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3/ La frontière entre la libre jouissance et l’aliénation marchande

mardi 19 juin 2007

L’émancipation n’a pas pour seul effet de construire autant que possible l’égale liberté de tous dans l’accès à certaines richesses nécessaires à une existence agréable et d’estomper ainsi, pour un avantage partagé, les immenses privilèges que les formes capitalistes du marché confèrent à une minorité de possédants. En même temps, elle libére notre rapport au monde de l’aliénation marchande qui fait oublier la saveur des choses et pousse à ne considérer que leur prix, plaçant l’imaginaire social sous l’emprise de la frénésie accumulative du capital.

Avant d’être une marchandise, une pomme est un fruit. Son utilité pour les êtres humains ne consiste pas d’abord dans sa capacité à remplir la bourse de certains et à en mettre d’autres au travail, mais dans la jouissance qu’on éprouve à la déguster. Évaluer la valeur de toute chose en argent et considérer la prospérité comme une accumulation de richesse marchande est une maladie que la domination capitaliste a presque universellement répandue. Dans la forme financière qu’ils ont prise ces dernières décennies, les pouvoirs économiques capitalistes ont porté à un niveau jamais atteint le divorce entre l’usage des biens à disposition des humains et leur fonction dans le processus de valorisation du capital. Le critère de l’augmentation du taux de profit règne désormais sur une part prédominante de la production et de la distribution des richesses. Il se subordonne de façon brutale les usages propres de ces biens et les enrôle abusivement dans ses mécanismes de domination. Toute chose tend à être considérée d’abord pour sa capacité à faire de l’argent, plutôt que pour son utilité concrète. Nous vivons dans une société où des centaines de millions d’entre nous ne mangent pas à leur faim. Mais lorsque que les pommes ou toutes denrées alimentaires sont considérées d’abord pour leur valeur marchande, alors il devient logique de les stocker ou même de les détruire si c’est un moyen de maintenir les cours. Le mouvement d’émancipation cherche à organiser la société et son rapport aux richesses produites de telle sorte que la logique des pommes soit d’abord de nourrir les humains ou quand, avant d’avoir fructifié, elles sont encore ces fleurs crémeuses rosissant sous les insistances du soleil, de les enchanter.

Parmi les biens aliénés sous forme de marchandise, il y a en premier lieu le temps humain. Acheté sous la forme d’un pur potentiel d’activité pour servir les desseins du capital ou assujetti au bon vouloir des puissants sous la fiction d’une tâche fournie par un prestataire individuel à un client qui a toutes les cartes en mains, notre temps doit accepter d’être dépossédé de lui-même, vidé, arraché à ces grandes tâches devant lesquelles nous sommes tous placés : donner de l’intensité, de la joie ou tout simplement de la sérénité à nos existences.

Détaché des aspirations propres et des particularités biographiques de chacun, il lui faut se montrer toujours plus flexible par rapport aux exigences du capital, toujours plus vide d’exigences individuelles, ramené à l’argent qu’il coûte et qu’il rapporte. Mais si l’aphorisme « le temps, c’est de l’argent » est une évidence désormais partagée, nous savons tous en même temps que sous un autre rapport notre existence est sans prix.

Les choses elles-mêmes subissent des déformations parfois monstrueuses pour pouvoir s’inscrire dans le carcan de la réalité marchande. Des firmes pharmaceutiques délaissent des médicaments performants, même quand ils dégagent des bénéfices, s’ils ne génèrent pas un taux de profit suffisant, et consacrent les moyens libérés à la mise en circulation de produits cosmétiques toujours plus sophistiqués à destination des minorités solvables. Les programmes télévisés destinés aux enfants, voire les émissions d’information sont subordonnés à leur capacité d’attraction pour le boniment publicitaire et sont utilisés comme leurres d’une pêche au « temps de cerveau disponible » qui a jeté ses lignes partout. Une violence mortelle, proprement inhumaine, s’établit dans l’élevage des êtres sensibles que sont les animaux, et finalement se retourne contre la santé humaine en même temps qu’elle habitue les sociétés à tenir pour négligeable la souffrance infligée à d’autres êtres quand c’est pour combler les appétits de ceux qui se jugent supérieurs.

Le climat, les ressources fossiles, l’eau sont exploités et souvent viciées pour remplir des fins vénales alors que la qualité même de ces ressources est une condition de survie pour l’humanité...

Réduit au rapport de consommation, le désir humain s’appauvrit, se segmente, perd son sens. Le capitalisme de maturité n’hésite plus à arraisonner la subjectivité des personnes dans ce qu’elle a de plus intime. Quand les désirs des consommateurs ne correspondent pas à l’offre, des industries appelées par antinomie « de communication » travaillent à les modeler dans le but d’ouvrir des marchés inédits. Sous le terme euphémisé de « société de consommation », on trouve la violente intrusion des marchands dans le temple du psychisme, le viol cynique des affects, leur conformation aux lois de la production en série.

La fétichisation d’une croissance définie par le critère purement quantitatif et marchand du produit intérieur brut sert les projets du capitalisme. L’émancipation le met en cause. Elle est étrangère à des politiques qui auraient pour horizon l’accroissement sans limite de la production des biens de consommation. Le seul critère qui permet de juger vraiment les fruits de l’activité humaine est leur capacité à nous faire mieux vivre, plus librement, plus durablement, en meilleure intelligence. Les politiques qui sacralisent l’ouverture de nouveaux marchés et l’augmentation du PIB marchand comme sésame du bonheur humain ont toujours pour principaux bénéficiaires les détenteurs du capital. Nous savons désormais qu’elles portent en elles la ruine d’une planète aux ressources limitées.

Pour produire tous ses effets bénéfiques, l’option de l’émancipation a besoin d’être étayée par l’apport, essentiel, du courant écologique. L’écologie politique, dont l’influence est importante et nouvelle en Occident, nous rappelle que ni le développement de la production des marchandises, ni l’usage de l’énergie ou de l’eau, ni le soin que nous prenons de nos corps, ni même la liberté ne peuvent se penser et se vouloir comme s’ils étaient sans limite. Cette pensée de la limite ne pousse pourtant pas ceux qui la porte à entériner l’idée que l’histoire de la liberté serait fermée. L’écologie politique invite les autres courants politiques, et la collectivité tout entière, à construire de la liberté en harmonie avec les limites du possible, celles notamment que tracent les rythmes de la nature. De ce fait, elle invite l’action pour l’émancipation humaine à travailler des voies d’élargissement de la liberté qui ne ruinent pas ses conditions d’existence.

Comment et pourquoi nous approprions-nous les biens dont nous avons besoin pour construire et améliorer notre existence ? Cette question a trouvé une multitude de réponses dans l’histoire des civilisations humaines. Mais le monde occidental, qui a étendu sa domination partout sur la planète, privilégie depuis longtemps la propriété conçue comme un rapport exclusif et vénal aux choses. Le capitalisme fructifie sur cette conception brutale de l’appropriation. Il se bat farouchement pour pouvoir capturer, tordre, voire détruire comme bon lui semble les ressources de la planète et toutes réalités qu’il ramène à de simples utilités économiques. Cette entreprise soulève des résistances d’où naissent des propositions alternatives. Il existe en effet des modes d’appropriation, de propriété ou de jouissance qui ne réduisent pas les richesses à leur valeur vénale, mais prennent en compte la singularité de leur usage et n’interdisent pas systématiquement que cet usage puisse être collectif, s’il est bon qu’il le soit.

Dans les deux derniers siècles, le mouvement ouvrier avait placé la question de la propriété des moyens de production et d’échange au cœur de son engagement politique. C’était juste, parce que l’appropriation privée du capital est le moteur même de graves altérations de nos rapports aux autres et aux choses. Mais il a presque toujours confondu appropriation collective et étatisation, gestion commune et planification bureaucratique. La grande diversité possible des formes de propriété et d’usage collectifs a été réduite à un modèle unique, celui de l’économie d’Etat. L’accent était porté sur le dispositif plutôt que sur ses effets émancipateurs concrets dans la vie des gens, sur les mécanismes d’exploitation du travail plutôt que sur l’aliénation de la société à l’argent. Le passage de la propriété privée à la propriété d’État a souvent été considéré comme un aboutissement d’où devait mécaniquement découler de l’émancipation. Il en est résulté un socialisme de consommation qui maintenait l’aliénation marchande dans le rapport aux richesses, avec une efficacité moindre à produire des marchandises en nombre et en qualité.

Les partisans de l’émancipation veulent remettre en chantier cette question.

Ils reconnaissent et favorisent la multiplicité des formes de propriétés collectives : entreprises nationales, services publics administrés, sociétés mutuelles, coopératives, communautés indivises, patrimoines collectifs, open source, propriété limité à l’usage ou concession non vénalisable de propriétés collectives, etc. Ils n’accordent pas de vertu émancipatrice spontanée à ces formes juridiques de propriété et les subordonnent toujours au bénéfice concret qu’on peut en tirer, à une modification concrète du rapport du corps social aux biens disponibles : libre accès à certains biens, constitution d’institutions et de patrimoines dont la gestion est libérée de l’obligation de faire un profit maximum, bonnes conditions de travail et de rémunération, satisfaction non marchande des besoins, subordination de l’échange marchand à la valeur d’usage, etc. La gestion collective, démocratique et transparente des biens communs est une condition indispensable à leur efficacité émancipatrice. Elle nécessite une vraie proximité entre le besoin ressenti et la forme de propriété ou d’administration, une vraie méfiance vis-à-vis des solutions technocratiques privilégiant le bon dispositif sur l’intervention des intéressés. C’est à ces conditions que le grand nombre peut s’investir dans les rapports de force, contrôler les choix politiques, vérifier leurs effets concrets.

C’est d’abord dans les champs où le critère capitaliste du profit maximum exerce une distorsion socialement ressentie dans l’usage des richesses nécessaires à la vie, que se pose avec une urgence particulière et que peut se résoudre efficacement la question des formes de propriété des moyens de production et d’échange. On voit pointer des résistances qui vont dans cette direction autour des industries pharmaceutiques, du foncier urbain, des moyens d’information, de communication et de culture et d’autres secteurs où la tension entre la satisfaction des besoins et les limites du capitalisme est trop aiguë.

La propriété privée peut aussi être une protection efficace de l’autonomie individuelle et jouer un rôle important dans l’exercice de la liberté.

Elle permet à chacun d’élargir son existence grâce à la jouissance de biens dont l’usage est nécessairement individuel. La prospérité matérielle des individus est une voie possible de leur liberté. Le droit au logement ou à l’électricité, s’ils sortent de la pétition de principe et s’inscrivent dans le concret, constituent d’authentiques « droits de propriété » réservant la jouissance de ces biens aux individus qui en bénéficient. Car les formes d’appropriation individuelles ne se limitent pas aux étroites clôtures dans lesquelles la propriété privée à l’occidentale tendent à enfermer nos liens avec la réalité qui nous entoure. L’exemple du logiciel libre et des licences copyleft montre que des droits de propriété peuvent même, lorsqu’ils sont intelligemment utilisés, garantir la liberté des usages et servir de digue contre la soumission aux exclusivités marchandes. Car si la propriété est sous certaines de ses formes une garantie de la liberté, le don et la mise en commun ouvrent cette liberté sur des perspectives beaucoup plus riches que l’usage exclusif et privé des biens dont on est propriétaire.

C’est en tout cas sans aucun dommage pour le droit du grand nombre à posséder librement des biens d’usage que la propriété peut être limitée au point où elle cesse d’être personnelle pour devenir capital, c’est-à-dire arme offensive, pouvoir sur autrui et ses biens propres, mise en danger de l’autonomie de chacun, broyeuse de vie, puissance aveugle.

L’émancipation n’arrête pas son chemin devant les protections barbelées dont les actionnaires entourent ce qu’ils revendiquent comme étant leur droit de propriété sur les grandes entreprises.

Il n’y a aucune fatalité naturelle à ce que les entreprises soient placées sous le régime de biens marchands dont on userait et abuserait comme peut le faire le propriétaire individuel d’une automobile ou d’un pantalon. Ce sont des communautés humaines multiformes, des corps juridiques complexes qui réalisent des équilibres (et dans l’état capitaliste des choses instituent de graves déséquilibres) entre des intérêts très divers. Les actionnaires veulent des dividendes. Les managers veulent diriger. Les salariés sont soumis à la nécessité de travailler pour vivre, rêvent de s’en libérer et, dans l’attente, tâchent d’en adoucir les formes. Les consommateurs veulent de bons produits pas trop chers. Les voisins veulent préserver un environnement sain, etc. Dans cette complexion, on voit mal pourquoi l’intérêt des actionnaires pour l’accroissement du profit ou celui des managers pour la concentration du pouvoir hiérarchique devraient par nature surplomber celui des salariés à ce que leur activité soit le moins contrainte possible, celui des destinataires des biens à ce qu’ils puissent en retirer une authentique satisfaction, celui des voisins à ce que l’existence de telles institutions ne nuise pas à leur cadre de vie et à leur environnement. Confier la conduite des entreprises et de l’économie à des intérêts dont la figure est l’accumulation pour elle-même - toujours plus de capital accumulé, toujours plus de pouvoir concentré - n’est pas seulement une assurance pour la génération sans fin de l’arbitraire et des inégalités. C’est un détournement profond du rapport qu’entretiennent les humains aux biens dont ils désirent la jouissance, une figure infantile et mortifère de la recherche du bonheur.

À ce point, le système nous susurre et parfois nous convainc qu’il faut bien rémunérer le risque et l’inventivité. Mais s’il était vrai que la justification morale des dividendes était la juste rémunération du risque, alors les salariés qui jouent leur santé au travail et leur emploi dans chaque variation de la conjoncture économique, ou encore les voisins des usines cyniquement classées « Seveso » (du nom d’une catastrophe mortelle pour les humains et pour la nature) seraient beaucoup plus riches que les actionnaires dont le portefeuille est assez diversifié pour les rendre gagnants à tout coup et qui, en tout état de cause, ne risquent guère que leur argent. Quant à l’inventivité, l’objection mérite qu’on s’y arrête. En ce début de XXIe siècle, Bill Gates, patron de l’entreprise informatique Microsoft, est l’homme le plus riche du monde. Il ne l’a pas toujours été. Sa fortune traduit en partie la reconnaissance de son apport bien réel à la civilisation : ingéniosité technique, capacité à mettre en œuvre ses intuitions, etc. Imaginons par hypothèse d’école que l’humanité reconnaissante lui accorde pour récompense les moyens de s’offrir sans compter les repas les plus fins, les hôtels les plus confortables, les vêtements les plus luxueux, les automobiles les plus raffinées, voire les moyens d’assouvir à satiété ceux des plaisirs du sexe que l’argent est en mesure de procurer. Le débours, même conséquent, serait limité par la taille de l’estomac, le temps de loisir et l’épuisement qui suit toute jouissance, même quand c’est de l’estomac de Bill Gates et de ses capacités à jouir qu’il s’agit. La fortune de l’homme d’affaire dépassant la richesse d’États entiers, satisfaire sans limite ses besoins limités laisserait intact l’essentiel de sa fortune.

De quoi peut-on bien rêver en effet lorsqu’on est riche à ne savoir qu’en faire, sinon jouir de sa puissance ? La fortune excédentaire de Bill Gates, celle qui lui reste quand il a assouvi tous les désirs qu’on peut satisfaire en payant, se transforme alors en pur pouvoir, en moyens d’influer sur la vie des autres, de changer le monde selon son désir, ses idéaux, ses préjugés. S’il se bat bec et ongles pour conserver et pour accroître sa fortune, c’est en raison des forces immenses qu’elle met à sa disposition, forces dont il peut user à sa guise sans rendre compte à personne. Par exemple en instituant une Fondation Bill Gates dont l’objectif est d’être une sorte d’État providence mondial privé. Et même quand ce pouvoir est officiellement transformé en œuvres de bienfaisance, il reste intact, laissant au bon vouloir d’un seul des moyens supérieurs à plusieurs décennies de programmes onusiens. Les esprits optimistes y voient le retour du despotisme éclairé. Les plus critiques y liront une forme nouvelle et particulièrement vulgaire de pastorat politique, où le pasteur n’a d’autre titre à exercer sa charge que le tas d’or qui lui a permis de la créer. Et en toute occurrence, on comprend mal en quoi l’ingéniosité technique et le génie commercial confèreraient à quiconque le droit de transformer l’humanité en troupeau de brebis, même bien soignées.

La frénésie accumulative du capital porte en elle le glissement de pouvoir qu’on voit devant nous et qui rend les autorités politiques élues si démunies face aux mécanismes du marché. Elle retourne contre la liberté du grand nombre les biens produits par son activité. Elle provoque l’accaparement continu des pouvoirs par des oligarchies fortunées.

Cette usurpation a pris une telle intensité et créé des déséquilibres si vertigineux qu’elle se redouble désormais d’une entreprise obsessionnelle de fortification, une inquiétante segmentation de la communauté humaine : muraille Nord-Sud, ségrégation urbaine, ghettos pour riches, barrières électrifiées, pièges à feu, caméras, zones sécurisées, etc. L’alchimie qui transforme la richesse produite par le travail en pouvoir ploutocratique est devenu l’alambic d’une violence vraiment très menaçante : la rage sécuritaire qui conduit les privilégiés à s’engager toujours davantage en faveur de pouvoirs autoritaires, violents et bellicistes, jugés seuls capables de préserver les forteresses de leur prospérité.

Toutes ces raisons donnent du poids à ceux qui tentent de retrouver le goût des pommes. L’émancipation n’a pas pour seul effet, ni comme seul objectif l’égalisation des conditions économiques. Ce n’est pas seulement pour rendre aux travailleurs le fruit et la maîtrise de leur travail qu’elle affronte la gestion capitaliste des biens utiles. C’est aussi et peut-être surtout pour inventer des liens nouveaux et respectueux entre les humains et l’univers qui les environne.

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P.-S.

EMANCIPATION. Jean-Louis Sagot-Duvauroux. Licence creative commons.

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