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B - LES CONDITIONS D’UNE EMANCIPATION EFFECTIVE

mardi 19 juin 2007

Au nom de l’alternative au capitalisme et aux maux qu’il engendre pour le plus grand nombre, le XXe siècle a vu naître des sociétés où des pouvoirs politiques issus de la tradition communiste ont tenté d’assurer une domination totale sur leurs membres. Cette dérive tyrannique hante tout projet émancipateur alternatif. Rien de crédible, ni même de souhaitable ne peut désormais invoquer une transformation sociale radicale sans une exigence primordiale : traquer méticuleusement toute trace de point de vue totalitaire dans les objectifs, dans les méthodes et dans les représentations de l’action politique.

Issu du mouvement communiste, ce texte met une insistance particulière sur cet aspect de la réflexion. Pour ceux qui se recommandent du ce courant et qui doivent impérativement accomplir ce travail s’ils veulent prendre toute leur place dans le mouvement d’émancipation et lui apporter le meilleur de leur expérience. Pour ce mouvement lui-même, qui déborde largement le communisme et qui doit éviter les écueils désastreux rencontrés par les communistes du XXe siècle.

L’alerte ne porte pas seulement sur les échecs du soviétisme. Par la force de l’histoire, tout le mouvement d’émancipation se trouve confronté aux confusions nées de la place prépondérante prise par les traditions occidentales dans la pensée politique contemporaine. Il est par ailleurs puissamment conformé par le monopole, aujourd’hui écorné mais longtemps exclusif, de la fraction masculine de l’humanité sur les pouvoirs politiques. De puissantes inspirations libératrices ont pris naissance dans ces contextes, mais se trouvent inextricablement nouées avec des visions du monde construites dans et pour des sociétés dans lesquelles la vie publique est dominée par les mâles, dans et pour des sociétés impériales. Le rationalisme et le progressisme européens, les droits de l’homme, la visée démocratique expriment d’indubitables avancées vers l’autonomie. Mais ces avancées sont aussi des instruments de l’uniformisation occidentale du monde. Leur universalisme proclamé, le droit d’ingérence qu’elles s’arrogent avec la naïve candeur du dominant touché par la grâce laissent peu de place aux processus d’universalisation foisonnants et jamais homogènes des expériences émancipatrices concrètes. Abandonnés à eux-mêmes, exonérés du récurage critique nécessaire pour qu’ils soient remis à leur place, une pente naturelle conduit ces progrès à conforter partout et sans malice les soubassements de l’empire. Leur puissance libératrice est comme ligotée, parfois même dévoyée par la croyance dans leur vocation à convertir l’humanité entière. Incapable d’entrer en dialogue avec d’autres mots et d’autres visions du monde, elle s’en trouve souvent désamorcée.

Les déboires du courant progressiste et occidental de la pensée émancipatrice dont nous sommes les héritiers tiennent beaucoup à l’incapacité dans lequel il s’est trouvé d’assumer sa contingence, de se saisir lui-même comme un mouvement singulier, relatif à une situation historique et géographique donnée. Cet aveuglement a considérablement entravé son aptitude à entrer vraiment en relations avec d’autres mouvements, d’autres mondes, d’autres expériences émancipatrices. Il a favorisé le dogmatisme de sa pensée et l’intolérance de ses pratiques. Cette deuxième partie du texte s’attache donc à dessiner un modus operandi dont l’objectif est de baliser les formes de l’action politique émancipatrice de telle sorte qu’elle ne s’effondre pas, comme on l’a vu, dans le socialisme de goulag ou la démocratie des bombes intelligentes. Si le mouvement d’émancipation ne localise pas, pour s’en débarrasser, la matrice de tels retournements, alors le vœu politique le plus crédible est sans doute celui qui nous propose de refermer les portes de l’histoire et de stationner dans son aujourd’hui libéral, impérial et techno-démocratique.

Il ne suffit donc pas d’identifier des frontières où se joue l’émancipation. Il faut en même temps préciser les conditions dans lesquelles les mouvements qui cherchent à déplacer ces frontières rendent impossibles les retournements dans lesquels le vœu d’émancipation se transforme en son contraire. Voici cinq conditions pour l’action, cinq champs de représentation où il semble que se noue la possibilité d’une telle façon d’agir :

-  L’émancipation est un libre projet.. Elle n’est pas la concrétisation d’une vérité de l’histoire humaine, mais l’expression d’un vœu politique proposé par des individus et des groupes concrets, situés dans le temps et dans l’espace.

-  L’émancipation agit pour le temps présent. Elle n’est pas une longue marche vers une terre promise, mais l’élargissement et l’institution de libertés ici, maintenant, chaque fois que possible.

-  L’émancipation est multiple. Elle agit sans attendre dans une grande pluralité de rapports de forces hétéroclites chaque fois que de la liberté peut être élargie, sans jamais se laisser ramener à l’unité substantielle d’un mouvement unique.

-  L’émancipation est démocratique. Décidément démocratique parce que la démocratie est le régime qui présente la porosité maximum à la volonté du plus grand nombre. Radicalement démocratique pour que cette porosité soit développée jusqu’à l’autonomie.

-  L’émancipation crée les conditions pour que se développe la capacité des individus et des groupes à la liberté.

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P.-S.

EMANCIPATION. Jean-Louis Sagot-Duvauroux. Licence creative commons.

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