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6/ La frontière entre la libre rencontre et les oppressions identitaires

mardi 19 juin 2007

Les religions, les règles intériorisées de la coutume, les héritages culturels et idéologiques, la famille contribuent à asseoir les systèmes de pouvoir en même temps qu’ils permettent l’existence d’un espace commun entre les humains. Parmi ces coercitions, celles liées à la hiérarchisation des identités humaines prennent une place particulièrement lourde dans l’histoire des maux inutiles qui mutilent l’humanité.

Le plus grand bouleversement qu’ait connu histoire humaine des cinq derniers siècles est la conquête de la planète par les Etats de nations qui se sont elles-mêmes définies comme « blanches ». Cette conquête s’est justifiée, entre autres arguments, par la prétendue supériorité raciale des conquérants. Elle a puissamment structuré les représentations et le langage en même temps qu’elle continue d’engendrer un déséquilibre économique vertigineux entre le Sud dominé et le Nord dominant. Les hiérarchisations identitaires d’origine coloniale se sont ajoutées à d’autres nées dans la nuit des temps, comme la domination des hommes sur les femmes, avec la persécution de toutes les formes de vie affective et sexuelle contrevenant aux modèles patriarcaux. L’histoire religieuse a produit ses propres ferments de persécutions, tout particulièrement en terres monothéistes et notamment contre les juifs, socle d’intolérance et de haine sur lequel a pu se construire l’antisémitisme irréligieux des nazis. Pour des causes et par des processus variés, des peuples et des identités humaines se trouvent stigmatisés un peu partout dans le monde.

Les dominations identitaires ne sont pas des reliquats d’un lointain passé vouées à se détacher de la branche comme feuilles mortes en automne. Certes, elles ont une histoire autonome qui excède les temps modernes. Certes, les combattre nécessite une réflexion et des types d’action spécifiques. Mais elles s’articulent étroitement avec les contraintes qui naissent du capitalisme et composent avec elles un système de domination constitutif de la modernité. L’abaissement des Noirs dans les représentations nées de et pour la traite atlantique, de et pour la colonisation a joué un rôle direct dans l’accumulation primitive du capital comme dans la polarisation des pouvoirs et des richesses au Nord de la planète. Les effets identitaires de la colonisation interviennent massivement dans la mise en concurrence mondialisée de la force de travail ou dans la structure des grandes agglomérations urbaines du monde occidental. Ghettos urbains, mortelles frontières ou chasse aux sans-papiers nous le rappellent jour après jour : les humiliations et la répression que connaissent les émigrés du Sud caractérisent l’histoire contemporaine et jouent un rôle majeur dans les processus contemporains d’exploitation du travail. De la même façon, la pudibonderie bourgeoise ou la pornographie libérale, formes modernes de la sexualité patriarcale, conforment puissamment nos vies affectives et nos comportements. On ne s’en libère pas sans des mises en mouvement spécifiques.

L’émancipation féminine traverse les communautés humaines où les hommes dominent les femmes, c’est-à-dire presque toutes. En perspective, elle dessine des sociétés où les distinctions de genre, ainsi que les rapports affectifs et sexuels que les humains entretiennent entre eux seraient entièrement rendus à l’autonomie des intéressés. Pourquoi le fait d’être homme ou femme peut-il être utilisé pour aggraver la concurrence sur le marché du travail ? Quel avantage la société retire-t-elle de la prédominance des mâles dans les fonctions politiques de pouvoir ? Quel intérêt y-a-t-il dans les relations familiales ou civiles à assigner à chacun une identité sexuelle normée et à hiérarchiser en fonction de cette identité les formes d’union par lesquelles les humains forment des foyers ?

À l’intérieur même de ces foyers, le mouvement de l’émancipation féminine a déjà bien écorné les divers modèles de familles patriarcales. En France, le mariage est devenu une option et ceux qui ne s’y conforment pas ne sont plus soumis à l’opprobre. L’assujettissement personnel des épouses et leur affectation au travail domestique gratuit est en recul. Les mutilations physiques ou les signes vestimentaires marquant la soumission des femmes à des normes patriarcales de la sexualité sont contestés. Peu à peu, les foyers homosexuels imposent leur place dans la communauté. Le poids des pouvoirs extérieurs sur notre vie affective et nos liens les plus proches diminue.

Le féminisme, la libération sexuelle, le démantèlement de certaines formes patriarcale de l’organisation du foyer apportent aussi des éclairages très suggestifs sur la façon dont de l’émancipation peut être concrètement mise en œuvre. Ces mouvements accordent une importance égale à la domination et à la soumission. Pour se libérer d’une oppression identitaire, il ne suffit pas de renverser la forteresse de l’oppresseur, il faut aussi prendre confiance dans la liberté, lui trouver bon goût et se débarrasser des plis de la soumission. De telles évolutions rencontrent en permanence les limites concrètes de l’émancipation, nous montrant qu’elle est toujours un processus, jamais une terre promise, jamais un « lendemain qui chante ». La liberté sexuelle est limitée par le fait que certains désirs contreviennent à l’autonomie d’autrui et doivent être maintenus à l’état de fantasmes. La dissolution des rapports patriarcaux ouvre des espaces de liberté, mais elle doit s’accommoder de la construction intime du psychisme qui a pu se dérouler dans une autre temporalité. Une pensée sincèrement anti-patriarcale peut cohabiter avec des formes de désir construites dans un imaginaire patriarcal. Et quand le cas se présente, il faut bien élaborer sa vie commune en tenant compte de cette boiterie

Beaucoup de courants de l’émancipation féminine sont marqués par un vrai désintérêt pour les discours ronflants qui se payent de mots, pour les flon-flon et la gloriole institutionnelles. Bien souvent, la parole de l’émancipation féminine ne prétend pas couvrir l’universel. Elle parle pour les femmes, pour des femmes qui ne veulent plus de la domination qu’elles subissent. Elle évite de ce fait l’illusion de l’histoire unique, si profitable à la domination impériale et masculine, cette pétition d’universalité qui a lourdement pesé sur l’action du mouvement ouvrier occidental mené et dirigé non pas par l’humanité en devenir, mais par des mâles blancs vivant dans la part industrialisée de la planète. Cette illusion de centralité a gravement mutilé le mouvement d’émancipation tel qu’il s’est développé concrètement dans les pays occidentaux. Elle l’a empêché de s’installer dans sa vraie grandeur, c’est-à-dire comme « une des » paroles émancipatrices, « un des » espaces humains intéressés à de la liberté, à des formes de liberté correspondant à ses goûts singuliers. Elle a sérieusement handicapé l’émancipation concrète de ceux qui s’y étaient engagés et les a souvent détournés de concourir par l’échange mutuel des expériences à l’émancipation des autres.

L’émancipation féminine ne parle pas pour tout le monde parce que tout le monde n’est pas femme. Ça ne l’empêche pas pour autant de faire entendre une parole sans laquelle c’est l’émancipation de tout le monde, la capacité de tout le monde à construire des communautés libres et ouvertes qui se trouvent mutilées. Ce mouvement apporte une rectification fondamentale à toute pensée émancipatrice. Il n’est pas un chapitre dans un programme émancipateur. Il est un des centres autonomes de l’émancipation humaine, entrant en débat avec d’autres centres et re-constituant tout l’équilibre de la rencontre.

Les partisans de l’émancipation se reconnaissent dans la mondialisation des relations humaines qui se nouent en même temps que s’étend la globalisation capitaliste, et souvent contre elle. Le développement des voyages, des télécommunications, d’Internet, le sentiment d’appartenir à la même planète, le désir ressenti partout de bénéficier des avancées de la civilisation ont créé une situation démographique inédite dans l’histoire humaine. À la faveur des voyages et des migrations, les amitiés, les liens familiaux, les goûts culturels et artistiques déjouent les frontières Nord Sud, au moment même où la globalisation des pouvoirs capitalistes fait de ces frontières un instrument meurtrier de gestion de la force de travail.

Certes, cette mondialisation déjà massive des relations humaines n’échappe pas aux déséquilibres symboliques et matériels qui déchirent la planète. Les déplacements internationaux ressortissent pour une grande part au tourisme, une pratique qui même décrétée équitable, est un choix de consommation globalement réservé aux habitants du Nord et où certains voient le contraire du voyage. La passion amoureuse la plus vive n’abolit pas comme par enchantement la structuration profondément racialisée de nos représentations, même quand les amoureux sont de couleur différente. En même temps que ces fils se croisent par millions et créent le désir d’autres mondes, il faut inlassablement dénouer les cent embûches posées sur nos chemins par l’histoire des dominations identitaires, reprendre jour après jour le travail de décentrement réel, concret, affectif qui seul permet de faire correctement accueil à l’altérité civilisationnelle. Mais le mouvement d’émancipation voit dans ces réalités en construction un bon levier contre l’éventualité catastrophique d’un « choc des civilisations » ou l’uniformisation d’une planète passée au broyeur de l’Empire commercial et militaire universel.

Contrairement à la globalisation coloniale et capitaliste, l’émancipation n’éprouve pas le moindre attrait pour une standardisation transnationale de la société humaine. La diversité culturelle bien sûr, mais aussi les singularités de langues, de formes symboliques, d’histoires, de paysages, d’habitudes et de règles de vie, de pratiques et de structures sociales, religieuses ou politiques doivent pouvoir continuer à donner leurs fruits inattendus, à produire pour chaque génération des composés culturels aléatoires et multiformes. Cette profusion toujours en mouvement est notre plus belle richesse. L’émancipation s’émerveille de sa variété. Elle n’ignore pas que les singularités dont elle est faite peuvent aussi se dresser les unes contre les autres mais fait le pari de leur possible coexistence. Elle se réjouit aussi quand elles s’enchevêtrent. Elle favorise tout ce qui rend plus fluide le partage et la recomposition de ce foisonnement, en premier lieu la libre circulation des humains sur leur planète.

D’anciennes puissances esclavagistes et colonialistes comme la France sont placées devant l’urgence de dépasser leur histoire de domination, afin que tous les membres d’une société devenue multicolore puissent y trouver une place égale. L’identité française telle qu’elle se représente spontanément s’alimente principalement à deux sources : l’histoire de la République et l’histoire de l’empire colonial.

Dans nombre de réactions spontanées, on constate que pour être ressenti comme un vrai Français, un Français-correspondant-au-modèle-secret-du-vrai-français, mieux vaut être Blanc. La République colonisatrice a inventé, outre les massacres, les spoliations ou les transferts de population, les doubles statuts, les doubles collèges et les mille arguties juridiques rétablissant pour les non-blancs, les non judéo-chrétiens, les indigènes le statut de sujets que la Révolution avait aboli au profit de celui de citoyen. Aujourd’hui, l’Empire colonial n’existe plus et la discrimination juridique des descendants de colonisés est battue en brèche. C’est bien. Mais la discrimination morale et politique perdure. Elle reconduit un système où le peuple souverain des citoyens généralement blancs recommande à ses sujets de se conformer sans mot dire au modèle et de s’y intégrer. Symptôme manifeste de cette conformation, en dépit du fait que beaucoup de descendants de colonisés bénéficient du droit de vote et sont éligibles, à la date où ce texte est écrit et exception faite des représentants des territoires et départements d’outre-mer, aucun d’entre eux ne représente le peuple souverain au Parlement de la République française. En France, l’égalisation des conditions symboliques et politiques au profit des descendants de colonisés constitue une des frontières les plus sensibles de l’émancipation politique parce que la partie la plus populaire du peuple, stigmatisée par les phénomènes de racialisation issus du colonialisme, reste globalement exclue des représentations dans lesquelles se reconnaît le peuple souverain. La République du peuple tel qu’il est vraiment reste à construire. Cette situation est le symptôme localisé d’une inégalité généralisée des identités humaines dans l’exercice des pouvoirs et pour l’accès aux biens.

Des mouvements planétaires comme l’altermondialisme commencent à donner une voix politique aux potentialités politiques considérables qui travaillent des multitudes humaines désormais reliées. Ces évolutions de la société mettent en crise les vieilles formes d’attachement communautaires, qu’elles soient nationales, religieuses ou ethniques. Toutes les lignes derrière lesquelles se définissaient les peuples et leurs relations aux pouvoirs sont en train de bouger. Le mouvement pour l’autonomie politique du grand nombre se trouve clairement entravé par des définitions devenues trop étroites de la nationalité, de la citoyenneté et de la souveraineté populaire. Il remet en cause les cadres juridiques qui interdisent l’exercice de la citoyenneté aux habitants ne disposant pas de la nationalité du pays où ils résident. Désormais, de plus en plus de personnes vivent hors de leur territoire national. Les partisans de l’émancipation trouvent bon de faire de la politique partout où l’on se trouve et d’en établir partout le droit. Ils travaillent à ce que les libertés civiles, sociales et politiques soient garanties à tout humain là où il est. Alors que les gardes-frontières tentent de réprimer les flux de population pour les canaliser au seul profit de l’économie, l’émancipation fait entrer dans le concret de l’existence le droit inaliénable à vivre librement ses relations affectives, à s’aimer sans demander la permission, à fonder son foyer dans la liberté mutuelle, à développer de façon autonome et sans frontière ses solidarités interpersonnelles. Elle travaille à construire la liberté de bouger sur sa planète. Elle contribue aussi à créer les conditions économiques et politiques permettant de rester dans son pays en y bénéficiant de conditions de vie dignes des standards de notre époque.

L’alternative de la libre rencontre répare une segmentation de l’humanité qui se traduit par d’humiliantes discriminations. Ses perspectives ouvrent sur la constitution de forces sociales et politiques capables d’affronter avec toute la force nécessaire les puissances de domination inédites qui se sont mises en place avec la mondialisation des échanges. Travailler la frontière des oppressions identitaires conduit à contester en profondeur l’émergence et l’institution de ces puissances de domination. L’empire du capital se traduit par la domination accrue de grands groupes occidentaux sur la production, la circulation et la distribution des biens globaux, avec pour conséquence la constitution de puissances inédites et incontrôlées qui imposent de nouvelles formes de domination, des inégalités sans précédent. On voit naître des structures bureaucratiques internationales qui, comme l’OMC (mais aussi la FIFA ou le CIO dans des champs plus limités comme la politique sportive), tendent à s’émanciper de tout contrôle démocratique et à constituer des instances bureaucratiques mondiales de plus en plus indépendantes, de plus en plus coordonnées, s’attribuant de véritables compétences juridictionnelles. Et ces organismes manifestent comme par nature une extrême porosité aux perspectives politiques du capitalisme financiarisé, ainsi qu’au dessein d’uniformisation occidentale du monde. Ils provoquent un peu partout révoltes et contestations.

L’alternative à cette mondialisation-là est-elle la perspective de l’Etat mondial, ou au moins d’une forme de pouvoir politique unique dans une société devenue planétaire ? Cette option hétéronomiste n’est pas ici privilégiée, même si elle peut paraître apporter un correctif politique à l’emprise croissante du pouvoir économique sur la marche du monde. Pour ceux qui s’engagent dans le dépérissement des États existants, il n’apparaît pas nécessaire d’en créer un nouveau, a fortiori plus gros.

Autour de l’ONU, beaucoup défendent une version plus douce parce que multipolaire d’organisation politique mondiale. L’alternative à l’empire commercial et militaire en voie de constitution à l’ombre de la puissance américaine, des firmes globales et des administrations mondiales qu’elles inspirent serait à rechercher dans une confédération d’États, nationaux ou régionaux, partageant les mêmes caractères institutionnels (respect des droits de l’homme, pluralisme politique, Etat de droit). Cette perspective d’unification du monde par le droit et les valeurs plutôt que par la puissance souveraine d’un État unique placé au service de quelques oligopoles publics ou privés porte incontestablement moins d’abus que ce qui se dessine aujourd’hui. Les partisans de l’émancipation la préfèrent sans aucun état d’âme au viol répété du droit international, dont beaucoup de grandes puissances, à commencer par les USA, sont coutumières, au contournement de toute instance démocratique par les pouvoirs politiques qu’assume en direct le capitalisme mondialisé et bien sûr à la sauvagerie terroriste d’États ou d’organisations qui s’en remettent à la force brute. Mais ils n’oublient pas pour autant qu’en définitive, ce rêve onusien s’inscrit lui aussi dans le formatage occidental du monde et qu’au bout du compte, il continue l’entreprise engagée par les nations atlantiques depuis cinq siècles. C’est dans ce mouvement accompagné d’une grande violence, et non par une pieuse conversion des barbares à la raison occidentale, que le modèle de l’Etat de droit représentatif s’est imposé à tous les groupes humains comme condition de leur inscription dans un Empire qui s’est cru assez universel pour prétendre réaliser l’histoire du monde.

Même enrobée de bonne conscience humanitaire, on voit mal comment le rêve d’une unification du monde, qu’il soit d’esprit impérial ou multipolaire, pourrait se dégager du modèle unique d’organisation sociale imposé à l’ensemble de l’humanité par le juridisme occidental et fondé sur ses piliers : la propriété, le contrat et l’Etat représentatif. Cette unification est sans doute, parmi les effets historiques de la colonisation, un des plus lourds de conséquences pour le présent, imposant à tous les groupes humains de redéfinir sans cesse leur identité individuelle et collective dans la langue des droits occidentaux. Tous les êtres humains sont devenus des sujets de droit. Tous les groupes sont devenus des États ou des éléments d’un État. Le droit et l’État à l’occidentale sont devenus les deux seuls modes concevables d’organisation politique et sociale. Notons également que les politiques dites de « développement » ou de « rattrapage », aussi généreuses puissent-elles paraître, et même quand elles sont ponctuellement bénéfiques, s’inscrivent comme spontanément dans ce mouvement d’unification occidentale du monde. Rattraper qui ? Développer selon quel modèle ? L’incapacité de ces politiques à se définir par élaboration commune entre l’Occident et les autres, leurs fréquents dérapages et leur échec global est un signe concret des impasses dans lesquelles l’entreprise d’unification des pouvoirs, des politiques et des imaginaires sociaux place une humanité constituée de communautés aux histoires et aux civilisations toujours singulières.

Il est très significatif que le droit à ne pas se modeler sur les métropoles impériales soit aujourd’hui cantonné à la diversité culturelle. Le centre veut bien que les Indiens guaranis évoquent des dieux étonnants et s’habillent, surtout devant les touristes, d’une manière qu’il juge un peu bizarre, mais il faut surtout qu’ils parlent propriété et contrat, éventuellement qu’ils votent pour des représentants qui puissent négocier ces propriétés lorsqu’il est question de racheter leurs terres et, quand leur porte-monnaie l’autorise, qu’ils contribuent à la consommation des ménages. Même pour les partisans du « dialogue entre les civilisations », la langue commune dans laquelle se règle la conversation échappe, elle, à la « diversité culturelle ». C’est la langue du juridisme et de l’étatisme occidental, la langue d’un pouvoir impérial. Les partisans de l’émancipation veulent à tout prix échapper au « choc des civilisations ». Ils travaillent à ce qu’aucune civilisation n’impose sa langue aux autres, à ce que chacune ait la lucidité requise pour construire les conditions de véritables rencontres, dans lesquelles s’élaborent des langues communes et non encore entendues.

Bien sûr, du point de vue de l’émancipation, tous les êtres humains sont éligibles pour acquérir et exercer de nouvelles libertés, même quand ces libertés s’expriment et se constituent dans les mots du conquérant. Ainsi, on a vu les anciennes colonies retourner la grammaire du pouvoir de l’occupant pour revendiquer le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, les libertés individuelles et collectives, la démocratie politique. Le mouvement d’émancipation se reconnaît dans l’audace politique de ces retournements et leur efficacité concrète. Mais l’émancipation implique aussi le droit des pays non occidentaux et de leurs habitants à donner à leur inaliénable liberté individuelle et collective les formes qu’ils auront librement choisies. Elle subvertit l’obligation qui leur est faite d’adopter des formes dictées par le Nord, parce que compatible avec ses croyances et ses intérêts. Cette revendication n’a évidemment aucun rapport avec celle des dictateurs qui excipent de la différence culturelle pour refuser d’accorder quelque liberté que ce soit à leurs peuples. L’émancipation n’est pas engagée pour moins de liberté au nom de la diversité civilisationnelle. Elle porte un surcroît de liberté partout, et aussi un surcroît de liberté dans le choix des formes de la liberté.

Les partisans de l’émancipation forment donc le vœu politique de découpler mondialisation et uniformisation, c’est-à-dire de découpler mondialisation et occidentalisation forcée du monde. Et pour ce faire, il faut se convaincre de la singularité contingente de l’Occident et de ses catégories juridiques, admettre que l’universalité des règles et des valeurs ne se décrète pas, que tout au plus elle se réalise dans des processus de traduction politique réussis. Il faut reconnaître que les civilisations aujourd’hui dominées peuvent se dire non plus dans leurs propres termes - ceux-ci ont sans doute été irrémédiablement forcés par l’Occident - mais au moins librement, entre les bribes de ce qui reste des identités politiques non occidentales et les éléments de l’identité occidentale qui se sont définitivement incrustés dans leur histoire. La part irréductible d’occidentalisation que chaque civilisation comprend désormais doit pouvoir se fondre en hybrides inédits avec les éléments non occidentaux. L’enfant né d’un viol peut être aussi beau et vigoureux qu’un autre. Il doit être respecté à l’égal des autres. Il est comme les autres placé devant la responsabilité de se protéger de viols à venir et de s’empêcher d’en commettre.

Ces hybrides politiques, quand ils ne sont pas étouffés par le mépris occidental ou effacés par l’aveuglement étatiste, prennent parfois des formes puissamment suggestives qui ouvrent la réflexion de tous sur les places respectives de l’État de droit, des montages bureaucratiques et de la libre association, sur leur évolution possible. Beaucoup de civilisations conservent, à côté d’États souvent vécus comme des corps étrangers, des institutions politiques non étatiques dont la simple reconnaissance écorne la mystification impériale qui cherche à faire de l’État administratif à l’occidentale la seule forme moderne et pensable d’organisation politique. Il y a là un passionnant chantier de désétatisation émancipatrice, le moyen d’ouvrir un contre-feu à l’uniformisation occidentale du monde, l’occasion d’un foisonnement d’expériences chaque fois singulières et toujours suggestives d’autonomie politique.

La sinankuya en vigueur dans les pays de l’aire mandingue (Afrique de l’Ouest) nous en offre un exemple probant. C’est une institution que la transmission orale fait remonter à la création du Mali classique, au début du 13e siècle de l’ère chrétienne, par Sunjata Keyita et les confréries donsow, associations dont la vocation politique, spirituelle et cynégétique se poursuit jusqu’à présent. Elle formalise un type particulier de relation entre des communautés ayant connu des conflits, les ayant dépassés et faisant vivre leur souvenir apaisé à travers des moqueries ironiques et de plaisantes insultes très étroitement cantonnées au champ de la parole. La fonction politique de la sinankuya est double : faire vivre la paix sans effacer la mémoire du conflit passé ; médiatiser par la parole les conflits présents. Si un individu ou un groupe entre en querelle avec un autre, l’intervention des sinanku permet que tout soit dit sans que jamais ne viennent les coups.

La sinankuya est une institution profondément intériorisée qui ne ressortit pas à l’État de droit. Elle est immanente au corps social. Le sinanku n’est pas un « représentant ». Il n’est pas élu, mais choisi par les hasards de la naissance. Il n’est pas supérieur aux parties en cause et pour les conflits qui le frappe, il sollicitera lui aussi l’entremise de quelqu’un qui soit le sinanku de son antagoniste : la roue tourne. Il n’est pas non plus un juge de paix professionnel. La médiation du sinanku est gratuite. Il y a dans cette institution quelque chose qui ressemble à la libre association, tempérée par l’articulation de fonctions sociales différenciées, non coercitives, communément admises et volontiers assurées. La cohabitation dans la même société d’instances politiques aussi hétérogènes que l’État de droit à l’occidentale et d’institutions autochtones comme la sinankuya crée des déchirures très positives dans la toile des pouvoirs étatiques. Elle relativise concrètement leur prestige et leurs prétentions à tout régler. Elle invite à penser une tout autre articulation des rapports entre pouvoirs publics et libertés publiques. Elle donne aux peuples et aux traditions politiques dominées une mission émancipatrice d’une importance majeure pour la liberté de tous.

Quand à la fin du siècle dernier, la dictature qui pesait sur le Mali est tombée, on a connu cette situation très particulière d’un pays où les principaux appareils de coercition - police et armée -, discrédités par leur exactions passées, ont quasiment cessé de fonctionner pendant près de deux ans. Durant cette étonnante période, en dépit d’un nombre limité de règlements de compte, la société a tenu, tenu sur son trésor institutionnel enterré, caverne d’Ali Baba où l’on trouve de pesantes vieilleries traditionnelles, des hiérarchies oppressives, mais aussi d’authentiques et savants moyens de vivre paisiblement la libre association. Les appels au rétablissement de l’autorité de l’État n’ont pas manqué. Les pouvoirs politiques et administratifs concernés y avaient un intérêt symbolique et matériel direct. Aux organismes et au commerce internationaux, il fallait d’urgence un interlocuteur qui parlât la langue de l’empire. Certaines fonctions comme l’école étaient en panne sans que les institutions endogènes puissent en assurer le redémarrage. Mais si l’État post-colonial si méprisé partout en Afrique dispose au Mali d’une vague et fragile crédibilité démocratique, peut-être qu’il ne le doit pas d’abord au rétablissement coercitif de ses pouvoirs régaliens, ni à la subite soumission du grand nombre à ses normes, ni même à la relative conformité démocratique des pouvoirs officiels, mais plutôt aux articulations souterraines que les rapports de force ont su laisser vivre avec des institutions politiques autonomes.

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P.-S.

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