Accueil > OLD > EMANCIPATION. Livre en ligne de Jean-Louis Sagot-Duvauroux.

7/ En-deçà des frontières d’émancipation, le social

mardi 19 juin 2007

L’action pour la justice sociale est en quelque sorte la spécialité de la gauche, dans laquelle se situe le mouvement d’émancipation. En bien des situations, elle a été sa part de lumière. Sous la revendication d’une plus juste répartition des richesses, il y a une option politique qui s’alimente à notre expérience de l’histoire : les progrès de la liberté politique et de la démocratie ont toujours été intimement liés à de profonds mouvements d’égalisation des conditions, mouvements par lesquels les pauvres accédaient à des biens nouveaux dont ils étaient jusqu’ici privés. Par les forces qu’elles mobilisent et dans les mises en mouvement qu’elles provoquent, les actions pour la justice sociale portent parfois un bouleversement en profondeur des mécanismes inégalitaires d’allocation des biens. Ce bouleversement peut même déboucher sur une égalisation des conditions économiques qui est au cœur du projet d’émancipation. Il est arrivé qu’une perspective sociale conduise à des bouleversements structurels, par exemple avec l’assurance maladie et la mutualisation massive de richesses qu’elle entraîne. Il s’agit là d’une alternative à la répartition marchande, d’une vraie libération par rapport aux besoins en accès aux soins. Mais il existe également un large éventail de mesures sociales qui adoucissent la vie et les rapports sociaux sans toutefois modifier dans sa structure la machine à produire des inégalités. Ces mesures sociales, parce qu’elles font du bien au plus grand nombre, le mouvement d’émancipation les promeut et les défend.

Ce qu’on appelle communément le social est en effet constitué de dispositifs permettant d’atténuer la brutalité des injustices provoquées par le libre jeu du marché. Ses modalités sont variées : mise en place de services spécifiques pour des personnes à faibles revenus ou placées dans la nécessité (logement social, aides aux handicapés), allocation de ressources et services en faveur de ceux qui en seraient privés (RMI, allocation personnalisée au logement, primes de rentrée scolaire), dispositifs de redistribution (progressivité de l’impôt, quotient familial). Ces mesures sociales améliorent la vie quotidienne des foyers à bas revenus ou à besoins particulièrement élevés (les familles de handicapés par exemple) en réaffectant sous forme d’allocations ou d’aides diverses une part de la richesse produite. La gauche alternative, par exemple les communistes, et celle qui n’envisage pas de bouleverser le système, par exemple les socialistes, se sont régulièrement alliées pour aboutir à de telles mesures. D’ailleurs, les amis de l’émancipation sont souvent identifiés comme de farouches partisans du social. Dans l’arc des forces de gauche, ils sont en général ceux qui mettent la barre le plus haut. Dans les luttes pour davantage de justice sociale, on les voit en première ligne.

C’est normal, car ils sont ancrés dans les couches populaires de la société qui ont davantage besoin de ces mesures et leur engagement pour l’émancipation leur donne une solide expérience de l’action contre le capitalisme. C’est une bonne chose parce qu’il serait ridicule de renoncer à ces avantages réels au nom de la préparation d’une future disparition des inégalités. En politique, un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras. Cependant, le social, l’action pour davantage de justice sociale ne sont pas des engagements spécifiquement émancipateurs. Ce sont des options politiques auxquelles s’allient légitimement les partisans de l’alternative émancipatrice pour le mieux-être des personnes qui en bénéficient.

Il reste qu’en général, les mesures sociales se contentent d’enregistrer la pauvreté des uns et la richesse des autres, puis d’imposer une certaine redistribution qui laisse chacun dans sa position respective : les pauvres sont toujours les pauvres des riches, les riches sont toujours les riches des pauvres. Et c’est précisément pour cette raison que les mesures sociales ne sont pas des mesures politiques, qu’elles ne sont « que » sociales . Elles ne touchent pas à la constitution des forces politiques qui déterminent la nature du régime, ne répondent pas à un vœu d’émancipation, mais obéissent plutôt à un impératif moral de solidarité. La réparation partielle des injustices qu’assurent ces mesures sociales est bénéfique. Mais elles laissent en place les oligarchies dominantes. Les acteurs de l’émancipation ont du respect pour les préceptes moraux qui obligent les riches à donner aux pauvres. Ils savent combien il est difficile d’obliger les riches à donner, surtout aux pauvres. Mais le projet politique émancipateur, c’est qu’il n’y ait plus ni riches, ni pauvres, c’est la mort politique de l’oligarchie.

Une caractéristique du social, c’est qu’il ne rompt pas avec l’Etat, dont il est l’ombre portée. À la différence du marché, il suppose un lien de solidarité entre les individus. Néanmoins ce « lien social » leur reste extérieur. C’est le lien que crée le statut de sujets communs d’une souveraineté unique. On parle d’ailleurs fort exactement d’assujettis sociaux. Certes, le social est la face de lumière de l’État, sa part vivante et généreuse, celle qui fait qu’on se prend parfois à le chérir comme un bon protecteur et à s’en remettre à lui. Mais ce que vise l’option émancipatrice, c’est la libre association politique des membres de la collectivité et non pas un lien de solidarité manipulé par les fétiches de la souveraineté étatique.

Une autre des caractéristiques du social est qu’il ne rompt pas non plus avec le marché. Tout au contraire, Il améliore l’accès des plus pauvres au marché, et leur permet de s’y intégrer. Avec le social, on ne sort pas du marché, on y entre. C’est pourquoi la fin ultime du social n’est jamais de dépasser le marché, mais toujours de l’universaliser davantage. Bien sûr, davantage d’argent disponible aide à vivre, et c’est bon, mais les aliénations propres à la « société de consommation » n’en sont pas affectées. C’est pourquoi lorsqu’un Premier Ministre socialiste français dit qu’il veut l’économie de marché sans la société de marché, on a tort de lui reprocher de se contredire. La société « sociale », c’est en effet l’économie de marché pour tous.

Le capitalisme et le marché placé sous sa domination considèrent les différences sociales entre riches et pauvres comme résultant de la nature des choses marchandes. Ils dépolitisent la répartition des richesses en la présentant comme l’effet d’un simple mécanisme du marché. Les « sociaux » politisent la répartition et convergent sur ce point avec les amis de l’émancipation. Mais ils ne touchent pas aux « mécanismes » de la production. Les amis de l’émancipation, eux, ne voient aucune raison de limiter l’intervention politique de la collectivité à tel ou tel secteur de son activité et la font porter à la fois sur la production des richesses, sur leur répartition et sur les modes de consommation. Cela ne signifie d’ailleurs pas qu’ils portent une condamnation théologique contre le marché. Il disent : le marché est une institution produite par les humains ; il n’y a aucune raison pour qu’il échappe par nature à leur volonté politique.

Pour toutes ces raisons, il est important de lever la confusion répandue entre les mesures de solidarité purement sociales et les mesures de solidarité émancipatrices. Taxer l’héritage pour financer le logement des pauvres, c’est une mesure sociale. Abolir l’héritage du capital, c’est une mesure émancipatrice, parce qu’elle enraye la mécanique de reproduction des inégalités. Donner à tous les enfants pauvres un coup de pouce à la rentrée, c’est une mesure sociale. Garantir à tous les enfants la gratuité réelle de l’éducation primaire, c’est une mesure émancipatrice, parce qu’elle égalise les conditions pour l’ensemble de la société et ne se contente pas de compenser des injustices au profit des moins favorisés. La gratuité de la cantine scolaire pour tous est une mesure où l’on reconnaît l’alternative émancipatrice parce qu’elle libère les moins riches et solidarise l’ensemble des enfants. Appliqué à la même cantine, le quotient familial est certes une mesure de solidarité avec les plus en difficulté, mais il segmente et stigmatise aussi. C’est mieux que l’absence de quotient familial. Mais c’est une mesure dans laquelle l’émancipation ne reconnaît pas sa patte.

Notons cependant que, sous certaines conditions, le social peut aussi contribuer vraiment à l’affaiblissement du capital et de son pouvoir, et donc jouer efficacement un rôle dans l’alternative émancipatrice. Ainsi, toute action pour l’augmentation des salaires est aussi un mouvement pour une autre répartition de la richesse entre le travail et le capital. Cette répartition bouge en fonction des rapports de force. Et quand le capital règne en direct sur une part moindre de la richesse, même s’il s’efforce de reprendre ses billes par le biais de la consommation, il en est momentanément affaibli. Les conditions de l’émancipation s’en trouvent élargies d’autant.

Un objectif social de grande importance doit être distingué des autres, parce qu’il est placé à la frontière même où finit le social et où commence l’alternative émancipatrice et parce qu’il manifeste qu’il n’y a pas étanchéité entre les deux. Cet objectif est la sécurité sociale du revenu. Ce terme recouvre l’ensemble des dispositifs à l’œuvre ou revendiqués permettant d’assurer des moyens financiers à tous, qu’on ait ou non du travail. En France, l’assurance chômage, le RMI, certaines formations professionnelles, les congés payés ou la retraite par répartition en sont des préfigurations éclatées et imparfaites. La « sécurité sociale du travail » que revendique la confédération syndicale française CGT, la « sécurité emploi formation » proposée par le PCF participent du même mouvement et permettraient de l’étendre. Ces deux propositions ont l’inconvénient de rester comme obnubilées par le temps de travail contraint, placé en axe de l’existence. Elles dessinent néanmoins la figure d’un droit nouveau, celui de tous à avoir accès non pas directement aux biens - ça, c’est la fonction de la gratuité -, mais accès au marché, à proportion du montant de l’allocation.

La sécurité sociale du revenu, que d’autres nomment revenu universel de citoyenneté, est un objectif qui aide à penser la relation du mouvement alternatif d’émancipation au marché. Il restera longtemps et peut-être toujours du marché pour une raison simple : le marché marche et beaucoup de biens produits par l’activité humaine trouvent en lui un bon instrument pour être financés et distribués. Il y a des biens, industriels notamment, qui font de bonnes marchandises. Bouger le rapport de forces pour permettre de sortir vraiment l’accès aux soins des contraintes marchandes, oui, c’est une urgence que beaucoup ressentent. Mais la gratuité des lave-linge et des automobiles n’est pas à l’ordre du jour. Peut-être même qu’on ne trouvera pas mieux que le marché, capitaliste ou non, pour gérer les biens de ce type. Faire la part du marché comme on fait la part du feu, c’est sans doute inévitable. Pour la part que le mouvement d’émancipation accorde au marché, la sécurité sociale du revenu contribue à l’égalisation des conditions et à la liberté de jouir des fruits de l’activité humaine. Elle ouvre à tous, et dans tous les moments de la vie, le plaisir qu’il y a, en effet, à faire son marché. Tout en abolissant l’indigence pécuniaire, elle permet d’éviter la triste uniformisation des marchandises qu’avait provoqué le marché socialiste dans les pays de l’aire soviétique. Même si ce n’est pas à proprement parler une mesure alternative au marché capitaliste, l’émancipation en fait son miel.

Lire la suite

Retour au sommaire

P.-S.

EMANCIPATION. Jean-Louis Sagot-Duvauroux. Licence creative commons

Espaces Marx, 6 av Mathurin Moreau 75167 Paris Cedex 19 | T: +33 (0)1 42 17 45 10 | F: +33 (0)1 45 35 92 04 | Mentions légales | Rédaction | Plan du site | Contact Suivre la vie du site RSS 2.0