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4/ La frontière entre le libre choix et la coercition

mardi 19 juin 2007

Les frontières qui séparent les espaces libérés et ceux qui restent sous contrainte sont des lignes de conflit. En dernier ressort, quand toutes les autres façons d’en faire admettre la légitimité se sont montrées insuffisantes, c’est par la violence qu’en est assurée la protection. La police arrête les voleurs qui ne respectent pas les règles de la propriété privée telles que les lois les ont établies. Elle réprime la protestation populaire quand elle est jugée illégale ou dangereuse pour l’ordre public. L’institution militaire menace d’un feu mortel la remise en cause des États et des empires. Ces usages de la violence sont vécus de façon très ambivalente par le grand nombre. Pour autant qu’on pense indépassable ou même abouti le partage entre la contrainte et la liberté, des actions coercitives peuvent apparaître comme une sauvegarde. Aucune société n’évitera jamais que la vie des passants puisse être menacée par la pulsion ou l’intention criminelle d’un quidam. Toute personne ainsi mise en danger sera soulagée de se savoir sous la protection armée des agents de police. Il faut aussi parfois des policiers pour faire respecter le droit du travail ou une législation antiraciste. Mais chaque fois que ces forces coercitives semblent barrer un chemin de liberté possible, beaucoup les ressentent comme une pénible entrave. Les Africains ne trouvent pas spontanément normal que les déplacements soient aisés du Nord au Sud et lourdement policiarisés dans l’autre sens. Les jeunes désargentés des banlieues périphériques, quand des bataillons armés contrôlent leurs allées et venues vers le centre ville, n’y lisent généralement pas une mesure protectrice. En Iran, l’Etat va jusqu’à punir de mort par lapidation des femmes adultères. On comprend que le dépérissement de ces appareils répressifs puisse paraître à un certain nombre de celles qui les subissent non pas comme un danger pour la bonne tenue de la société, mais comme une protection bienfaisante.

De nos jours, l’exercice de la coercition reste placé pour l’essentiel sous l’autorité et la légitimité de l’État. Cette coercition constitue un verrou essentiel au maintien des pouvoirs établis et contribue à figer l’organisation sociale dans la situation où les rapports de force l’ont momentanément instituée. Le mouvement d’émancipation a toujours apporté une attention particulière, parfois exclusive, à la coercition exercée sous le couvert de l’État. Cette focalisation reposait sur une intuition juste : même lorsqu’elle sert des fins légitimes de protection, la violence brutale est la forme la plus avilissante d’exercice du pouvoir. Mais surtout, à l’examen, les dispositifs de coercition sont rarement employés pour offrir un surcroît de protection au plus grand nombre. Bien plus souvent ils servent à défendre le pouvoir de ceux qui les contrôlent à leur profit. Comme il est compliqué d’espérer se déprendre d’un maître à la fois plus fort et prêt à recourir à cette force pour rester le maître, le démantèlement des dispositifs de coercition qui n’apportent aucun surcroît de protection ou de liberté au grand nombre a toujours été, et reste, une ambition majeure du mouvement d’émancipation.

D’ailleurs, cet objectif est à notre portée, au moins partiellement. Il suffit de se tourner vers le passé pour constater que cette perspective n’est pas une vue de l’esprit, qu’elle peut s’inscrire positivement dans le concret. Les expériences historiques de disparition de dispositifs inutiles de coercition sont en effet légion et constituent de puissants stimulants pour l’imagination de qui se plaît à dessiner un monde sans domination. Ainsi, l’établissement de la liberté d’opinion a révélé l’inutilité et provoqué le rabougrissement des administrations en charge de la répression religieuse ou de la censure. L’abolition officielle des supplices, puis de la peine capitale a fait tomber en désuétude l’office des bourreaux. L’homosexualité active a longtemps été considérée comme un « fléau social » que les États se devaient de réprimer. L’abandon progressif et encore inachevé de ce contrôle d’État sur la vie affective et sexuelle a opportunément relevé les fonctionnaires de police de l’obligation de surveiller le lit des gens. On a même connu des appareils administratifs qui avaient pour seule fonction d’assurer l’exécution de politiques criminelles, par exemple, en France, le secrétariat d’Etat aux questions juives du gouvernement Vichy. Leur fin se nomme « Libération ».

Ces exemples du passé nous indiquent que bien des conduites sociales exercées sous contrainte policière et entérinées par de puissants préjugés peuvent aujourd’hui aussi et sans dommage pour la société être rendues à la liberté de chacun. Ils nous invitent à pointer les préjugés et les pratiques répressives dont on pourrait se passer sans délai. Ce travail d’inventaire est une des tâches de l’émancipation : parmi les institutions coercitives que nous subissons, combien sont vraiment nécessaires, et dans quelle mesure ? Dans quelles situations la liberté de chacun pourrait-elle se substituer efficacement à ces coercitions ? Voilà des questions émancipatrices de premier rang, très urgentes, très concrètes.

Ainsi, dans les grandes agglomérations françaises, on constate qu’une part importante de la présence policière visible est détournée des fonctions utiles de maintien de la tranquillité et de la sécurité publique, qu’elle se concentre sur des formes de répression sans intérêt s’il s’agit de rendre la vie quotidienne des gens plus paisible et plus sûre, mais très efficace pour intimider les classes populaires.

C’est le cas par exemple de la répression des déplacements. La tarification par zones des transports publics pénalise une deuxième fois les familles que la ségrégation urbaine a déjà vouées aux périphéries malcommodes. Les jeunes surtout ne l’acceptent pas et souvent bougent sans payer, pourchassés par des bataillons de contrôleurs dont la mine et l’armement participent artificiellement, mais de façon malheureusement efficace, à un sentiment d’insécurité paralysant. Les services publics de transport pourraient, comme la voirie, être d’accès gratuit, au moins pour les jeunes avant qu’ils aient trouvé du travail. En certains endroits, ils le sont déjà. En plus d’assurer une meilleure égalité, une telle réforme se traduit immédiatement par un reflux bienvenu des fonctions coercitives de l’État et des inhibitions qui les entourent.

Même constat pour ce qui concerne la traque aux étrangers du Sud présumés sans-papiers. Elle justifie le harcèlement policier obsessionnel de tous ceux qui n’entrent pas dans la catégorie de « Blanc » telle qu’elle s’est forgée dans l’histoire de la domination occidentale. Elle se paye d’un déploiement de force dont la cause n’est en rien la protection des personnes et des biens, mais l’application de lois récentes faites pour éviter la réparation des déséquilibres planétaires issus du colonialisme et pour apeurer l’électorat. Ces humiliations provoquent de l’intimidation, mais aussi de la révolte qui parfois se consume en violence désordonnée, notamment chez les jeunes qui les subissent quotidiennement parce qu’ils ne sont pas « Blancs ». Elles sont caractéristiques des stratégies par lesquelles une coercition ointe de la souveraineté étatique crée artificiellement des justifications à son existence. Elles tomberaient d’elles-mêmes si s’estompaient les vertigineux déséquilibres créés par la mondialisation capitaliste et la structure impériale des pouvoirs politiques mondiaux. Sous la pression du mouvement d’émancipation, les pouvoirs publics peuvent sans attendre jouer leur propre carte en remettant sur le chantier des mesures facilitant les échanges humains à travers la frontière Nord-Sud. Pour mémoire, jusque dans les années 1980, les ressortissants maliens, sénégalais ou nigériens n’avaient pas besoin de visa pour se rendre en France. On n’a pas le souvenir que s’en soient suivies de catastrophes particulières, ni même que cette situation ait provoqué des arrivées plus nombreuses que ce que nous connaissons aujourd’hui. Sauf qu’aujourd’hui, l’émigration Sud-Nord sème les cadavres sur les plages de Malte, d’Espagne ou des Canaries.

Paradoxalement, l’Union européenne, qui porte une lourde responsabilité dans cette situation, fait la preuve, à l’intérieur de son espace, que les frontières savent se dépoliciariser et laisser place à la libre circulation. Aujourd’hui, les étudiantes espagnoles peuvent librement suivre des cours à Londres, les plombiers polonais élire le maire de Lille s’ils résident dans cette ville, les touristes français oublier leur passeport lorsqu’ils vont à Venise en voyage de noces... Ces bienfaisantes innovations politiques se traduisent par un retrait localisé du contrôle coercitif de nos existences par l’État. Elles impriment dans les esprits le sentiment d’un destin commun et pacifique. Elles apaisent les ressentiments dont se nourrissent les guerres et le militarisme. Elles ouvrent la voie à la libre convergence des communautés humaines au-delà même des limites du continent. Étendu, libéré d’une logique marchande qui met aujourd’hui l’Europe en concurrence avec ses voisins du Sud, la disparition des barrières frontalières rend envisageable le désarmement et la démilitarisation des sociétés humaines, c’est-à-dire le démembrement du plus obscène et du plus menaçant des appareils de pouvoir.

C’est dans ses fonctions guerrières que tout État, même démocratique, déploie avec le maximum d’intensité son pouvoir coercitif sur les corps et son emprise sur les esprits. La guerre et sa préparation s’accompagnent toujours d’un effondrement des libertés civiles et politiques. Il arrive même que cet effondrement en soit le but. La paix est un des plus grands défis que doivent relever les collectivités humaines en quête d’émancipation. Son installation durable, comme en Europe de l’Ouest depuis deux générations, est l’argument le plus fort pour rendre politiquement crédible la perspective d’un véritable dépérissement de l’institution militaire, qui autoriserait la réallocation massive des sommes qui lui sont consacrées et consacrerait la perte de son influence dans la société et dans le gouvernement.

La tension émancipatrice travaille la frontière qui sépare des coercitions politiques anciennes (par exemple la répression des usagers impécunieux dans les transports urbains) et de nouveaux espaces potentiels de liberté (par exemple des transports publics gratuits). Elle est également aux prises avec des avancées contemporaines de la contrainte : reculs de la laïcité qui garantissait la non-immixion de la coercition étatique dans les choix spirituels de chacun, attaques contre le droit du travail et les libertés syndicales, constructions de murs matériels et institutionnels entre collectivités humaines, etc. Parmi ces évolutions adverses, le développement de ce qu’on appelle parfois « la société de contrôle » est particulièrement préoccupant.

Depuis quelques années en effet, les moyens techniques de surveillance des gouvernants sur les gouvernés ont connu un tel développement que ces contrôles changent de nature. L’identification, la localisation, la surveillance de nos faits et gestes sont désormais techniquement possibles grâce aux caméras proliférantes et miniaturisées, aux papiers d’identité biométriques, aux moyens informatiques de fichage, aux possibilités de pistage des pratiques et des habitudes de chacun que permettent Internet, la téléphonie, les cartes bancaires ou les systèmes télématiques de navigation. On peut ainsi connaître les goûts littéraires, les habitudes de déplacement, les choix idéologiques, les relations amicales ou amoureuses de qui possède une carte american express, pratique la navigation sur le web ou dispose d’une automobile connectée par GPS aux satellites militaires américains. Il paraît même que nous n’avons encore rien vu : les nanotechnologies devraient en effet démultiplier les capacités de contrôle de ceux qui savent les utiliser. Les conditions politiques et subjectives de cette explosion de la surveillance sont artificiellement créées par des stratégies impliquant ouvertement des dirigeants politiques, des puissances médiatiques, des lobbies militaro-industriels. Des manipulations médiatiques renforcent les peurs diffuses avec comme dessein de rendre acceptable, au nom de la sécurité, la surveillance généralisée des personnes. La deuxième guerre du Golfe, illégalement engagée, justifiée sur la base de mensonges et de manipulations avérées, médiatiquement relatée par des journalistes placés avec leur consentement sous l’influence du commandement militaire a sans doute marqué un tournant dans l’usage politique de ces techniques de contrôle.

Des formes nouvelles de pouvoir naissent de ces modifications techniques et politiques. Les dispositifs de coercition s’appuient de plus en plus sur la policiarisation organique du corps social. Artificiellement apeuré, chacun devient potentiellement complice d’une surveillance invisible, indolore, moins directement agressive que les coups de matraque, mais infiniment plus efficace s’il s’agit de conduire le grand nombre à abdiquer sans douleur et par soi-même la condition d’homme libre. Cette évolution laisse entrevoir un possible effacement du mouvement d’émancipation, car la liberté n’est pas une essence, ni une nature. Elle peut disparaître et avec elle la frontière ici décrite, ainsi que tout espoir d’émancipation.

Ces modifications dans le système de contrôle et de répression n’excluent pas le renforcement des anciennes formes de la coercition policière ou militaire. Elles s’y articulent et les renforcent. Ainsi, lorsqu’il s’agit d’empêcher que des étrangers entrent sur le territoire national, la technique du centre de rétention administratif, inventée dans les colonies, perfectionnée à l’occasion de l’application des lois anti-juives durant la seconde guerre mondiale rend toujours de grands services à la police des étrangers. Lorsque la part de la jeunesse française qui a le malheur de vivre dans les ghettos de pauvres s’est sentie solidaire d’enfants pourchassés à mort par la police et humiliée par les propos ouvertement provocateurs du ministre de l’Intérieur d’alors, la réaction n’a pas été de chercher à rétablir le dialogue, mais de décréter l’état d’urgence et - dans la grande tradition gaullienne - de le prolonger sans raisons de longs mois après les événements. Aux Etats Unis, depuis la fin de l’esclavage, l’incarcération massive des jeunes afro-américains a été considérée par certains comme un moyen de régler la « question noire ». Politique efficace puisqu’en 1995, deux millions d’entre eux se trouvaient sous tutelle pénale - prison, liberté surveillée ou liberté conditionnelle -, soit 10 % de l’ensemble des afro-américains adultes et 40 % des jeunes. Politique contagieuse depuis qu’en Europe la répression des habitants ayant des ascendances dans les anciennes colonies justifie la réclusion toujours plus importante de tous ceux que les pouvoirs trouvent profitable de présenter comme des corps étrangers. La surveillance des courriers électroniques change la donne, mais elle n’empêche pas les grands États réputés libéraux de confier à leurs polices la militarisation des questions sociales pendantes. Les services secrets des grandes puissances sont vite devenus experts dans la surveillance par ordinateurs, mais il leur arrive de torturer aussi, à l’ancienne, des « combattants ennemis » privés de tout droit et de tout recours.

La coercition s’étoffe conjointement d’une autre nouveauté de taille : l’affermage par les États de la surveillance, de la répression ou de la guerre à des puissances privées que rien ne peut empêcher, dès lors qu’elles sont armées, de jouer pour leur propre compte. Mercenaires supplétifs des guerres impériales, fichage des mauvais payeurs par les banques ou les organismes sociaux, vigiles postés devant les banques, publicités ciblées démultiplient le réseau des fonctions répressives qui s’insinuent dans l’expérience quotidienne, s’y ajustent au petit point jusqu’à paraître naturelles, jusqu’à faire de leurs cibles les meilleurs avocats des politiques dites de sécurité.

La société de contrôle n’est pas un fruit vénéneux de la technologie. Certes, les progrès technologiques décuplent l’efficacité des contrôleurs, mais c’est le projet de contrôler toujours plus efficacement une masse toujours plus nombreuse de comportements humains qui les fait exister et leur donne signification. La société de contrôle n’est pas non plus l’enfant du progrès, mais la mise en œuvre du projet de l’esprit de police qui structure de plus en plus et de mieux en mieux la vision du monde des oligarchies politiques et entrepreunieurales. Cet esprit a pris pour nom libéralisme. Le mot même est un abus de langage, car le soi-disant libéralisme d’aujourd’hui n’a vraiment rien de tendu vers la liberté. Il est vrai que les libéraux de ce libéralisme font l’apologie de l’auto-régulation de marchés libres, où la concurrence est libre. Mais ce qui constitue désormais le cœur de leur vision du monde n’a pas grand chose à voir avec la liberté humaine. On y lit plutôt l’importation des schémas, des modèles et des catégories de la biologie moderne pour penser la société. Il n’est plus question de communautés de citoyens libres, ni même de sujets qui se définiraient par leur capacité juridique. Il n’est pas davantage question de société civile ni a fortiori de communautés politiques formant des peuples. On compte désormais en individus et en populations. « Les populations » : vieille dénomination commune aux humains, aux mouches et aux arbres désignant dans la langue des impériaux les habitants des colonies jugées trop inertes pour être considérées comme des peuples et désormais benoîtement utilisée pour dégrader aussi les communautés humaines des métropoles occidentales. Ces populations ne sont plus engagées dans des projets, mais dans des systèmes dont les caractéristiques essentielles sont d’être présentés comme complexes et auto-régulés à la façon des corps vivants.

Les collectivités humaines sont décrétées systèmes quand on veut que soit crue l’articulation organique de chacun de leurs membres et de chacune leurs instances : dans toute société, il y aurait des mains vouées à exercer leur fonction de mains et organiquement dissuadées se révolter utilement contre les pieds, le cœur ou le cerveau. Ces systèmes sont dits complexes pour faire admettre que toute action volontaire des éléments du système ne peut qu’en enrayer l’efficacité globale et se retourner contre ceux qui ont voulu le modifier : la grève entreprise pour empêcher une délocalisation est réputée en accélérer l’inévitable échéance. Ces systèmes sont prétendus auto-régulés pour convaincre que leur ordre interne est le seul qui soit naturel et qu’on ne peut par conséquent y toucher sans se nuire : toute intervention politique dans leur fonctionnement provoquerait inévitablement des effets pervers négatifs qui aggraveraient la pathologie du corps social.

Le monde que dessine cette idéologie n’est plus fait d’êtres humains plus ou moins libres et plus ou moins responsables d’un destin qu’ils auraient été en mesure d’imaginer plus ou moins collectivement. Il n’y a que les flux internes du cheptel, qu’il convient d’optimiser afin de conserver et d’augmenter le troupeau. La gestion des ressources humaines remplace toute action collective prétendant définir ses objectifs par elle-même. Évidemment, mais c’est tu, les gestionnaires de flux ne se pensent pas comme faisant partie du troupeau. Ces bons pasteurs se donnent pour mission d’en assurer la sécurité, la tranquillité, la santé, la productivité - la vie. Faire en sorte que les brebis vivent longtemps, calmement, efficacement. C’est cela que certains auteurs nomment bio-pouvoir.

Dans un tel monde, il n’y a plus d’espace commun où échanger et confronter intérêts et opinions, plus de place publique où traiter ensemble des affaires communes, plus de lieux où s’inventer un imaginaire politique et social commun. Seule reste la compétence technique à gérer des flux de population, d’informations, de marchandises et de numéraire. Dans une telle vision du monde, il n’y a de réalités que quantifiables, et de rationalités que comptables. Dans une telle vision du monde, le problème des gouvernants n’est plus de soumettre les gouvernés à leur volonté, il est de connaître à fond leur comportement, de prévoir et d’anticiper leurs actions afin d’éviter qu’elles perturbent l’auto-régulation des flux. Le gouvernement se fait gouvernance. Les sondages et l’audimat prennent le pas sur la délibération publique.

Les domaines de la vie sociale où le bio-pouvoir est d’abord apparu avec le plus d’évidence sont la santé publique et la sécurité routière. Naguère, on soignait les malades et on arrêtait les chauffards. Sous le bio-pouvoir, on gère le « capital santé » des biens portants, y compris sans leur consentement, voire même contre leur volonté, parfois en criminalisant les comportements jugés malsains. Récemment, un automobiliste français renverse un piéton qui traversait pourtant sur un passage protégé, mais la Cour de cassation retient la responsabilité du piéton renversé au motif que son alcootest est positif. Traverser la rue en ayant bu un peu trop et sans avoir fait de mal à personne peut donc désormais constituer une faute en soi.

Désormais, on sauve des vies virtuelles qui n’ont d’existence que statistique - la différence supputée entre le nombre d’accidentés de l’année et celui de l’an prochain, le nombre de morts virtuels cancérisés par leurs voisins fumeurs - au prix d’une surveillance toujours plus fine des comportements de chacun, de la transformation de notre environnement (encore un concept biologique) en bio-système normalisé dans lequel l’idée même de liberté n’a plus aucun sens.

L’émancipation ne l’accepte pas. Elle résiste à la peur qui soumet les esprits à la société de contrôle comme aux évidences instillées par le bio-pouvoir. Elle se reconnaît dans les innombrables foyers de résistance qui cherchent à affronter, contourner, ignorer les formes anciennes ou nouvelles de la coercition. Il y a de l’émancipation quand des syndicalistes de compagnies d’électricité détournent les systèmes modernes d’information pour prévenir les coupures de courant frappant des familles en difficulté. Il y a de l’émancipation quand des informaticiens qui sont aussi des artistes lancent des jeux perturbateurs contre l’envahissement publicitaire ou la cyber-surveillance. Il y a de l’émancipation chaque fois qu’une personne ou qu’un groupe a le courage d’accueillir et parfois de cacher, des enfants traqués jusque dans leurs écoles parce qu’ils sont sans papier, malgré des lois de plus en plus répressives contre les manifestations de solidarité. Il y a de l’émancipation dans la foison des causes grandes où petites qui usent des nouvelles façons de communiquer pour donner l’alerte quand une expulsion locative se prépare, pour déjouer le pouvoir des médias dominants, pour construire des utopies concrètes où s’expérimente de l’autonomie. Il y a de l’émancipation, de la liberté, de la jubilation aussi, chaque fois qu’une faille permet de mettre du sable dans la mécanique. Il manque encore que les actions multiformes contre les avatars contemporains de la coercition participent explicitement à construire la résurgence politique du désir de liberté. C’est une des grandes tâches contemporaine de l’émancipation.

La question de la coercition oblige à poser celle plus large de la contrainte. Toute vie en société implique des contraintes individuelles et collectives. On a vu que certaines sont inutiles et que leur suppression s’est révélée possible, épanouissante, appréciée, durable. D’autres sont nécessaires parce qu’on ne peut pas faire sans, parce qu’on ne sait pas comment faire sans ou parce qu’on ne sait pas encore qu’on pourra un jour faire sans. Ces contraintes seront-elles imposées à l’individu de l’extérieur, par les autres, par des moyens coercitifs, par la force des choses ? Vont-elle revêtir la signification d’un destin cruel, auquel il convient de se résigner et de se soumettre ? Ne peuvent-elles être comprises, aménagées, vécues, agies librement, parce que des individus adultes et libres sont à la fois capables d’accepter des nécessités indépassables, de les investir de significations émancipatrices, de les prendre en charge à travers des institutions librement imaginées pour ça ?

Imaginer des sociétés d’où toute coercition serait bannie est un exercice spirituel salutaire. Il permet d’aiguiser la créativité sociale, audace rafraîchissante dans un monde si soumis aux évidences dominantes. Il permet surtout de pointer les contraintes étatiques inutiles et de travailler à les dissoudre. Mais croire qu’il est possible d’abolir ces contraintes du jour au lendemain, ou même au terme d’un processus historique révolutionnaire relativement bref est un enfantillage. Il est utile et fécond de rêver à une société sans contrainte. Il est utile et fécond de discerner aussi les contraintes momentanément ou même définitivement indépassables, car c’est la seule voie pour s’organiser néanmoins de la manière la moins aliénante possible et de telle sorte que ces contraintes soient le plus périssables possible.

La nécessité naturelle nous contraint, par exemple, à nous alimenter tous les jours. Mais avec l’invention de la gastronomie et pour peu que le temps ou l’argent disponibles nous le permettent (autre champ d’émancipation !), nous sommes capables de transformer cette contrainte biologique en fête quotidienne où se partagent la créativité et la diversité du génie humain, l’alcool des plaisirs mutuels, l’amitié joyeuse.

La nécessité sociale nous oblige, par exemple, à travailler. Le plus souvent, nous travaillons pour un autre, et pour que cet autre qui est déjà plus riche que nous s’enrichisse encore. Bien sûr, l’exploitation et l’aliénation n’épuisent pas la signification de notre travail. Même soumis à la contrainte du taux de profit et à la hiérarchie patronale, il n’est pas impossible au bottier d’éprouver de la fierté à fabriquer des bottes. Même obligé de travailler trop vite, trop longtemps et pour trop peu d’argent, il peut se lier d’amitié avec le bottier qui travaille à côté de lui. Et c’est grâce à cette expérience de l’inaliénable liberté tapie au cœur du temps contraint que l’esprit libre du travailleur s’autorise également à imaginer ce que pourrait être la fabrication de bottes si elle n’était soumise ni à la loi du profit, ni à celle de la hiérarchie patronale. C’est dans le même mouvement qu’il se permet parfois d’observer qu’une entreprise, c’est avant tout un collectif de travailleurs qui connaissent leur métier, des hommes et des femmes sans doute mieux placés que quiconque pour organiser efficacement le travail, en le libérant des contraintes inutiles que font peser sur lui, de l’extérieur, la soif d’argent des actionnaires et la volonté de pouvoirs des managers. La fabrication des bottes porte aussi de l’émancipation possible. Émancipation des contraintes internes à la production : formes à imaginer, secrets de fabrication, inventions astucieuses. Émancipation des contraintes imposées de l’extérieur par la domination d’oligarchies diverses qui introduisent dans l’organisation du travail des logiques sans rapport avec la qualité des bottes ou l’intérêt du bottier pour sa tâche.

La plus belle et la plus féconde des contraintes auxquelles il nous est impossible d’échapper, c’est le caractère social de l’existence humaine, êtres humains mâles et femelles, chacun naissant du ventre d’une autre, chacun construisant son humanité par transmission, chacun apportant ses mots et ses gestes à la construction du sens commun. C’est pourquoi, pour les amis de l’émancipation, le dépérissement de la coercition et l’autonomie qui s’y substitue ne se mesurent pas à des formules individualistes abstraites - je fais ce que je veux - mais par un élargissement concret d’une liberté humaine nécessairement inscrite dans un dessein collectif. Ce n’est pas non plus le « je me donne à moi-même ma propre loi » de la tradition républicaine. Il ne suffit que le peuple (ou ses représentants) fassent la loi pour que le principe de l’autonomie politique soit réalisé. Il est bien possible d’être aliéné à des institutions auxquelles on a pourtant donné son consentement. Pour aller vers l’autonomie, il faut que la loi que je me donne produise concrètement des espaces non contraints ouverts à la libre activité, et que je l’aie voulu pour la liberté qu’elle me donne.

L’autonomie consiste à refuser de s’aliéner aux décisions que d’autres prennent pour soi, non pas à refuser l’autre. Elle nécessite d’imaginer ensemble, de produire ensemble, de créer ensemble et de faire ensemble des choix. Dans l’action libre, l’autonomie des autres n’est pas une limite, elle est un appel à être autonomes ensemble. Il nous faut articuler nos autonomies pour les élargir, pour tirer de notre indépassable dépendance les uns par rapport aux autres un surcroît de liberté. Contrairement à ce qu’on dit partout, ma liberté ne s’arrête pas là où commence celle des autres. Comme l’écrit Cornelius Castoriadis, philosophe ingénieux : « Ma liberté commence là où commence celle des autres ».

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P.-S.

EMANCIPATION. Jean-Louis Sagot-Duvauroux. Licence creative commons.

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