des identités est un obstacle majeur àla liberté de chacun et de tous.

-  L’émancipation est solidaire, parce que la segmentation de l’humanité en groupes et en individus jetés dans la concurrence rend impossible la conduite des collectivités par elles-mêmes, qu’elle les condamne àune fragmentation déprimante, àla cruauté de conflits stériles ou àl’adoration du berger par des troupeaux sans âme.

-  L’émancipation est anti-capitaliste, parce qu’aujourd’hui, l’hégémonie du capital sur les rapports de production et d’échange assujettit les rapports sociaux àla mécanique du profit, produit des divisions inutiles, cruelles et parfois meurtrières et entrave la constitution de communautés politiques autonomes pourtant nécessaires àl’exercice de la liberté collective.

Pour évoquer la nature des frictions où se gagne de la liberté, ce texte utilise la métaphore spatiale de frontière. Dans la pensée politique occidentale classique, le passage de la contrainte àla liberté s’est plutôt décrit sous des figures temporelles, après la pluie le beau temps, le vecteur du progrès lancé depuis un présent détestable vers la cible d’un avenir radieux. Il semble préférable de délaisser ce désir tendu vers des lendemains tellement intenses qu’on ne les reconnaîtra sans doute jamais dans aucun présent. Il paraît plus juste et plus efficace de dessiner la topographie d’un monde où déjàse partagent deux continents, celui de la contrainte et celui de la liberté. Les humains ne sont pas des fourmis. La preuve, c’est qu’ils font grève et ne travaillent pas le septième jour. La liberté n’est pas seulement une espérance. Elle est toujours déjàune expérience.

La vieille métaphore vectorielle disait : « Du fond de la servitude, le prolétaire se lève vers la liberté  ». Elle était inlassablement reprise par les damnés de la terre, foule esclave condamnée àl’agenouillement perpétuel et s’auto-persuadant qu’elle allait être un jour debout, debout. Mais ce beau jour, chaque fin de meeting le remettait àdemain. Il y a làbeaucoup de mots creux. C’est toujours d’un espace où il est déjàlibre, toujours parce qu’il en a déjàgoà»té la grandeur que l’esclave entreprend d’élargir sa liberté. La langue nouvelle que l’enfant du Yoruba et celui du Wolof forgent ensemble pour pouvoir se parler dans l’île caraïbe où ils ont été déportés, le conciliabule àvoix basse entre les rangs de cannes àsucre, le battement des tambours qui se cachent dans la nuit et l’habitent, les moments d’amour volés àla surveillance des gardiens sont déjàune expérience de la liberté. C’est autour de cette liberté déjàlàque s’agrègent les communautés et les motivations qui donneront force àla révolte. La cruauté des lois imaginées par les esclavagistes pour contraindre l’expérience de liberté témoigne de sa vitalité. Nul besoin de règlements cruels pour faire avancer les fourmis. Mais pour éteindre le souvenir de la liberté, le raffinement des supplices semble n’être jamais suffisant.

Nos existences arpentent les deux espaces et tout compte fait, elles ne s’y repèrent pas trop mal. Nous connaissons tous àpeu près le prix auquel nous sommes amenés àvendre notre temps sur le marché du travail contraint et cette connaissance plane sur nos entretiens d’embauche. Mais avec la même tranquille assurance, nous savons nous mouvoir dans la part sans prix de notre existence et si l’ami malade voulait nous payer les heures prises sur notre temps libre pour lui rendre visite, nous en serions meurtris. Notre univers, comme notre tête, est partagé par cette frontière conflictuelle et mouvante. Penser politiquement l’émancipation, c’est peut-être d’abord déterminer les segments de la frontière où de la liberté peut raisonnablement l’emporter et s’étendre. Dans cette configuration, petits grignotages et grandes avancées, tout est bon, rien n’est àremettre àdemain. Le mythe de la percée décisive y perd un peu de sa magie, c’est vrai, mais l’expérience a montré qu’il entretenait un cousinage obstiné avec la déroute ou les régimes d’occupation et on ne le regrettera pas.

Ce texte propose donc d’explorer six frontières où le travail politique d’émancipation est concrètement àl’Å“uvre et qui semblent particulièrement propices àl’élargissement de la zone libre :

- Frontière entre la libre activité et l’activité contrainte.

- Frontière entre le libre accès aux biens et leur accaparement par certains.

- Frontière entre la libre jouissance et l’aliénation marchande.

- Frontière entre le libre choix et la coercition

- Frontière entre la libre association et l’aliénation àdes pouvoirs hétéronomes.

- Frontière entre la libre rencontre et les oppressions identitaires.

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P.-S.

EMANCIPATION. Jean-Louis Sagot-Duvauroux. Licence creative commons.

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